Laurent Ducastel Ecrivain

24 novembre 2017

La liste Selinger

En 1987, un groupe terroriste nommé les Factions Armées Révolutionnaires est démantelé au terme d’une prise d’assaut particulièrement sanglante. À l’exception de leur chef, Thomas Selinger, tous les membres sont tués. Dans leurs affaires, on retrouve une liste de personnalités du monde économique qu’ils projetaient d’assassiner. Vingt ans plus tard, alors que l’ex-leader terroriste se meurt du sida dans une prison de Normandie, les personnalités de la liste sont sauvagement assassinées, les unes derrière les autres. Pour le Capitaine Kieffer commence une enquête où il devra aller au bout de lui-même et de sa conception de la justice. 
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LA LISTE SELINGER

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20 novembre 2017

STATION SERVICE

Harold n’en pouvait plus de sa vie et il avait décidé d’en finir. Il ne supportait plus son reflet dans la glace avec tous ces kilos qui lui étaient venus au cours des années, au fil des cuites, des excès qui avaient déformé son corps. Bien sur, il aurait pu faire un régime ou un peu de sport. Mais la vérité, c’est qu’Harold n’était pas de taille à lutter. Il n’était pas de ceux qui sont bâtis pour gagner. Lui, il avait jeté l’éponge avant même le premier coup de gong.

        Ses seules satisfactions venaient de la station-service. C’était toute sa vie, ce débit d’essence. Une sacrée station service que c’était et en plein centre ville encore ! Les affaires allaient du feu de dieu. Surtout depuis qu’ils avaient adjoint l’épicerie, deux ans auparavant.

     Harold, tout le monde ici le connaissait. Il avait bien le verbe un peu haut parfois. Mais tous savaient qu’au fond, c’était un brave type, même s’il aimait un peu trop jouer au grand patron. Car, en fait, ce n’est pas dans sa poche que le fric tombait, mais dans celle de sa femme. Et cela faisait une différence notable. Toute la station lui appartenait et sa vie durant, Harold n’avait jamais eu droit qu’aux miettes. C’est d’une poigne de fer qu’elle tenait les rênes, la Gisèle. Elle pensait, dirigeait tout dans les moindres détails. Et personne n’avait son mot à dire. Et Harold encore moins qu’un autre. Elle le lui avait assez souvent répété :

-          Si t’es pas content, t’as qu’à tirer, mon vieux. Crois-moi, c’est pas moi qui chercherais à te retenir.

    Souvent le soir, bien après la fermeture, dans le silence de l’atelier vide, Harold aimait venir vider une bière, seul au milieu des odeurs familières de cambouis et de graisse. Ici, il était tranquille. C’était son monde. Elle n’y mettait que très rarement les pieds. Gisèle avait bien trop peur de se salir. Il se demandait comment il avait pu en arriver là. Comment il avait pu épouser une mégère pareille, toujours à lui faire des réflexions sur tout et sur rien. Elle lui faisait horreur maintenant avec toutes ses petites manies qui lui étaient venues avec l’age. Même en se forçant un peu, il ne se rappelait pas avoir été amoureux d’elle un jour. Ni de personne d’autre d’ailleurs. Peut-être qu’après tout, ça n’avait été que purement sexuel entre eux. Ou alors elle avait été la seule à vouloir de lui. Harold refusa de trancher. De toute façon, il n’en avait plus rien à foutre.

    Ce matin-là, il sortit du placard à outils, un coffret noir. Il le posa lentement sur l’établi et attendit un long moment avant de l’ouvrir. Puis, comme s’il s’agissait d’un rituel sacré, il fit pivoter la serrure dorée. Harold retint son souffle un instant. Du velours rouge qui garnissait l’intérieur, il extirpa un 44 magnum chromé qu’il s’était payé en douce. Dehors, une pluie dense d’octobre s’était mise à tomber. Harold tira le barillet, le fit coulisser plusieurs fois avant d’introduire les balles, une à une, dans leur logement. Il se fourra le reste de la boite de munitions dans la poche. Puis, il s’alluma une cigarette sans filtre et tira dessus à plein poumon. Harold se sentait à merveille. Le poids du flingue dans sa main droite le rassurait. Oui, cette fois c’en était fini de toute cette frustration qui lui minait l’existence. Fini les remontrances, fini de mendier quatre sous chaque fois qu’il voulait aller boire un coup ou rigoler avec les copains. Oui, assez de ses airs hautains de bourgeoise à la manque. L’ombre de Gisèle plainait sur ses moindres faits et gestes et Harold ne pouvait plus le supporter. Il avait son compte de vie ordinaire.

     Alors, il marcha doucement jusqu’au comptoir. La buée avait envahi la vitrine de la boutique. Gisèle était là, veillant au grain comme toujours. Fidèle au poste. Elle a dit quelque chose comme : Hé Harold ! Au lieu de rêvasser, tu ferais bien de t’occuper des vidanges. Le boulot va pas se faire tout seul !!!

     D’un geste lent et ample, il a levé le flingue à la hauteur de ses yeux. La lumière au néon de l’enseigne se reflétait sur le canon. Crève ! A-t-il répondu très calmement . Et Bang ! La première balle l’a tapé en plein front et lui a collé la cervelle sur le panneau « grande promo sur les plaquettes de frein » qui trônait derrière la caisse. Bang ! Bang ! Il lui vida le reste du barillet dans le corps juste pour avoir le plaisir de lui faire mal encore, histoire de lui faire payer toutes ces foutues années où elle l’avait menée par le bout du nez. Une immense sensation de liberté l’envahit soudain. Oui, il se sentait soulagé de voir qu’elle n’était à présent plus qu’une masse informe et inerte baignant dans son sang. Elle qui aimait tant la propreté, voilà que pour son dernier voyage, elle avait irrémédiablement taché, avec sa chair et ses os disloqués par les balles, ce carrelage et ce comptoir qu’elle avait si souvent fait astiquer au personnel. Pour fêter l’événement, Harold se mit à tirer sur n’importe quoi en hurlant comme un damné sous l’œil médusé de quelques clients effarés. Bang ! Bang ! La machine à café, Bang ! Le frigo à boissons ! Mais ce qui le faisait le plus marrer, c’était de voir toute l’huile s’échapper des bidons en une cascade visqueuse et nauséabonde pour se répandre sur le sol après qu’il leur eut tiré dessus.

    Bien sûr, les flics ont fini par se pointer. Ils ont encerclé la station avec leurs voitures. Harold les regardait faire. Il aimait bien voir les gyrophares multicolores se refléter dans les flaques qui inondaient la piste.

 -          Harold soit raisonnable, lui a lancé le commissaire avec son mégaphone. Faut te rendre maintenant. Tu peux pas t’en tirer. Sors sans faire de vague. Fais pas le con Harold, c’est ta dernière chance…

 -          C’est quoi la chance ? A-t-il gueulé pour toute réponse aux flics, juste avant qu’ils ne donnent l’assaut .

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15 novembre 2017

La liste Selinger

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13 novembre 2017

INTERLOPE

       Elle avait été immédiatement séduite et excluait déjà par avance tout remord d’en être arrivée là.

       Le gamin n’était pas vraiment beau, mais il avait une gueule et un sourire à tomber par terre. Quel âge pouvait-il avoir ? La moitié du sien. Dix-huit ? Vingt ? Tout au plus vingt-cinq… Elle le détaillait scrupuleusement, avec envie, tandis qu’il faisait le service, remplissant généreusement deux verres d’un whisky de grande marque. Femme d’affaires, elle évoluait dans un monde où la distanciation était comme une  seconde nature. Mais là, assise dans le confortable fauteuil club de cette chambre cossue d’un luxueux hôtel parisien, elle sentait que cette froideur qui faisait sa réputation, et qu’elle avait cultivée avec force depuis la fin de ses études, cette froideur était sérieusement mise à mal. Indubitablement, il émanait de lui quelque chose de violement sexuel qui la troublait très profondément. C’était une grâce androgyne presque féminine, un je-ne-sais-quoi de Fellinien. Elle en était beaucoup plus confuse qu’elle n’aurait aimé l’être et, de fait, cette position de faiblesse la mettait dans un état délicieusement inconfortable, qu’elle se surprenait à désirer. Elle voulait qu’il la bouscule. Finalement, n'était-elle pas là pour cela ?

      Il parut le deviner d’un regard, comme s’il lisait en elle comme dans un livre ouvert. Aussi le laissa-t-elle faire quand il s’approcha. Et il ne fut pas long à prendre les rênes. Il l’enlaça longuement avec une vigueur qui, étrangement, lui parut n’avoir rien à voir avec la réalité de la situation. Puis lentement, sa main aux doigts agiles glissa sous le chemisier mauve, traçant son chemin jusqu’au bout du mamelon. Un frisson lui zébra le dos et elle ne put retenir un très léger cri. Le gamin savait ce qu’il faisait. Il était très prévenant et elle sentait que c’était chez lui une attitude naturelle. Maintenant, il prenait son temps, ne la brusquait pas, il l’a menait en douceur. Pour faire sauter ce qu’il restait de pression, il n’oubliait pas de la faire rire comme si elle eut été une fille de son âge. Elle ne put se retenir d’en être flattée et le désir furieux qui brûlait en elle redoubla encore d’intensité.

        Une seconde, furtive et culpabilisante, elle songea à son mari, à ses enfants dont l’ainé ne devait pas avoir loin de l’âge de ce jeune éphèbe. Cependant, il ne la laissa pas s’engluer dans cette voie, car déjà, avec une précision inouïe, il avait atteint l’entrecuisse, soulever la culotte de soie et caressait l’entrée du souterrain de velours. Presque instantanément, elle abandonna toute idée de résistance et lâcha prise avec une ferveur qui semblait aspirer toutes parcelles de vie jusqu’au plus profond d’elle-même. Visiblement, le gamin, en dépit de son âge, avait de l’expérience. Il était parfaitement à son affaire. Sa langue reptilienne la transportait dans une dimension que jamais en 26 ans de mariage son époux n’avait tutoyée. A cet instant précis, en partance pour le ciel en feu, elle pensa qu’elle était prête, là maintenant, à tout lui donner. Tout. A lui, ce parfait inconnu. C’était comme sentir la gangue qui asservissait son âme exploser littéralement sous ses vigoureux coups de butoir. Elle était décidé à s’éreinter, à se dégrader, plus bas que terre pour jouir au plus fort, au plus intensément. Le gamin calma le jeu. Il ralentit le tempo. Elle vit alors dans ses yeux, une lueur vraiment insolite. Et elle sut qu’il ne faisait pas semblant, qu’il se jetait lui aussi sans retenue dans cette étreinte avec une vigueur, une rage qui lui parurent mortifère. Elle aurait aimé savoir, mais ne posa pas de question. Son esprit n’en était plus capable. D’ailleurs, ce n’était ni le lieu, ni l’heure. La course folle reprenait de plus belle, brisant limites et tabous dans un même élan, dans une même ardeur. Dans le feu de l’action, alors que l’incendie ravageait les cieux, elle lui donna sans réfléchir et longuement, ce plaisir coupable qu’elle avait toujours obstinément refusé à son époux et donc la simple évocation la hérissait. Elle hurla si fort quand il vint en elle qu’il lui semblait que sa vie entière se déchirait dans ce râle de jouissance. 

 

    Ensuite, Elle s’effondra. D’un coup. Au réveil, elle lui parlerait. Peut-être même qu’ils remettraient ça. Ils restèrent enlacés sur le lit démonté un temps indéfini, avant qu’elle ne sombre, bouleversée, mais finalement heureuse dans les bras de Morphée.

    Le jour commençait à percer à travers les épais doubles rideaux rouge sombre. Il se leva et la regarda un moment cependant qu’elle dormait profondément. Il enfila son pantalon, remis sa chemise et colla sa cravate dans la poche de sa veste. Il sentit alors les billets tout frais sortis du distributeur. Une petite liasse. Le prix convenu. Il ne put réprimer un sourire de satisfaction. Dans sa poche, il saisit une petite boite en fer blanc. Dedans, déjà prête à l’usage, la pompe emplissait l’espace. La délivrance était proche. Il huma les billets. C’était l’odeur de la paix qu’ils apportaient. Avec eux, pendant quelques jours, à n’en pas douter, il tiendrait le manque à distance.

 

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06 novembre 2017

AU DIABLE

          Depuis quelques jours déjà, une sensation de manque m’étreignait sans que je sache pourquoi. Un manque prégnant d’une violence inouïe, un manque incontrôlable qui bousillait, laminait littéralement mes journées. Je tournais en boucle sur cette douleur venue d’on ne sait où, qui me vrillait l’esprit sans en saisir formellement la teneur. Ça vient de ton enfance, m’assurait Marie ma compagne cependant que je demeurais assez dubitatif sur le sujet.

À vrai dire, j’opérais un retour en force au trente-sixième dessous alors même que ma situation ne semblait plus si désespérée. Je venais de vendre un de mes livres à très grand éditeur parisien et on venait de m’en commander deux autres. Nul doute donc que dans les semaines à venir ma situation financière allait sensiblement s’améliorer. Bon, pas de quoi flamber quand même, mais néanmoins de quoi voir venir quelques mois. Autant dire une éternité pour moi. Pourtant, allez savoir pourquoi, je me traînais un cafard de tous les diables. Je ressassais, je recyclais à tour de bras mes vieilles névroses jusqu’à l’overdose comme si mon esprit peinait à passer outre ce vieux linceul pourri de souffrance, cette couronne d’épines à la con qui m’empoisonnait l’existence depuis l’adolescence. D’accord, j’en avais bavé bien plus que ma dose, mais j’étais toujours debout. Salement cabossé, mais toujours debout. Et je ne n’étais pas le genre de type qui se lamentait sur son sort ou incriminait le destin pour tenter de justifier errances et déroutes. Non, moi je savais parfaitement à quoi m’en tenir. J’avais fait un choix. Un putain de choix douloureux, mais il était mien : je m’étais accroché comme un dingue, j’avais serré les poings jusqu’au sang pour en arriver là. Maintenant, j’étais un écrivain publié, j’avais pignon sur rue. Il y avait eu des articles sur moi dans des journaux nationaux, je passais à la radio, et je vous accorde que c’est dérisoire, cependant cela avait suffi pour faire considérablement évoluer mon statut au sein même de la société et de mon entourage. Je n’avais toujours pas un rond en poche, mais c’en était fini des quolibets et des railleries familiales : pour la première fois de toute ma vie, j’avais la nette impression d’être à ma place. Celle vers laquelle je tendais plus ou moins inconsciemment depuis que j’étais môme.

Restait à rendre plus tolérable cette douleur insensée qui m’habitait et avec laquelle je pressentais que je n’étais pas prêt d’en finir. C’est dingue mais à la longue, elle avait vraiment fini par faire partie intégrante de ce j’étais. Surtout ces dernières années où la fréquentation intensive de la précarité et de toutes les merdes qui lui servent d’escorte avait renforcé son emprise sur moi. J’avais mille fois rêvé de mettre un terme définitif à ce cauchemar. Pas par lâcheté, ni par faiblesse plutôt par fatigue, pour que la souffrance s’arrête. Seulement, comme je l’ai déjà dit à maintes reprises, le suicide n’était pas mon créneau. Quitte à plier bagage, je voulais être sûr et certain d’avoir brûlé tout ce qui avait pu l’être. À défaut de se débarrasser de cet état plus ou moins dépressif, éviter qu’il ne me mette K.O sans raison à la moindre baisse de régime serait déjà un progrès énorme.

       Donc, j’étais de nouveau au plus mal sans vraiment comprendre pourquoi. La journée entière avait semblé durer mille ans. Une vraie journée de merde : pluvieuse, automnale, grise jusqu’au fin fond de l’âme. Je n’avais quasiment pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures, ne dormant que par bribes, ici ou là, quelques heures d’un sommeil nerveux, infect et cauchemardeux. J’étais allé à Paris en désespoir de cause, dîner avec quelques amis et rentrais par le dernier train, un peu éméché. Pas assez cependant pour semer totalement ce trouble latent qui m’étreignait. J’allais nonchalamment dans l’allée de la gare, mon MP3 crachant le dernier album de CULT « Born into this » quand il a surgi brusquement d’un hall. Bon Dieu, je me suis demandé ce qu’il me voulait. Il devait bien faire une demi-tête de plus que moi, mais son allure était frêle et ses mains osseuses. L’une d’elle, la droite, tenait un petit revolver ridicule, probablement un. 7.65, qu’elle brandissait nerveusement.

-          Hé toi, connard, vas-y vides tes poches. Vas-y speede-toi, file-moi tout ce que t’as et y t’arrivera rien, me lança-t-il d’une voix qu’il voulait le plus assurée possible.

 

Son regard était voilé, sa tronche parsemée de profondes traces acnéiques et ses cheveux hirsutes n’avaient pas dû croiser de shampoing depuis des lunes, tandis qu’il tentait d’être menaçant dans son blouson taché de rapper trop grand pour lui et son air tremblotant de toxico à la petite semaine. 

-          Va te faire mettre, me suis-je entendu lui répondre sans réaliser vraiment.

-          T’es dingue ou quoi. Putain, tu vois pas qu’c’est un vrai c’flingue.

-          Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?

-          Mais… mais j’pourrais te descendre, a-t-il repris visiblement interloqué.

-          Bah, vas-y mec te gène pas, continuais-je soudain pris d’une brutale frénésie jusqu'au-boutiste. Vas-y, mais s’il te plait ne me rate pas.

-          C’est quoi c’plan ? Eh, tu tiens pas à la vie ou quoi ?

-          Et toi, petit con, t’y tiens à la vie ? Comment veux-tu que j’y tienne moi à la vie, alors qu’elle me force à me colleter avec des minables de ton espèce, ajoutais-je de plus en plus rageur. 

 

J’ai bien senti qu’il était dépassé par les événements, qu’il paniquait en brandissant son flingue ridicule à bout de bras cependant que la colère me prenait. Il y eut, une fraction de seconde, comme un flottement dans l’air. En temps ordinaire, j’aurais naturellement calmé le jeu. Seulement d’un coup, sans réfléchir, j’eus un geste inconsidéré. Alors qu’il s’approchait un peu trop de moi, ce fut comme un instinct, un état second. J’arrachais le flingue de sa main et l’instant d’après, alors même que l’idée n’avait pas encore atteint mon cerveau, je lui collais la crosse en pleine gueule. Ce fut comme si toute la colère, la rage qui stagnait en moi et bousillait tout sur son passage, comme si elle se libérait d’un seul tenant. Je le frappais comme un damné, sans rien contrôler. J’étais le spectateur impuissant de ma propre bestialité. Il geignait comme une bête blessée maintenant qu’il était à terre, mais je continuais à lui balancer des coups de lattes en rafales, pour lui faire mal, pour qu’il en chie. Putain, j’étais dans une rage de tueur, je voulais aller jusqu’au bout de la curée, je voulais mon lot de victime expiatoire. Le pauvre gars était à présent blotti en position du fœtus dans un coin du bâtiment, à encaisser comptant ma fureur. Soudain, il a hurlé : Pitié ! Pitié ! Et ce fut comme un électrochoc. Je me suis arrêté net. Mon esprit venait de reprendre les commandes.  Je titubais, ivre de ma propre violence. Dans ma main qui pissait le sang, j’ai vu que le flingue était cassé. Ce n’était qu’une vulgaire arme d’alarme, comme on trouve un peu partout. Je l’ai balancé par-dessus une haie. Et là, j’ai senti le vide me prendre, m’aspirer. Un vide, une détresse abyssale. Mes mains puis mon corps tout entier s’étaient mis à trembler comme une feuille. Merde, qu’est-ce qui m’arrivait ? Comment avais-je pu péter les plombs de la sorte ? Je me suis senti minable comme jamais. Plus bas que terre. Un pauvre con incapable de se dominer, voilà ce que j’étais. Ah ! Il était beau à voir, le gratte-papier. Je n’ignorais pas que toute l’énergie qu’il y avait en moi, ce moteur qui me permettait de tenir le choc, cette énergie quand elle tournait en rond, pouvait devenir extrêmement destructrice. Plus jeune, j’en avais fait l’amère expérience et cela avait failli me coûter cher. Seulement, je croyais que j’avais fini avec les années par dominer la bête. Je venais de comprendre qu’il n’en était rien.

Le toxico s’est relevé comme il a pu. Puis, il a disparu dans la nuit en m’insultant de loin. Peu importait, à cet instant, plus rien ne pouvait m’atteindre. J’étais en apesanteur, en lévitation.  Je voulais m’absoudre de cet enfer. Je suis rentré tant bien que mal à la maison. En pleine descente, dans un vertige à nul autre pareil. Seul dans le noir du salon, allongé par terre. J’étais prêt à mourir.

    Mais Marie s’est levée. Elle m’a trouvé là, pâle comme si j’avais vu une apparition. Elle a poussé un cri quand elle a vu ma main pleine de sang qui commençait à sécher.

-          Qu’est-ce qui t’est arrivé ? m’a-t-elle demandé en me serrant très fort contre elle.

    Je n’ai rien dit. Pas tout de suite. Je n’en avais pas la force. Alors, doucement, très doucement, elle a passé sa main dans mes cheveux, posé ses lèvres sur mon front et j’ai su qu’elle m’aimait encore assez pour m’arracher à mes ténèbres.       

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30 octobre 2017

A FOND DE CALE

Après trois semaines de répit, j’étais de retour à fond de cale. Le moral en berne, sans savoir pourquoi. C’était comme si une chape de plomb planait au-dessus de ma tête. Pourtant, tout n’allait pas si mal dans ma vie. Après des années de galères intenses, j’étais en voie de réhabilitation. On me lisait maintenant avec plus d’attention et un éditeur m’avait même commandé un livre, à moi le vaurien de la banlieue nord. Seulement, voilà que je me sentais accablé sans raison particulière. Ce n’était pas un cafard de tous les diables. Non, c’était un sentiment diffus de malaise, de mal-être. Je n’avais brutalement plus goût à rien. Je me traînais comme une larve et cela me collait la rage. D’autant plus que je ne comprenais pas le pourquoi de cette brusque baisse de régime. Etait-ce des problèmes de fric ?  Pas pire que d’habitude, en fait.

Nous étions le vingt-cinq du mois et je n’avais plus un euro valide devant moi. Plus d’essence, plus grand-chose à becqueter, il faisait froid et mon manteau tombait en lambeaux, mais peu importe. J’étais habitué à ça. Enfin, je veux dire autant que faire se peut, évidemment. On ne s’habitue jamais à n’avoir pas un rond devant soi. Comment s’habituer à l’indigence quand la société qui vous entoure glorifie la consommation à outrance ? Comment s’habituer au dénuement quand comme moi, on avait entrevu l’autre côté du miroir ? C’est dingue, c’était hier et pourtant j’avais l’impression que c’était une autre vie, une vie antérieure. Une vie où la musique, le fric, les filles et la came avaient coulé à flot. Aujourd’hui que restait-il de ces années-là ? La sensation d’un rêve éveillé. Un rêve où j’étais passé à côté du sujet sans même m’en rendre compte. Aujourd’hui, je savais que pour un tas de raisons qui m’échappaient alors, j’avais laissé filé le train. J’aurais dû tout plaquer et m’atteler à mes ambitions. Mais j’avais préféré le mirage facile du confort bourgeois, version rock’n’roll parvenu. Un mélange détonant fait d’une volonté, d’un désir sans borne de reconnaissance, de respectabilité, mais aussi d’une inclinaison sans faille pour les plans foireux, l’autodestruction et le sexe sous ses formes les plus variées.

 

À présent, je n’en nourrissais aucune nostalgie. D’ailleurs, je l’ai déjà dit, j’ai horreur de la nostalgie. C’est un sentiment qui ne sert qu’à détourner les yeux, qu’à réfuter le présent alors que moi, je ne rêvais que d’en découdre justement. J’avais juste les nerfs d’avoir été aussi con, d’avoir manqué de discernement et ainsi gâché mes chances. Seulement, je n’étais pas du genre à chialer sur mon sort. J’avais mal à en crever intérieurement, mais ma foi, ce désir inouï d’écrire qui m’habitait, était intact et me tenait debout. Un copain m’avait dit récemment : mon vieux, il faut que tu te prépares à sortir de la précarité. Sur le coup, j’avais pris ça à la légère. C’est vrai, vu d’ici cela semblait si facile. Je me trompais lourdement et n’allais pas tarder à mesurer l’ampleur des dégâts. Car au fur et à mesure que cet avenir auquel j’aspirais, devenait par petites touches, concret. Eh bien, je vous l’avoue, j’étais désemparé ! Oui, vraiment, je ne savais plus réellement comment l’aborder, comment réagir et ma première réaction fut de rendosser ma défroque de douleur, en redoublant d’ardeur. Il y avait cette chanson, ce blues déjanté des Doors qui disait : « I been down so goddamn long that it looks like up for me » (il y a si longtemps que j’ai touché le fond que cela semble haut pour moi) et c’était exactement ce que je vivais. La vérité pourra vous sembler bizarre, mais j’avais peur de cette sensation de légèreté qui m’avait accompagné ces dernières semaines. Peur du revers de la médaille, peur du retour de bâton. Pourtant, c’était juste un premier pas vers un retour à une certaine forme de normalité.

Seulement dans la bataille, j’avais laissé bien plus de plumes que je ne voulais l’admettre.

On ne sort pas indemne de la précarité. On n’en sort pas d’un claquement de doigts. J’avais dû renoncer à tant de choses pour survivre que l’idée même du bonheur m’était devenue étrangère. J’avais développé des techniques, des postures pour me durcir, pour me maintenir à la surface sans trop prendre de coups et voilà que je ne savais plus baisser la garde. Immanquablement, je finissais par devenir le reflet de mon état : un indigent. J’avais beau lutter, en être conscient, c’était bel et bien ainsi. La précarité s’incrustait insidieusement en vous, bien profondément. Elle faisait aussi le vide autour de vous.

La détresse sociale fout la trouille à la populace bien pensante. C’est comme la gale ou la peste. Les petits cadres ont peur de l’attraper.

Mais comment leur en vouloir quand jusqu’aux services sociaux de la ville, censés nous venir en aide, on nous jetait la pierre, on nous traînait dans la boue. Il fallait la voir cette connasse qui perdait ses cheveux avec son teint de mort, son pull vert dégueu où trônait une tête de berger allemand, il fallait voir la jouissance, le plaisir qu’elle prenait à nous mettre le nez dans la merde à nous les pauvres, nous qui vivions de rien. Vous n’avez qu’à vous bouger le cul qu’elle disait en substance, la morue. C’était facile comme conseil. Facile et bien dégradant. Et surtout, cela évitait de se poser des questions auxquelles elle n’avait aucune réponse. Comment en étions-nous arrivés là, tous autant que nous étions ? Elle s’en foutait, ce n’était pas son problème. La pauvreté, le dénuement, elle y était confrontée toute la journée. Et avec les années, tous ces miséreux et leurs insurmontables problèmes devaient lui sortir par les yeux. Jamais pourtant, avec son regard froid et dur, empreint d’un mépris de fonctionnaire qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler, jamais elle ne pourrait appréhender pleinement l’âpreté de l’existence de tous les malheureux qui défilaient dans son bureau comme un cortège d’âmes en peine, une cohorte sans fin de recalés de la vie. Non, son boulot terminé, elle devait vite rentrer chez elle retrouver son petit intérieur paisible et protecteur tandis que nous, nous continuerions à être en première ligne sans un rond, sans rien à bouffer, avec les huissiers, ces hyènes avides en embuscade, prêts à nous dépecer. Elle n’était pourtant que le dernier rouage d’un système qui broyait les âmes en vantant un libéralisme sauvage où la condition humaine n’avait plus aucune valeur.

 

La nuit s’avançait dehors, fouettée par le vent et la pluie d’octobre. Je restais chez moi, à tourner en rond comme un lion en cage avec mes états d’âme à la noix, les nerfs à vif. Je donnais deux, trois coups de téléphone, mais il n’y avait personne, nulle part. Je laissais des messages partout. En vain. Le monde était aux abonnés absents, ce soir. Aussi décidais-je de me finir aux neuroleptiques, à défaut d’autre chose. J’avalais les cachetons sans traîner. Une dose de cheval et un fond de vodka. En route pour le brouillard et les limbes, la défonce légale et bon marché. Parfois, il est si relaxant de se fuir un peu, fermer les yeux et n’être plus rien. Une âme en suspens. Juste un moment.

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23 octobre 2017

BON SCOTT

Il était deux heures quarante-sept du matin et une fois encore je ne dormais pas. En fait, je ne dormais plus. Ou alors seulement par tranche. Je tournais en rond dans l’appart que la torpeur de l’arrière-saison avait transformé en four incandescent. Je n’avais plus de livre à lire et il n’y avait rien à télé. Juste du consommable, du prédigéré, de la mort en sursit, du néant sponsorisé.

Je passais néanmoins d’une chaîne à l’autre, plus par dépit qu’autre chose. C’est par hasard, que je suis tombé sur une rediffusion de l’émission vedette du moment. Une sorte de télécrochet revu et corrigé avec de vrais morceaux de n’importe quoi à l’intérieur. Le jury était composé d’illustres inconnus avec des looks à faire frémir la pire des fashion-victimes de banlieue.

Leur rôle semblait simple : descendre en flèche tous ces apprentis chanteurs et chanteuses, si possible en pointant vertement leurs travers respectifs.

Les mômes en prenaient pour leur grade sur un ton péremptoire et hautain qui m’insupportait de suite. Mais bon, ils avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient et après tout, s’ils aimaient recevoir la fessée en direct, je n’y voyais aucun inconvénient. La bande-annonce disait qu’ils DEVAIENT en baver pour devenir des stars !... Et c’est bien ce qui avait l’air d’arriver.

En quelques secondes, on les voyait danser, manger, dormir, hurler, encore danser, pleurer, se disputer, mais guère chanter. Car in fine, ce n’était pas vraiment chanteurs ou chanteuses, qu’ils voulaient devenir, c’était star. Et cela faisait une sacrée différence. Ils ne voulaient pas mettre leurs tripes sur la table ou écrire de bonnes chansons. Non, ce qu’ils voulaient… c’était vendre des disques, voir leur tronche à la télé et finalement se faire escroquer par leur maison de disque. Ces pauvres glands naïfs singeaient les codes de la rue en espérant être dans le coup. Ils balançaient en références des artistes dont on leur avait soufflé le nom et dont il n’était pas difficile de deviner qu’ils ignoraient tout. J’allais zapper sans autre forme de procès quand le perfide présentateur annonça qu’un candidat allait s’essayer sur le Highway to hell d’AC/DC.

Je m’attendais au pire. J’étais encore loin du compte !

Sur une bande-son préenregistrée digne d’une supérette de campagne, le pauvre garçon éructait, tel un porc qu’on mène à l’abattoir, une espèce de bouillis de borborygmes vaguement anglophone. Visiblement, la langue de Shakespeare, tout comme le chant d’ailleurs,  n’avait pas l’air d’être son fort.

Alors, le voilà, le bon fils à sa maman, dans un grand moment de solitude télévisuelle, le voilà, qui se roulait par terre, dans une singulière et poignante interprétation de l’épileptique en pleine crise.

Mais attention !

Tout cela, sans tacher ses beaux habits soigneusement prédéchirés et joliment destroy… J’étais abasourdi… Sincèrement.

Je vais vous dire, je suis comme tout le monde : Je n’aime pas qu’on salisse mes icônes. Et Bon Scott est l’une d’elle. J’adore AC/DC bien qu’Highway to hell ne soit pas un de mes titres préférés. Seulement là, j’avais beau chercher, je ne retrouvais rien de ce qui faisait l’essence de cette mythique chanson (au sens non galvaudé par les médias) dans la piètre prestation de ce malheureux garçon.

Aussi ne donnais-je pas cher de sa peau quand soudain, le jury se leva et applaudit à tout rompre. Bravo ! Magnifique ! Tééééérrrrible !!!! Géééééniiiiaaaallll ! Quelle puissance, quelle prestance ! Hurlait le présentateur….

De deux choses l’une. Ou tous ces mecs étaient sourds comme des pots, ou alors le père du môme produisait l’émission. Ce n’était pas possible autrement. Eh bien, si ! Tout le monde se congratulait, c’était formidable. Le gamin ne touchait plus terre. Il avait mis moins de quatre minutes pour devenir une star. Une rock star. Dans le temps, il fallait plusieurs albums, pour imposer un artiste. Maintenant trois minutes de télé et une campagne de matraquage publicitaire suffisaient. L’expression fils de pub prenait un nouveau sens ! 

Que tout cela soit du cirque, du vent, tout le monde s’en foutait. C’était la règle du jeu et ils étaient des milliers à attendre leur fameux quart d’heure de gloire.

Pour l’heure, sur le plateau, le gamin exultait !

J’espérais seulement qu’il ne prenait pas pour argent comptant les louanges appuyées que le jury lui faisait. Sinon, il risquait de se taper une gueule bois de première au réveil. Car rien, jamais, n’a été plus éloignée des prestations de feu Bon Scott que celle de ce pauvre garçon. Bon Scott était un putain de vieux briscard, un fieffé soûlard qui brûlait la chandelle par les deux bouts et avait fini sa vie prématurément un soir de cuite, une nuit de février 80. Un type qui montait sur scène et envoyait tout ce qu’il avait dans le ventre. C’est une longue route jusqu’au sommet si tu choisis le rock chantait-il et nul doute que pour lui, cela avait un sens…

 Un sens que tous ces petits merdeux dopés au chiffre d’affaires et au marketing tout puissant ne pourraient jamais envisager et encore moins comprendre. Je vais vous dire : Bon Scott n’aurait rien eu à foutre du jury, il lui aurait probablement pissé dessus après avoir dévasté la salle avec ces refrains simples et sauvages. Des refrains qui ne carburaient qu’à la vie, à la sueur, au sexe et aux excès en tout genre.

Mais il n’y avait rien de cela ce soir.

Car sous le strass, sous le fric affiché du décor, on passait à côté de l’essentiel : c’était censé être une émission de télé-réalité. Mais de quelle réalité était-il question ? Une réalité calibrée, pensée, scénarisée dans ses moindres mouvements. Une réalité peuplée de stéréotype : Le noir, le rebelle, la pouffiasse, la première de la classe et j’en passe. Une réalité qui les jetait en pâture aux caméras en leur faisant croire que c’était ça, la vie. Seulement, la vie n’y était pas. C’était une imitation de la vie, où rien n’était vrai, rien n’était spontané…

Tout ce qu’ils finiraient par découvrir, c’est que le rock comme toutes les musiques se vivent de l’intérieur. Il ne suffisait pas de piller les codes du Rock pour l’être. Si encore le benêt avait été ivre mort, s’il avait sorti sa bite ou roulé une pelle au présentateur, S’il y avait eu cette sensation enivrante de danger, voilà qui eut été rock’n’roll… Mais tout est resté très propre, très politiquement correct. Et ni le téléspectateur, ni le sponsor, n’avaient été heurtés. Pourvu que la courbe d’audience fût bonne et rémunératrice, la chaîne n’avait cure du reste.

J’ai éteins la télé. Il n’y avait vraiment rien d’autre à faire... Trois heures du mat et toujours pas de sommeil en vue. Allongé par terre, je comprenais à présent beaucoup mieux ce que voulait dire ma fille quand elle me lançait que le rock était une musique de vieux. Le rock tel que je le concevais, en tout cas… C’est elle qui était dans le vrai. Les jeunes ne rêvaient plus de changer le monde avec des utopies à la con héritées de leurs grands-parents. Il fallait voir les choses en face avec lucidité : les années soixante étaient finies depuis bien longtemps et les illusions qu’elles avaient engendrées étaient aujourd’hui moribondes. D’un acte de rébellion adolescente, les groupes de rock étaient devenus des entreprises dont le but premier devenait de faire des bénéfices. D’ailleurs, ils gagnaient plus d’argent avec les produits dérivés qu’en vendant des disques. Et les Stones, les héros historiques montraient la voie en battant des records de profits dont s’extasiait le monde économique. Les auteurs de « satisfaction » n’étaient plus un groupe, mais un produit, une marque qu’on déclinait sous licence. Les marchands du temple avaient gagné et l’aristocratie de l’argent faisait maintenant rêver les masses. Les gamins l’avaient bien compris et ils voulaient leur part du gâteau. Quoi de plus normal, après tout ?

Contrairement à ce que l’on pouvait croire, je n’étais pas vraiment aussi amer qu’il pouvait y paraître. Non, c’est juste que pour la première fois, je me surprenais dans la position du vieux connard qui pense toujours que c’était mieux avant. Voilà qui était nouveau et il n’y avait pas de quoi être fier. Comment avais-je pu en arriver là, sans même m’en rendre compte ? Ma jeunesse était donc terminée. J’entrais dans l’âge mûr avec le cortège inévitable de cette nostalgie poisseuse qui, au fond, me faisait horreur.

Moi, je ne sentais rien, ça venait tout seul. Je percevais sans doute moins bien mon époque ou alors d’une autre façon qui me poussait à penser que c’était mieux avant. Quelle connerie !

De toute façon, ce temps qu’ils n’avaient pas connu, les jeunes s’en foutaient et ils avaient pleinement raison. Qui étions-nous pour leur donner des leçons ? Notre bilan était-il si brillant que nous puissions nous permettre de la ramener ? Les jeunes voulaient inventer leur présent comme nous avions eu l’impression d’inventer le nôtre.

Quant à moi, je devais plutôt me faire à l’idée que, désormais, j’appartenais à une autre époque, même si j’essayais de rester connecté à celle-ci. Que je le veuille ou pas, mes valeurs, mes repères étaient ceux d’une génération précédente. AC/DC, les Clash, Iggy et les autres me faisaient exactement le même effet qu’à quinze ans. Ma rage, mon énergie étaient encore intactes. Je me sentais au sommet de mon art. Aiguisé comme jamais. Mais mes cheveux blanchissaient à vue d’œil, j’avais quelques kilos en trop et les jeunes dans la rue m’appelaient monsieur.

Une page était en train de se tourner.

Je venais d’avoir 50 berges. En guise de talisman, j’ai glissé « 20th Century Boy » de T Rex dans mon antique chaîne stéréo. J’ai enfilé le casque dans la prise jack pour ne pas faire chier le monde, tourner le bouton du son à fond et Marc Bolan est venu à ma rescousse.

Soudain, toutes les années se sont envolées….  Toutes les années et le monde qui allait avec.

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16 octobre 2017

VOLEUR

  C’est arrivé un jeudi. Je m’en souviens comme si c’était hier.

  A cette période, au début des années 90, je travaillais dans un magasin au bord de l’agonie. Les plans sociaux se succédaient, cependant qu’il était devenu clair qu’ils ne sauveraient pas la maison d’un naufrage annoncé. Les licenciements secs étaient donc devenus une pratique courante, vaillamment encouragée par une direction qui, elle-même, n’hésitait plus à virer les cadres ne sabrant pas assez. La rentabilité des rayons étant aléatoire du fait d’une gestion tout à fait calamiteuse, taper dans la masse salariale était devenu un moyen efficace de limiter la casse. Au fil des mois, les rangs se clairsemaient et il était évident qu’un jour, ce serait mon tour.

  Ma grande gueule et moi étions depuis un moment dans le collimateur de la direction. Ce qui est une jolie formule pour dire qu’ils ne pouvaient pas me saquer. Je le leur rendais bien, mais je traversais alors une période sombre où les galères succédaient aux galères, et où j’avais un besoin vital de ce boulot. Alors, vaille que vaille, je serrais les dents. On m’avait relégué au petit son, ce qui en langage usuel signifiait que je m’occupais des merdes dont personne ne voulait : Radio-reveils, Baladeurs en tous genre, Radio-CD-K7, ce genre de choses. C’était un job chiant, laborieux, mal payé, mais c’était un job.

  Ce tout petit rayon, confiné dans un coin sombre de la surface de vente, présentait une autre particularité : il avait le droit aux clients les plus barrés, les plus abrutis de la galaxie. On aurait dit qu’ils me faisaient une sélection des plus grands malades, tendance névropathes obsessionnels, puis qu’ils me les envoyaient. Les mecs venaient me les briser à longueur de journée, avec des comparatifs, des listes faites à la main de performances comparées d’un radio-reveil d’une valeur équivalente à dix euros.

-        A votre avis, dois-je prendre le AG38 ou le AG39, qui a un buzzer plus fort ? Comprenez, il y a 5 francs de différences…

-        Papy, je comprends surtout que je vais te le coller en travers de la tronche, tu vas plus en avoir besoin du radio-reveil.

   Pardon, je m’égare… Je croupissais donc dans ce trou à rats depuis plus d’une année,  quand ils se sont décidés à passer à l’offensive. C’était un jeudi d’automne, je pointais, déballais, puis rangeait les innombrables cartons que je recevais chaque matin. J’étais dans ma réserve, hors de la surface de vente, concentré car, dans ce genre d’exercices, on a vite fait de commettre une erreur. Et je ne voulais à aucun prix leur donner ce plaisir. Je savais qu’ils épluchaient mes bordereaux pour y trouver une faille. Toutefois, jusqu’alors ils avaient fait choux blanc.  

  Soudain, Pascal est venu me trouver pour dire qu’on m’attendait, séance tenante, à la direction. Convoqué dans le bureau du chef de département, le message ne pouvait être plus explicite : j’allais passer sur le billot. La seule vraie question qui se posait, était : à quelle sauce allais-je être mangé ? Sachant qu’ils étaient assez vicieux, c’est un peu la boule au ventre que je me présentais au bureau.

  Faut dire les choses comme elles sont, ils avaient le sens de la mise en scène. Ils étaient là, le chef de département, le chef de rayon avec des têtes de circonstance, graves et solennelles. Même le grand patron avait le déplacement pour l’hallali. Il était de notoriété publique, qu’il aimait ça virer des gens, ce vieux fumier. Il y prenait un plaisir qu’il ne cherchait d’ailleurs pas à dissimuler. D’emblée, ils entrèrent dans le vif du sujet :

-        Monsieur Ducastel, attaqua le chef de département, nous sommes ici réunis, pour vous signifier votre licenciement pour faute grave.

-        Je pense que tu sais de quoi il est question ? reprit suspicieux Richard le chef de rayon avec une précision dans le tempo qui m’a fait penser qu’ils avaient dû répéter la scène.

-        Pas le moins du monde, mais j’imagine que vous allez me le dire.

-        Puisqu’il faut entrer dans les détails, faisons-le. Vous êtes bien en charge du rayon Petit Son ?

-        Oui, confirmais-je.

-        Hier matin, un carton de cinq baladeurs Sony haut de gamme a été réceptionné au rayon, voyez là nous avons le bordereau d’entrée. Or, ce matin, Richard a fait une vente à l’ouverture et, aucun des baladeurs n’étaient en réserve.  

-        Ce qui signifie qu’on les a volé, pour être plus clair.

-        J’avais saisi, merci, Richard.

-        Et il n’y a que vous qui avez la clé de cette réserve.

-        Mais quand je ne suis pas là, la clé reste dans le tiroir du bureau de Richard.

-        Absolument, acquiesça le chef de département, Seulement, là où cela s’envenime pour vous, c’est  que le bordereau d’entrée n’a pas été retrouvé dans le classeur, comme il se doit, mais chiffonné dans un coin de votre réserve.     

-        Ce qui signifie qu’il y a eu de votre part une volonté délibérée

-        Et préméditée, coupa mauvais le grand patron.

-        Oui, préméditée de voler ces baladeurs.

-        En conséquence de quoi, vous êtes licencié immédiatement, sans salaire et sans préavis. Je vous informe également qu’une plainte va être déposée auprès du commissariat du premier arrondissement.

-        A moins que vous ne décidiez de nous rendre le matériel séance tenante.

-        J’en prends acte messieurs, répondis-je d’un calme qui m’étonna moi-même. Juste une question.

-        Je vous en prie.

-        Les baladeurs sont arrivés quand au magasin ?

-        Hier matin, avec la navette.

-        Si je vous suis bien, ils sont arrivés hier matin de bonne heure sur le quai. On les a ensuite transféré au rayon, où là, ils ont fait l’objet d’un contrôle et ont été rangé.

-        C’est cela même.

-        Et vous m’avez notifié tout cela, j’imagine.

-        Voilà la lettre.

-        Très bien Messieurs, dis-je en m’emparant de la lettre, préparant mon effet, comme le cabot que je sais être parfois, avant de poursuivre : Cependant, il y a un problème de taille dans votre scénario. Un problème qu’il va vous falloir justifier devant les autorités compétentes, puisque vous voulez vous en remettre à la justice…

  Je marquais un silence, qui tendit l’atmosphère. J’inspirais profondément avant de lâcher l’artillerie lourde :

-        Je n’étais pas là hier !

   Soudain, j’ai vu leurs visages se décomposer. J’ai vu la stupéfaction dans le regard du chef de rayon, visiblement l’instigateur de cette grossière mise en scène.

-        En effet, poursuivis-je un brin théâtral, le grand-père de Pascal est décédé vendredi, l’enterrement a eu lieu mardi. Il a donc permuté son jour de repos qui est le mercredi, avec la mien qui est le mardi. Ce qui fait qu’hier, ce n’est pas moi qui ai réceptionné les colis, tout comme ce n’est pas moi qui les ai rangé. Et ce matin quand Richard a fait sa vente, je n’étais pas encore arrivé… Vous voyez où je veux en venir ? 

   Oh oui, ils le voyaient. Très bien même. C’était une belle débâcle de l’autre côté du bureau. Ils se regardaient comme des gamins surpris la main dans le sac. Ils avaient l’air perdus, à la dérive. Même le grand patron avait la mâchoire pendante.

  Sur ce, j’ai pris immédiatement congé et filer avec la lettre de licenciement m’inscrire au syndicat. Autant dire que pour eux, cette histoire était du pain béni, si je puis dire. Non seulement, je n’ai pas été viré, mais le hasard a voulu que trois semaines plus tard, à la faveur d’un désistement, je sois élu délégué du personnel. J’allais leur faire voir qu’il n’y avait pas qu’eux qui savaient être tatillons. J’étais déjà le mouton noir, j’allais devenir leur bête noire. Je ne leur passais rien. J’épluchais en profondeur les règlements, les conventions collectives. Et je contestais vigoureusement à chaque manquement. Et forcément, il y en avait un certain nombre. Pour faire court, je leur mis le feu durant les quelques mois où je restais encore employé, avant que l’édifice ne s’écroule sur lui-même. 

   Les baladeurs, eux, n’ont jamais été retrouvés….

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09 octobre 2017

COMPTOIR-PHOTO

  Elle n’était pas sympathique et ne cherchait plus à l’être depuis longtemps. Jeune, elle avait dû être jolie, avec ce regard d’un vert émeraude très profond et ses cheveux d’un noir de jais. Seulement, deux grossesses et trente kilos qui n’étaient jamais repartis avait fait passé sa silhouette dans une autre catégorie. Maintenant, elle avait le pas lourd, sans une once de grâce et ne faisait rien pour s’arranger. Elle avait quarante-trois ans, en paraissait dix de plus, mais semblait s’en soucier comme d’une guigne. 

  Elle avait rencontré son mari sur les bancs de la fac. Certes, ce n’était pas vraiment un Adonis. Toutefois, il était brillant et elle s’était dit que, contrairement aux autres qui la draguaient, ce gars-là avait un avenir tout tracé. C’était un premier de la classe,  timide et un peu introverti. Cela ne l’avait pourtant pas empêché de lui faire une cour assidue. Elle s’était laissé convaincre d’autant plus facilement qu’elle avait très vite remarqué l’ascendant qu’elle pouvait avoir sur son prétendant. Au début, ça la faisait marrer de voir le trouble qu’elle suscitait sur ce malheureux. Alors, elle ouvrait un peu plus son chemisier, un bouton ou deux, laissant apparaitre un décolleté plus prononcé, le début d’un sein.  Lui, il perdait gentiment les pédales, s’embrouillait, rougissait, tandis que ses mots refusaient de sortir dans l’ordre de sa gorge.  

   Leur première nuit ensemble fut un remake accéléré de la Bérézina et augura de ce qu’allait être leur vie de couple. Cela tombait bien, elle avait horreur qu’on la touche et avait toujours considéré la sexualité comme une obligation, un devoir, une chose qu’on devait faire, mais qui, par bonheur, ne durait jamais plus d’une poignée de minutes. Son mari avait bien essayé de l’entrainer vers des pratiques plus torrides. « Tous les couples font ça », lui avait-il asséné. Mais elle l’avait vertement remis en place, cependant que pour tout dire, il ne tenait jamais la distance. Malgré tout son amour, le pauvre garçon était trop émotif pour avoir physiquement les moyens de ses ambitions.

Ce qui ne les empêcha pas d’avoir des enfants et, dans la décennie suivante, d’être plutôt épanouis.  

  Et puis, les choses avaient fini par tourner au vinaigre. Pas du jour au lendemain, non, ça avait pris du temps avant de sentir les mâchoires du piège se refermer sur eux.  De plans sociaux en faillites, de mauvais choix en aveuglement, le bel avenir s’était disloqué, comme les vagues sur les rochers à la marée montante.

  A présent, le sentiment confus qu’elle avait toujours éprouvé pour lui, s’était mué en indifférence, laissant peu à peu place à un dégoût à la hauteur de la déception qu’elle ne cherchait pas à masquer. Qu’elle ait été elle-même une part du naufrage, ne lui effleurait pas l’esprit. A ses yeux, l’étudiant brillant et timide à qui elle s’était offerte,  s’était transformé en un poids mort, un tocard accablé qui enchainait boulots merdiques et longues périodes de chômage.

  Bientôt, l’incertitude, les privations ordinaires, la désocialisation et surtout les dettes agirent comme autant de poisons violents. C’était un spirale infernale, un spirale que rien ne semblait pouvoir freiner. Et elle se mit à lui en vouloir de lui faire vivre ça. Elle avait été une enfant unique, gâtée, une petite reine chérie par ses parents qui l’avaient eu tardivement. Et voilà qu’elle devenait une habituée des aides sociales, sans plus parvenir désormais à sauver les apparences. Mais comment les sauver, quand il n’y avait plus rien à bouffer le 15 du mois, tandis que les crédits devenaient des montagnes trop hautes pour être gravies chaque mois ? Le sommet fut atteint quand leur confortable maison fut avalée par ces chiens galeux d’huissiers. Le tribunal avait ordonné la saisie, elle n’avait rien pu faire. Un matin, ils étaient venus, avec des phrases toutes faites comme « il faut que ça se passe bien, c’est la loi, » ce genre de connerie. Ce fut la curée, les hyènes se payaient sur la bête. Ils restèrent seuls, dépouillés, direction les HLM de la ville. Ce fut l’humiliation de trop. Elle le somma de déguerpir, lui et la poisse qui lui collait aux semelles.  Seulement, toujours amoureux transi, il s’accrocha, quitte à vivre un enfer. Et le fait est, qu’elle se révéla assez douée pour ça, bien conseillée par l’assistante sociale du quartier, une connasse aigrie qui haïssait les hommes et  lui avait fait du rentre-dedans. Elle avait envisagé un moment cette possibilité. Toutefois, si l’idée l’excitait, elle pressentait que la réalité de la chose n’était pas pour elle.

  Finalement, ce fut le hasard qui mit fin à leur couple. Pris à la gorge, elle n’avait plus eu d’autre alternative que de retourner bosser. Elle avait répondu à une annonce, vendeuse au comptoir-photo de l’hyper du coin. Cependant, comme elle s’était montrée zélée, qu’elle ne fraternisait pas outre mesure avec les autres filles, la direction vit en elle de la graine de chef de rayon. Un poste justement était disponible. Le problème ? Il était situé à l’autre bout de la France, dans le Nord. Les dirigeants craignaient que l’idée de quitter Nice, où elle était née et avait toujours vécu, pour la Picardie fut un obstacle de taille. Néanmoins, contre toute attente, elle ne prit même pas la peine de réfléchir : avant la fin de l’entretien, elle avait accepté. Moins de deux mois plus tard, elle était installée avec ses deux enfants, mais sans son mari, lequel, ironie de l’histoire, venait enfin de retrouver un emploi à sa mesure. Trop tard toutefois pour espérer inverser la vapeur.

  Désormais, elle n’avait plus besoin de lui.

  Désormais, il ne faisait plus parti de l’équation et avait même reçu une demande de divorce en bonne et due forme. Un sentiment profond de trahison s’installa en lui, sans qu’il puisse pour autant renoncer à elle. A la place qu’elle avait laissé vacante, s’installa une douleur lancinante que la distance semblait rendre plus intense encore. Privé de cette femme qu’il continuait à aimer, privé de ses enfants, trop loin pour venir en weekend, il commença à picoler.  Au début pour atténuer la souffrance, puis très vite, simplement pour s’anéantir.

  Les semaines qui filèrent ne firent qu’envenimer la situation. L’alcool et les cuites successives n’arrangeaient rien. Il gardait un besoin viscéral de lui parler, quitte à la déranger au boulot. Il était pathétique et en avait parfaitement conscience. Seulement, c’était plus fort que lui. Il chialait comme un con son amour perdu, oubliant toute retenue, submergé par la souffrance. Et plus il se sentait perdu, plus il l’appelait, plus il lui tapait sur le système, plus elle le rabrouait.

  Pascal et moi, nous rentrions de déjeuner. Il devait être aux alentours de quatorze heures et nous étions tranquillement bourrés. Février battait son plein, le magasin était désert, nous n’avions pas grand-chose à faire. Accoudée au comptoir-photo où elle assurait la permanence presque tous les midis, elle était déjà en ligne quand nous sommes arrivés. De suite,  nous avons vu que le  climat était à l’orage. Elle tentait de donner le change, mais l’énervement aidant, il lui devenait difficile de se contenir. Le ton était plus haut que d’habitude. Elle le trainait dans la boue. Il s’y vautrait en pleurant.

  Comme c’était assez habituel, nous n’y avons pas prêté plus attention que ça. Elle avait vraiment l’air hors d’elle quand soudain, une détonation a retenti à l’autre bout du combiné. Une détonation sourde, froide, mais si violente qu’involontairement, nous l’avons tous entendu. Puis, un silence, en suspension. Elle resta interdite une fraction de seconde, avant que la colère qui bouillait dans ses veines ne reprenne le contrôle.

-        Pauvre mec ! lâcha-t-elle en raccrochant sèchement le combiné. 

  Sans trainer, elle était passée  à autre chose, car déjà, des clients se présentaient pour venir chercher leurs photos. En somme, c’était une après-midi ordinaire.

  C’est vers 17 heures que deux gendarmes avaient fait leur apparition sur le rayon. Ils étaient allés directement lui parler, en la prenant à part. On aurait dit qu’ils complotaient. D’ailleurs, ils étaient partis tous les trois s’installer dans un bureau. Là, ils l’avaient prié de s’assoir. Le plus vieux des deux gendarmes avait alors respiré un grand coup  pour lui annoncer la nouvelle : son mari s’était tiré une balle dans la tête. Alerté par le bruit, des voisins l’avaient trouvé, baignant dans son sang, près du téléphone.

  Elle resta stupéfaite, sous le choc. Ce fut comme quand un gravier heurte une fenêtre. Il y eut d’abord l’impact, puis les lézardes firent leur apparition avant que  la vitre entière ne descende d’un coup. Elle s’effondra sur elle-même d’un bloc, perdant tout contrôle sous le poids de la douleur. Une douleur qui la surprenait elle-même. Elle, toujours dans la maitrise, se sentait aspirée vers le fond sans qu’elle n’y puisse rien.

  Comment était-ce possible ? Bien sûr, il avait souvent menacé de suicider, c’était même récurent. Mais, elle l’avait cru incapable de passer à l’acte.  

  Ce fut la pire soirée de sa vie. La nuit venue, quand elle fut enfin seule dans sa chambre, ce fut un melting-pot de sentiments violents et contradictoires qui l’accablèrent. Certes, elle l’avait tant maudit ce crétin pleurnichard. Mais comment avait-il pu lui faire ça ? Il n’aurait pas pu se contenter de faire comme les autres hommes de son âge qui profitait de leur divorce pour se payer une seconde adolescence, en faisant la bringue et en se tapant des filles plus jeunes ? 

  Non, il avait jugé préférable d’enfiler le canon du pistolet dans sa bouche avant d’appuyer sur la détente. Elle pleura toutes les larmes de son corps cette nuit-là, puis dans les jours et les semaines suivantes.  Ça venait tout seul, n’importe quand, n’importe où. Elle était derrière son comptoir quand soudain, un détail le ramenait à elle. Et c’était le trou d’air, la descente en chute libre.  

  Au fil des mois, elle finit par se dire qu’elle n’allait pas le laisser lui pourrir la vie plus longtemps. Bien sûr, elle continuait de pleurer, mais les crises s’espaçaient. C’était décidé, elle ferait tout son possible pour se reprendre. Il y avait en elle un sentiment nouveau de liberté. Elle n’allait pas en rester là. Elle allait refaire sa vie. Et pourquoi pas avec un des représentants qu’elle recevait chaque semaine ? Elle tenta sa chance, obtint deux ou trois rendez-vous qui se terminèrent invariablement dans des chambres d’hôtel impersonnelles aux abords de la ville, avec des hommes mariés qui visiblement le resteraient.

  Elle rentrait au milieu de la nuit, plus seule que jamais, dévorée de remords d’avoir pris du plaisir dans les bras d’un autre. C’était un sentiment dont elle ne pouvait se départir. Elle avait beau lutter, connaitre quelques belles embellies, il finissait toujours par revenir, comme ça, à l’improviste.  Finalement, ses belles résolutions s’envolèrent d’elles-mêmes. Elle eut bien d’autres aventures qui furent autant de déceptions. Finalement, elle jeta l’éponge. Et son désir de liberté se fana.  

  La vie s’organisa autrement, baignant dans un souvenir factice qui lui faisait du bien. Curieusement, l’absent se mit à prendre de plus en plus de place dans sa vie. Elle avait mis des photos de lui partout, en parlait à tout bout de champs, mon mari ceci, mon mari cela.

  Sa vie intime aussi avait connu des bouleversements. Elle avait découvert que trouver des hommes n’est pas difficile sur Internet. Elle les voyait dans des chambres, ici ou là, pour vivre sans retenue cette sexualité qu’il avait appelée de ses vœux et qu’elle lui avait refusée. C’était tous de parfaits inconnus, et elle était heureuse qu’ils le restent. Peu importe leur noms, leurs visages, pourvu qu’ils soient ardents. Car, c’est à lui qu’en réalité elle s’offrait. Et il ne saurait en être autrement.

  En quelques mois, elle se mit à donner l’image d’une femme épanouie dans la force de l’âge. Une femme amoureuse pour la première fois de sa vie. 

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02 octobre 2017

LA DETTE IMAGINAIRE

Ce matin, j’ai reçu une lettre émanant d’un organisme de recouvrement, m’annonçant que je leur devais la coquette somme de 700 euros. La lettre, totalement impersonnelle, était rédigée de telle sorte que la menace de représailles devant la justice paraissait imminente. C’était visiblement la dernière chance d’un règlement à l’amiable qu’on me laissait là. Comme je savais ne rien devoir, c’est illico que  j’appelais le numéro pour tirer au clair cette affaire. Une sonnerie puis deux, quelques mesures de musique d’ascenseur avant qu’une voix de femme ne se présente sur un ton assez neutre. Ne doutant pas que ce soit une méprise, je n’étais nullement sur mes gardes. Dans les secondes qui suivirent, mon interlocutrice se chargea de me ramener à la réalité.  A peine avais-je donné mon numéro de référence que voilà qu’à l’autre bout du fil, quasi instantanément, le ton neutre se mua en un jappement de pit-bull.  Fini la cordialité, fini les préliminaires. D’emblée, nous entrions dans le vif du sujet :

-          Vous comptez régler comment ?   

-          C'est-à-dire que je crois que vous faîtes erreur, si je puis me permettre.

-          Comment ça, nous faisons erreur ? Eh bien, payez et faite une réclamation ensuite. Si vous avez raison, nous aviserons.

-          Comprenez-vous,  cette dette ne peut pas m’appartenir puisque je n’aie pas de dettes en cours avec cet organisme, ni avec aucun autre d’ailleurs.

-          Ça, c’est vous qui le dîtes. On me la fait tous les jours, vous savez. Vous êtes bien Laurent Ducastel, né le 6 décembre 1965 ?

-          Oui

-          Alors, je vous confirme que vous êtes bien concerné !!!

-          Mais de quoi parlons-nous ? Je veux dire, pourquoi vous dois-je 700 euros ?

-          Ecoutez ! Ne jouez pas ce petit jeu-là avec moi. Vous savez très bien de quoi nous parlons, rétorqua-t-elle la voix pleine de sous-entendus.

-          Non, ça je vous assure que je n’en aie pas la moindre idée.

-          Vraiment, vous ne voyez pas ?

-          Il me semble que ce serait un bon début de me dire quelle est la nature de cette dette, non ?

-          Vous avez fait un crédit avec une carte en janvier 2007, crédit que vous n’avez JAMAIS remboursé, me lâcha-t-elle le plus sèchement possible. 

Elle se donnait du mal pour me faire bien sentir qu’elle était excédée par les gens de mon espèce, la pire de toute à ses yeux : les mauvais payeurs. Dans sa voix, il y avait quelque chose de ce ton irritant qu’adoptent volontiers les redresseurs de tort. Un genre avec lequel j’avoue que j’avais toujours eu du mal. De tout temps, les ceusses qui se posaient en garants de l’ordre moral, en sauveur de l’humanité avaient ce don imparable de me courir sur les nerfs. Avec l’âge, force est de constater que cela ne s’arrangeait pas.

-          Ça, c’est juste tout bonnement impossible, repris-je m’efforçant de ne pas céder à la tentation de lui rentrer dedans. D’abord, parce que je n’aie jamais eu de carte de crédit de cet organisme.  Ni de celui-là ni d’un autre d’ailleurs. Et ensuite, mon dernier crédit date au bas mot d’une petite vingtaine d’années et il y a belle lurette qu’il est remboursé.

-          Mais bien sûr ! m’assénait-elle martiale, sur un air qui disait sans ambages que mes explications elle s’en foutait comme de l’an 40. Si ce que vous dites est vrai, alors prouvez-le !

-          En quoi devrais-je me justifier ?

-          Il est inscrit ici que vous nous devez de l’argent.

-          Dîtes-moi, chère madame, êtes-vous officier de justice ?

-          Quoi ??? En quoi ça vous regarde-t-il ? S’étouffa-t-elle.

-          En quoi ça me regarde ??? Mais ça change tout ! Je ne vois pas pourquoi je devrais fournir des justificatifs pour des faits que je n’ai pas commis à un quidam quelconque !! 

Là, à l’autre bout du combiné, j’ai su que nous venions de basculer dans une autre phase de notre récente, mais si intense relation. Oui, à présent, elle était comme l’Etna : au bord de l’éruption. Je ne sais pas si c’est mon dossier qui l’a mettait dans cet état, toujours est-il que je sentais bien qu’elle était à la limite de perdre tout contrôle d’elle-même. Comment, moi, j’osais mettre en doute un grand organisme de crédit national ? Vous savez ce genre d’entreprises qui prolifère sur le dos de la misère sociale, en prêtant à des taux usurier aux plus démunis du fric qu’ils se saigneront aux quatre veines pour rembourser. C’était-là, avec la télévision, le plus sûr moyen d’asservissement passif des classes défavorisées. « Tu es le crédit de mes envies » disait la pub. Seulement, la vérité était plus tordue. Pour beaucoup, ce serait surtout le crédit de leurs ennuis. Toute ma vie, j’avais fait en sorte d’éviter ce type de piège à con qui vous passe un nœud coulant autour du cou.

Et voilà qu’aujourd’hui, un samedi matin plein de soleil, une employée de bureau me prenait de haut, avec toute sa morgue et son arrogance. Si son ton menaçant limite gestapiste à la petite semaine faisait probablement son effet sur les plus démunis,  les plus fragiles, elle pouvait toujours se brosser avec un lascar comme moi. Malheureusement, elle ne le comprit pas   

-          Quelconque ??? vous allez voir ce qu’il va vous faire le quidam quelconque !!! vous allez vous retrouvez au tribunal, ça va vous couter beaucoup d’argent, vous allez avoir des frais.

-          Dites-moi, c’est obsessionnel chez vous les questions d’argent ?

-          Vous ferez moins le malin devant le juge.

-          Rien n’est moins sûr, chère madame je n’attends que ça. J’adore aller au tribunal. J’image assez facilement la tête du juge quand il verra que votre dossier, c’est du vent.

-          Mon dossier est solide vous pouvez me croire.

-          Eh bien, justement, je ne vous crois pas. Pas une seule seconde. A moins qu’il s’agisse là d’une nouvelle technique de vente de votre organisme. Comme les gens ne consomment plus assez, vous leur refilez des dettes imaginaires, c’est ça ? c’est peut-être très novateur pour faire du chiffre. Mais je ne pense pas que cela soit suffisant devant la justice.

-          Très bien, puisque vous le prenez comme ça, attendez-vous à recevoir très vite une convocation.

-          Excellent. Une fois la décision en ma faveur prononcée, je vous attaquerai pour faux et usage de faux et je ne doute pas d’obtenir une indemnité au titre du préjudice morale.

-          C’est ce qu’on verra. En attendant, vous nous devez toujours 700 euros, reprit-elle comme un mantra.

 

Je notais cet habile retour à la case départ. S’en suivit une autre et plus longue diatribe, visiblement apprise par cœur et récitée la rage au ventre sur les innombrables frais que j’allais devoir à acquitter. Car oui, j’allais perdre et oui je devais cet argent.

-          Vous croyez que je pourrais avoir Alzheimer sans m’en rendre compte ? La titillais-je de plus belle, ou alors peut-être s’agit-il d’une usurpation d’identité ? ou alors, une homonymie ?

-          Ah !! nous y voilà !! l’homonymie. Y avait longtemps qu’on ne me l’avait pas faite celle-là !! C’est pas moi, c’est un autre. Vous croyez qu’on ne la connait pas la chanson !! En attendant, votre dossier m’indique que vous nous êtes redevable de 700 euros.

-          Eh bien, prouvez-le, lui rétorquais-je goguenard. Envoyez-moi donc une copie du contrat que j’ai soi-disant signé et on en reparlera. 

Que n’avais-je pas fait là ? Quoi, j’exigeais des preuves maintenant ? Quelle outrecuidance !! C’en était trop. Soudain, il y eut dans notre langoureux dialogue de sourd un blanc, un trou abyssal.

-          Monsieur, puisque vous le prenez ainsi, me lâcha-t-elle d’un ton qui sur-jouait la solennité, préparez-vous à avoir affaire avec la justice.

-          Mais chère Madame, j’y suis prêt. Car, il y a quand même un très gros hic dans votre histoire.

-          Qu’est-ce vous allez me sortir encore ? vociféra-t-elle excédée.

-          C’est que, voyez-vous, je suis auteur de profession, écrivain si vous préférez, et donc depuis plus de quinze ans maintenant, comme tous les artistes de ce pays, je ne suis plus du tout éligible au crédit sous quelque forme que ce soit ! Je ne peux même pas me porter caution pour ma fille. Donc, pour ce qui est de contracter un crédit, je le voudrais que je ne le pourrais pas…. 

Mais ça, elle ne l’entendit pas. Car avant même que j’aie pu terminer ma phrase, elle avait raccroché brutalement. J’ai même eu la sensation qu’elle avait balancé le combiné de rage.

En y repensant rétrospectivement, je me suis dit que c’était vraiment dingue que les banques en arrivent à lâcher les chiens sans plus de vérification. C’était vraiment très limite comme procédé. Il est probable que certaines de ces « dettes » avaient une véritable existence, mais la violence, la façon de faire de ces pseudo-recouvrements en disait long sur l’état d’esprit dans lequel évoluaient les rats de bureaux qui dirigeaient ces établissements. Ils étaient aux frontières de la légalité, souvent au-delà même. Mais ils s’en foutaient. C’était de la part des organismes de crédits et des huissiers qui prenaient le relais d’un cynisme ignoble qui ressemblait bien à son époque. 

Ça m’a fait penser que j’aurai bien eu besoin de 700 euros, ce mois-ci.

 

 

 

Posté par asbury à 12:04 - Commentaires [4] - Permalien [#]