Il était deux heures quarante-sept du matin et une fois encore je ne dormais pas. En fait, je ne dormais plus. Ou alors seulement par tranche. Je tournais en rond dans l’appart que la torpeur de l’arrière-saison avait transformé en four incandescent. Je n’avais plus de livre à lire et il n’y avait rien à télé. Juste du consommable, du prédigéré, de la mort en sursit, du néant sponsorisé.

Je passais néanmoins d’une chaîne à l’autre, plus par dépit qu’autre chose. C’est par hasard, que je suis tombé sur une rediffusion de l’émission vedette du moment. Une sorte de télécrochet revu et corrigé avec de vrais morceaux de n’importe quoi à l’intérieur. Le jury était composé d’illustres inconnus avec des looks à faire frémir la pire des fashion-victimes de banlieue.

Leur rôle semblait simple : descendre en flèche tous ces apprentis chanteurs et chanteuses, si possible en pointant vertement leurs travers respectifs.

Les mômes en prenaient pour leur grade sur un ton péremptoire et hautain qui m’insupportait de suite. Mais bon, ils avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient et après tout, s’ils aimaient recevoir la fessée en direct, je n’y voyais aucun inconvénient. La bande-annonce disait qu’ils DEVAIENT en baver pour devenir des stars !... Et c’est bien ce qui avait l’air d’arriver.

En quelques secondes, on les voyait danser, manger, dormir, hurler, encore danser, pleurer, se disputer, mais guère chanter. Car in fine, ce n’était pas vraiment chanteurs ou chanteuses, qu’ils voulaient devenir, c’était star. Et cela faisait une sacrée différence. Ils ne voulaient pas mettre leurs tripes sur la table ou écrire de bonnes chansons. Non, ce qu’ils voulaient… c’était vendre des disques, voir leur tronche à la télé et finalement se faire escroquer par leur maison de disque. Ces pauvres glands naïfs singeaient les codes de la rue en espérant être dans le coup. Ils balançaient en références des artistes dont on leur avait soufflé le nom et dont il n’était pas difficile de deviner qu’ils ignoraient tout. J’allais zapper sans autre forme de procès quand le perfide présentateur annonça qu’un candidat allait s’essayer sur le Highway to hell d’AC/DC.

Je m’attendais au pire. J’étais encore loin du compte !

Sur une bande-son préenregistrée digne d’une supérette de campagne, le pauvre garçon éructait, tel un porc qu’on mène à l’abattoir, une espèce de bouillis de borborygmes vaguement anglophone. Visiblement, la langue de Shakespeare, tout comme le chant d’ailleurs,  n’avait pas l’air d’être son fort.

Alors, le voilà, le bon fils à sa maman, dans un grand moment de solitude télévisuelle, le voilà, qui se roulait par terre, dans une singulière et poignante interprétation de l’épileptique en pleine crise.

Mais attention !

Tout cela, sans tacher ses beaux habits soigneusement prédéchirés et joliment destroy… J’étais abasourdi… Sincèrement.

Je vais vous dire, je suis comme tout le monde : Je n’aime pas qu’on salisse mes icônes. Et Bon Scott est l’une d’elle. J’adore AC/DC bien qu’Highway to hell ne soit pas un de mes titres préférés. Seulement là, j’avais beau chercher, je ne retrouvais rien de ce qui faisait l’essence de cette mythique chanson (au sens non galvaudé par les médias) dans la piètre prestation de ce malheureux garçon.

Aussi ne donnais-je pas cher de sa peau quand soudain, le jury se leva et applaudit à tout rompre. Bravo ! Magnifique ! Tééééérrrrible !!!! Géééééniiiiaaaallll ! Quelle puissance, quelle prestance ! Hurlait le présentateur….

De deux choses l’une. Ou tous ces mecs étaient sourds comme des pots, ou alors le père du môme produisait l’émission. Ce n’était pas possible autrement. Eh bien, si ! Tout le monde se congratulait, c’était formidable. Le gamin ne touchait plus terre. Il avait mis moins de quatre minutes pour devenir une star. Une rock star. Dans le temps, il fallait plusieurs albums, pour imposer un artiste. Maintenant trois minutes de télé et une campagne de matraquage publicitaire suffisaient. L’expression fils de pub prenait un nouveau sens ! 

Que tout cela soit du cirque, du vent, tout le monde s’en foutait. C’était la règle du jeu et ils étaient des milliers à attendre leur fameux quart d’heure de gloire.

Pour l’heure, sur le plateau, le gamin exultait !

J’espérais seulement qu’il ne prenait pas pour argent comptant les louanges appuyées que le jury lui faisait. Sinon, il risquait de se taper une gueule bois de première au réveil. Car rien, jamais, n’a été plus éloignée des prestations de feu Bon Scott que celle de ce pauvre garçon. Bon Scott était un putain de vieux briscard, un fieffé soûlard qui brûlait la chandelle par les deux bouts et avait fini sa vie prématurément un soir de cuite, une nuit de février 80. Un type qui montait sur scène et envoyait tout ce qu’il avait dans le ventre. C’est une longue route jusqu’au sommet si tu choisis le rock chantait-il et nul doute que pour lui, cela avait un sens…

 Un sens que tous ces petits merdeux dopés au chiffre d’affaires et au marketing tout puissant ne pourraient jamais envisager et encore moins comprendre. Je vais vous dire : Bon Scott n’aurait rien eu à foutre du jury, il lui aurait probablement pissé dessus après avoir dévasté la salle avec ces refrains simples et sauvages. Des refrains qui ne carburaient qu’à la vie, à la sueur, au sexe et aux excès en tout genre.

Mais il n’y avait rien de cela ce soir.

Car sous le strass, sous le fric affiché du décor, on passait à côté de l’essentiel : c’était censé être une émission de télé-réalité. Mais de quelle réalité était-il question ? Une réalité calibrée, pensée, scénarisée dans ses moindres mouvements. Une réalité peuplée de stéréotype : Le noir, le rebelle, la pouffiasse, la première de la classe et j’en passe. Une réalité qui les jetait en pâture aux caméras en leur faisant croire que c’était ça, la vie. Seulement, la vie n’y était pas. C’était une imitation de la vie, où rien n’était vrai, rien n’était spontané…

Tout ce qu’ils finiraient par découvrir, c’est que le rock comme toutes les musiques se vivent de l’intérieur. Il ne suffisait pas de piller les codes du Rock pour l’être. Si encore le benêt avait été ivre mort, s’il avait sorti sa bite ou roulé une pelle au présentateur, S’il y avait eu cette sensation enivrante de danger, voilà qui eut été rock’n’roll… Mais tout est resté très propre, très politiquement correct. Et ni le téléspectateur, ni le sponsor, n’avaient été heurtés. Pourvu que la courbe d’audience fût bonne et rémunératrice, la chaîne n’avait cure du reste.

J’ai éteins la télé. Il n’y avait vraiment rien d’autre à faire... Trois heures du mat et toujours pas de sommeil en vue. Allongé par terre, je comprenais à présent beaucoup mieux ce que voulait dire ma fille quand elle me lançait que le rock était une musique de vieux. Le rock tel que je le concevais, en tout cas… C’est elle qui était dans le vrai. Les jeunes ne rêvaient plus de changer le monde avec des utopies à la con héritées de leurs grands-parents. Il fallait voir les choses en face avec lucidité : les années soixante étaient finies depuis bien longtemps et les illusions qu’elles avaient engendrées étaient aujourd’hui moribondes. D’un acte de rébellion adolescente, les groupes de rock étaient devenus des entreprises dont le but premier devenait de faire des bénéfices. D’ailleurs, ils gagnaient plus d’argent avec les produits dérivés qu’en vendant des disques. Et les Stones, les héros historiques montraient la voie en battant des records de profits dont s’extasiait le monde économique. Les auteurs de « satisfaction » n’étaient plus un groupe, mais un produit, une marque qu’on déclinait sous licence. Les marchands du temple avaient gagné et l’aristocratie de l’argent faisait maintenant rêver les masses. Les gamins l’avaient bien compris et ils voulaient leur part du gâteau. Quoi de plus normal, après tout ?

Contrairement à ce que l’on pouvait croire, je n’étais pas vraiment aussi amer qu’il pouvait y paraître. Non, c’est juste que pour la première fois, je me surprenais dans la position du vieux connard qui pense toujours que c’était mieux avant. Voilà qui était nouveau et il n’y avait pas de quoi être fier. Comment avais-je pu en arriver là, sans même m’en rendre compte ? Ma jeunesse était donc terminée. J’entrais dans l’âge mûr avec le cortège inévitable de cette nostalgie poisseuse qui, au fond, me faisait horreur.

Moi, je ne sentais rien, ça venait tout seul. Je percevais sans doute moins bien mon époque ou alors d’une autre façon qui me poussait à penser que c’était mieux avant. Quelle connerie !

De toute façon, ce temps qu’ils n’avaient pas connu, les jeunes s’en foutaient et ils avaient pleinement raison. Qui étions-nous pour leur donner des leçons ? Notre bilan était-il si brillant que nous puissions nous permettre de la ramener ? Les jeunes voulaient inventer leur présent comme nous avions eu l’impression d’inventer le nôtre.

Quant à moi, je devais plutôt me faire à l’idée que, désormais, j’appartenais à une autre époque, même si j’essayais de rester connecté à celle-ci. Que je le veuille ou pas, mes valeurs, mes repères étaient ceux d’une génération précédente. AC/DC, les Clash, Iggy et les autres me faisaient exactement le même effet qu’à quinze ans. Ma rage, mon énergie étaient encore intactes. Je me sentais au sommet de mon art. Aiguisé comme jamais. Mais mes cheveux blanchissaient à vue d’œil, j’avais quelques kilos en trop et les jeunes dans la rue m’appelaient monsieur.

Une page était en train de se tourner.

Je venais d’avoir 50 berges. En guise de talisman, j’ai glissé « 20th Century Boy » de T Rex dans mon antique chaîne stéréo. J’ai enfilé le casque dans la prise jack pour ne pas faire chier le monde, tourner le bouton du son à fond et Marc Bolan est venu à ma rescousse.

Soudain, toutes les années se sont envolées….  Toutes les années et le monde qui allait avec.