Laurent Ducastel Ecrivain

16 octobre 2017

VOLEUR

  C’est arrivé un jeudi. Je m’en souviens comme si c’était hier.

  A cette période, au début des années 90, je travaillais dans un magasin au bord de l’agonie. Les plans sociaux se succédaient, cependant qu’il était devenu clair qu’ils ne sauveraient pas la maison d’un naufrage annoncé. Les licenciements secs étaient donc devenus une pratique courante, vaillamment encouragée par une direction qui, elle-même, n’hésitait plus à virer les cadres ne sabrant pas assez. La rentabilité des rayons étant aléatoire du fait d’une gestion tout à fait calamiteuse, taper dans la masse salariale était devenu un moyen efficace de limiter la casse. Au fil des mois, les rangs se clairsemaient et il était évident qu’un jour, ce serait mon tour.

  Ma grande gueule et moi étions depuis un moment dans le collimateur de la direction. Ce qui est une jolie formule pour dire qu’ils ne pouvaient pas me saquer. Je le leur rendais bien, mais je traversais alors une période sombre où les galères succédaient aux galères, et où j’avais un besoin vital de ce boulot. Alors, vaille que vaille, je serrais les dents. On m’avait relégué au petit son, ce qui en langage usuel signifiait que je m’occupais des merdes dont personne ne voulait : Radio-reveils, Baladeurs en tous genre, Radio-CD-K7, ce genre de choses. C’était un job chiant, laborieux, mal payé, mais c’était un job.

  Ce tout petit rayon, confiné dans un coin sombre de la surface de vente, présentait une autre particularité : il avait le droit aux clients les plus barrés, les plus abrutis de la galaxie. On aurait dit qu’ils me faisaient une sélection des plus grands malades, tendance névropathes obsessionnels, puis qu’ils me les envoyaient. Les mecs venaient me les briser à longueur de journée, avec des comparatifs, des listes faites à la main de performances comparées d’un radio-reveil d’une valeur équivalente à dix euros.

-        A votre avis, dois-je prendre le AG38 ou le AG39, qui a un buzzer plus fort ? Comprenez, il y a 5 francs de différences…

-        Papy, je comprends surtout que je vais te le coller en travers de la tronche, tu vas plus en avoir besoin du radio-reveil.

   Pardon, je m’égare… Je croupissais donc dans ce trou à rats depuis plus d’une année,  quand ils se sont décidés à passer à l’offensive. C’était un jeudi d’automne, je pointais, déballais, puis rangeait les innombrables cartons que je recevais chaque matin. J’étais dans ma réserve, hors de la surface de vente, concentré car, dans ce genre d’exercices, on a vite fait de commettre une erreur. Et je ne voulais à aucun prix leur donner ce plaisir. Je savais qu’ils épluchaient mes bordereaux pour y trouver une faille. Toutefois, jusqu’alors ils avaient fait choux blanc.  

  Soudain, Pascal est venu me trouver pour dire qu’on m’attendait, séance tenante, à la direction. Convoqué dans le bureau du chef de département, le message ne pouvait être plus explicite : j’allais passer sur le billot. La seule vraie question qui se posait, était : à quelle sauce allais-je être mangé ? Sachant qu’ils étaient assez vicieux, c’est un peu la boule au ventre que je me présentais au bureau.

  Faut dire les choses comme elles sont, ils avaient le sens de la mise en scène. Ils étaient là, le chef de département, le chef de rayon avec des têtes de circonstance, graves et solennelles. Même le grand patron avait le déplacement pour l’hallali. Il était de notoriété publique, qu’il aimait ça virer des gens, ce vieux fumier. Il y prenait un plaisir qu’il ne cherchait d’ailleurs pas à dissimuler. D’emblée, ils entrèrent dans le vif du sujet :

-        Monsieur Ducastel, attaqua le chef de département, nous sommes ici réunis, pour vous signifier votre licenciement pour faute grave.

-        Je pense que tu sais de quoi il est question ? reprit suspicieux Richard le chef de rayon avec une précision dans le tempo qui m’a fait penser qu’ils avaient dû répéter la scène.

-        Pas le moins du monde, mais j’imagine que vous allez me le dire.

-        Puisqu’il faut entrer dans les détails, faisons-le. Vous êtes bien en charge du rayon Petit Son ?

-        Oui, confirmais-je.

-        Hier matin, un carton de cinq baladeurs Sony haut de gamme a été réceptionné au rayon, voyez là nous avons le bordereau d’entrée. Or, ce matin, Richard a fait une vente à l’ouverture et, aucun des baladeurs n’étaient en réserve.  

-        Ce qui signifie qu’on les a volé, pour être plus clair.

-        J’avais saisi, merci, Richard.

-        Et il n’y a que vous qui avez la clé de cette réserve.

-        Mais quand je ne suis pas là, la clé reste dans le tiroir du bureau de Richard.

-        Absolument, acquiesça le chef de département, Seulement, là où cela s’envenime pour vous, c’est  que le bordereau d’entrée n’a pas été retrouvé dans le classeur, comme il se doit, mais chiffonné dans un coin de votre réserve.     

-        Ce qui signifie qu’il y a eu de votre part une volonté délibérée

-        Et préméditée, coupa mauvais le grand patron.

-        Oui, préméditée de voler ces baladeurs.

-        En conséquence de quoi, vous êtes licencié immédiatement, sans salaire et sans préavis. Je vous informe également qu’une plainte va être déposée auprès du commissariat du premier arrondissement.

-        A moins que vous ne décidiez de nous rendre le matériel séance tenante.

-        J’en prends acte messieurs, répondis-je d’un calme qui m’étonna moi-même. Juste une question.

-        Je vous en prie.

-        Les baladeurs sont arrivés quand au magasin ?

-        Hier matin, avec la navette.

-        Si je vous suis bien, ils sont arrivés hier matin de bonne heure sur le quai. On les a ensuite transféré au rayon, où là, ils ont fait l’objet d’un contrôle et ont été rangé.

-        C’est cela même.

-        Et vous m’avez notifié tout cela, j’imagine.

-        Voilà la lettre.

-        Très bien Messieurs, dis-je en m’emparant de la lettre, préparant mon effet, comme le cabot que je sais être parfois, avant de poursuivre : Cependant, il y a un problème de taille dans votre scénario. Un problème qu’il va vous falloir justifier devant les autorités compétentes, puisque vous voulez vous en remettre à la justice…

  Je marquais un silence, qui tendit l’atmosphère. J’inspirais profondément avant de lâcher l’artillerie lourde :

-        Je n’étais pas là hier !

   Soudain, j’ai vu leurs visages se décomposer. J’ai vu la stupéfaction dans le regard du chef de rayon, visiblement l’instigateur de cette grossière mise en scène.

-        En effet, poursuivis-je un brin théâtral, le grand-père de Pascal est décédé vendredi, l’enterrement a eu lieu mardi. Il a donc permuté son jour de repos qui est le mercredi, avec la mien qui est le mardi. Ce qui fait qu’hier, ce n’est pas moi qui ai réceptionné les colis, tout comme ce n’est pas moi qui les ai rangé. Et ce matin quand Richard a fait sa vente, je n’étais pas encore arrivé… Vous voyez où je veux en venir ? 

   Oh oui, ils le voyaient. Très bien même. C’était une belle débâcle de l’autre côté du bureau. Ils se regardaient comme des gamins surpris la main dans le sac. Ils avaient l’air perdus, à la dérive. Même le grand patron avait la mâchoire pendante.

  Sur ce, j’ai pris immédiatement congé et filer avec la lettre de licenciement m’inscrire au syndicat. Autant dire que pour eux, cette histoire était du pain béni, si je puis dire. Non seulement, je n’ai pas été viré, mais le hasard a voulu que trois semaines plus tard, à la faveur d’un désistement, je sois élu délégué du personnel. J’allais leur faire voir qu’il n’y avait pas qu’eux qui savaient être tatillons. J’étais déjà le mouton noir, j’allais devenir leur bête noire. Je ne leur passais rien. J’épluchais en profondeur les règlements, les conventions collectives. Et je contestais vigoureusement à chaque manquement. Et forcément, il y en avait un certain nombre. Pour faire court, je leur mis le feu durant les quelques mois où je restais encore employé, avant que l’édifice ne s’écroule sur lui-même. 

   Les baladeurs, eux, n’ont jamais été retrouvés….

Posté par asbury à 19:20 - Commentaires [2] - Permalien [#]


09 octobre 2017

COMPTOIR-PHOTO

  Elle n’était pas sympathique et ne cherchait plus à l’être depuis longtemps. Jeune, elle avait dû être jolie, avec ce regard d’un vert émeraude très profond et ses cheveux d’un noir de jais. Seulement, deux grossesses et trente kilos qui n’étaient jamais repartis avait fait passé sa silhouette dans une autre catégorie. Maintenant, elle avait le pas lourd, sans une once de grâce et ne faisait rien pour s’arranger. Elle avait quarante-trois ans, en paraissait dix de plus, mais semblait s’en soucier comme d’une guigne. 

  Elle avait rencontré son mari sur les bancs de la fac. Certes, ce n’était pas vraiment un Adonis. Toutefois, il était brillant et elle s’était dit que, contrairement aux autres qui la draguaient, ce gars-là avait un avenir tout tracé. C’était un premier de la classe,  timide et un peu introverti. Cela ne l’avait pourtant pas empêché de lui faire une cour assidue. Elle s’était laissé convaincre d’autant plus facilement qu’elle avait très vite remarqué l’ascendant qu’elle pouvait avoir sur son prétendant. Au début, ça la faisait marrer de voir le trouble qu’elle suscitait sur ce malheureux. Alors, elle ouvrait un peu plus son chemisier, un bouton ou deux, laissant apparaitre un décolleté plus prononcé, le début d’un sein.  Lui, il perdait gentiment les pédales, s’embrouillait, rougissait, tandis que ses mots refusaient de sortir dans l’ordre de sa gorge.  

   Leur première nuit ensemble fut un remake accéléré de la Bérézina et augura de ce qu’allait être leur vie de couple. Cela tombait bien, elle avait horreur qu’on la touche et avait toujours considéré la sexualité comme une obligation, un devoir, une chose qu’on devait faire, mais qui, par bonheur, ne durait jamais plus d’une poignée de minutes. Son mari avait bien essayé de l’entrainer vers des pratiques plus torrides. « Tous les couples font ça », lui avait-il asséné. Mais elle l’avait vertement remis en place, cependant que pour tout dire, il ne tenait jamais la distance. Malgré tout son amour, le pauvre garçon était trop émotif pour avoir physiquement les moyens de ses ambitions.

Ce qui ne les empêcha pas d’avoir des enfants et, dans la décennie suivante, d’être plutôt épanouis.  

  Et puis, les choses avaient fini par tourner au vinaigre. Pas du jour au lendemain, non, ça avait pris du temps avant de sentir les mâchoires du piège se refermer sur eux.  De plans sociaux en faillites, de mauvais choix en aveuglement, le bel avenir s’était disloqué, comme les vagues sur les rochers à la marée montante.

  A présent, le sentiment confus qu’elle avait toujours éprouvé pour lui, s’était mué en indifférence, laissant peu à peu place à un dégoût à la hauteur de la déception qu’elle ne cherchait pas à masquer. Qu’elle ait été elle-même une part du naufrage, ne lui effleurait pas l’esprit. A ses yeux, l’étudiant brillant et timide à qui elle s’était offerte,  s’était transformé en un poids mort, un tocard accablé qui enchainait boulots merdiques et longues périodes de chômage.

  Bientôt, l’incertitude, les privations ordinaires, la désocialisation et surtout les dettes agirent comme autant de poisons violents. C’était un spirale infernale, un spirale que rien ne semblait pouvoir freiner. Et elle se mit à lui en vouloir de lui faire vivre ça. Elle avait été une enfant unique, gâtée, une petite reine chérie par ses parents qui l’avaient eu tardivement. Et voilà qu’elle devenait une habituée des aides sociales, sans plus parvenir désormais à sauver les apparences. Mais comment les sauver, quand il n’y avait plus rien à bouffer le 15 du mois, tandis que les crédits devenaient des montagnes trop hautes pour être gravies chaque mois ? Le sommet fut atteint quand leur confortable maison fut avalée par ces chiens galeux d’huissiers. Le tribunal avait ordonné la saisie, elle n’avait rien pu faire. Un matin, ils étaient venus, avec des phrases toutes faites comme « il faut que ça se passe bien, c’est la loi, » ce genre de connerie. Ce fut la curée, les hyènes se payaient sur la bête. Ils restèrent seuls, dépouillés, direction les HLM de la ville. Ce fut l’humiliation de trop. Elle le somma de déguerpir, lui et la poisse qui lui collait aux semelles.  Seulement, toujours amoureux transi, il s’accrocha, quitte à vivre un enfer. Et le fait est, qu’elle se révéla assez douée pour ça, bien conseillée par l’assistante sociale du quartier, une connasse aigrie qui haïssait les hommes et  lui avait fait du rentre-dedans. Elle avait envisagé un moment cette possibilité. Toutefois, si l’idée l’excitait, elle pressentait que la réalité de la chose n’était pas pour elle.

  Finalement, ce fut le hasard qui mit fin à leur couple. Pris à la gorge, elle n’avait plus eu d’autre alternative que de retourner bosser. Elle avait répondu à une annonce, vendeuse au comptoir-photo de l’hyper du coin. Cependant, comme elle s’était montrée zélée, qu’elle ne fraternisait pas outre mesure avec les autres filles, la direction vit en elle de la graine de chef de rayon. Un poste justement était disponible. Le problème ? Il était situé à l’autre bout de la France, dans le Nord. Les dirigeants craignaient que l’idée de quitter Nice, où elle était née et avait toujours vécu, pour la Picardie fut un obstacle de taille. Néanmoins, contre toute attente, elle ne prit même pas la peine de réfléchir : avant la fin de l’entretien, elle avait accepté. Moins de deux mois plus tard, elle était installée avec ses deux enfants, mais sans son mari, lequel, ironie de l’histoire, venait enfin de retrouver un emploi à sa mesure. Trop tard toutefois pour espérer inverser la vapeur.

  Désormais, elle n’avait plus besoin de lui.

  Désormais, il ne faisait plus parti de l’équation et avait même reçu une demande de divorce en bonne et due forme. Un sentiment profond de trahison s’installa en lui, sans qu’il puisse pour autant renoncer à elle. A la place qu’elle avait laissé vacante, s’installa une douleur lancinante que la distance semblait rendre plus intense encore. Privé de cette femme qu’il continuait à aimer, privé de ses enfants, trop loin pour venir en weekend, il commença à picoler.  Au début pour atténuer la souffrance, puis très vite, simplement pour s’anéantir.

  Les semaines qui filèrent ne firent qu’envenimer la situation. L’alcool et les cuites successives n’arrangeaient rien. Il gardait un besoin viscéral de lui parler, quitte à la déranger au boulot. Il était pathétique et en avait parfaitement conscience. Seulement, c’était plus fort que lui. Il chialait comme un con son amour perdu, oubliant toute retenue, submergé par la souffrance. Et plus il se sentait perdu, plus il l’appelait, plus il lui tapait sur le système, plus elle le rabrouait.

  Pascal et moi, nous rentrions de déjeuner. Il devait être aux alentours de quatorze heures et nous étions tranquillement bourrés. Février battait son plein, le magasin était désert, nous n’avions pas grand-chose à faire. Accoudée au comptoir-photo où elle assurait la permanence presque tous les midis, elle était déjà en ligne quand nous sommes arrivés. De suite,  nous avons vu que le  climat était à l’orage. Elle tentait de donner le change, mais l’énervement aidant, il lui devenait difficile de se contenir. Le ton était plus haut que d’habitude. Elle le trainait dans la boue. Il s’y vautrait en pleurant.

  Comme c’était assez habituel, nous n’y avons pas prêté plus attention que ça. Elle avait vraiment l’air hors d’elle quand soudain, une détonation a retenti à l’autre bout du combiné. Une détonation sourde, froide, mais si violente qu’involontairement, nous l’avons tous entendu. Puis, un silence, en suspension. Elle resta interdite une fraction de seconde, avant que la colère qui bouillait dans ses veines ne reprenne le contrôle.

-        Pauvre mec ! lâcha-t-elle en raccrochant sèchement le combiné. 

  Sans trainer, elle était passée  à autre chose, car déjà, des clients se présentaient pour venir chercher leurs photos. En somme, c’était une après-midi ordinaire.

  C’est vers 17 heures que deux gendarmes avaient fait leur apparition sur le rayon. Ils étaient allés directement lui parler, en la prenant à part. On aurait dit qu’ils complotaient. D’ailleurs, ils étaient partis tous les trois s’installer dans un bureau. Là, ils l’avaient prié de s’assoir. Le plus vieux des deux gendarmes avait alors respiré un grand coup  pour lui annoncer la nouvelle : son mari s’était tiré une balle dans la tête. Alerté par le bruit, des voisins l’avaient trouvé, baignant dans son sang, près du téléphone.

  Elle resta stupéfaite, sous le choc. Ce fut comme quand un gravier heurte une fenêtre. Il y eut d’abord l’impact, puis les lézardes firent leur apparition avant que  la vitre entière ne descende d’un coup. Elle s’effondra sur elle-même d’un bloc, perdant tout contrôle sous le poids de la douleur. Une douleur qui la surprenait elle-même. Elle, toujours dans la maitrise, se sentait aspirée vers le fond sans qu’elle n’y puisse rien.

  Comment était-ce possible ? Bien sûr, il avait souvent menacé de suicider, c’était même récurent. Mais, elle l’avait cru incapable de passer à l’acte.  

  Ce fut la pire soirée de sa vie. La nuit venue, quand elle fut enfin seule dans sa chambre, ce fut un melting-pot de sentiments violents et contradictoires qui l’accablèrent. Certes, elle l’avait tant maudit ce crétin pleurnichard. Mais comment avait-il pu lui faire ça ? Il n’aurait pas pu se contenter de faire comme les autres hommes de son âge qui profitait de leur divorce pour se payer une seconde adolescence, en faisant la bringue et en se tapant des filles plus jeunes ? 

  Non, il avait jugé préférable d’enfiler le canon du pistolet dans sa bouche avant d’appuyer sur la détente. Elle pleura toutes les larmes de son corps cette nuit-là, puis dans les jours et les semaines suivantes.  Ça venait tout seul, n’importe quand, n’importe où. Elle était derrière son comptoir quand soudain, un détail le ramenait à elle. Et c’était le trou d’air, la descente en chute libre.  

  Au fil des mois, elle finit par se dire qu’elle n’allait pas le laisser lui pourrir la vie plus longtemps. Bien sûr, elle continuait de pleurer, mais les crises s’espaçaient. C’était décidé, elle ferait tout son possible pour se reprendre. Il y avait en elle un sentiment nouveau de liberté. Elle n’allait pas en rester là. Elle allait refaire sa vie. Et pourquoi pas avec un des représentants qu’elle recevait chaque semaine ? Elle tenta sa chance, obtint deux ou trois rendez-vous qui se terminèrent invariablement dans des chambres d’hôtel impersonnelles aux abords de la ville, avec des hommes mariés qui visiblement le resteraient.

  Elle rentrait au milieu de la nuit, plus seule que jamais, dévorée de remords d’avoir pris du plaisir dans les bras d’un autre. C’était un sentiment dont elle ne pouvait se départir. Elle avait beau lutter, connaitre quelques belles embellies, il finissait toujours par revenir, comme ça, à l’improviste.  Finalement, ses belles résolutions s’envolèrent d’elles-mêmes. Elle eut bien d’autres aventures qui furent autant de déceptions. Finalement, elle jeta l’éponge. Et son désir de liberté se fana.  

  La vie s’organisa autrement, baignant dans un souvenir factice qui lui faisait du bien. Curieusement, l’absent se mit à prendre de plus en plus de place dans sa vie. Elle avait mis des photos de lui partout, en parlait à tout bout de champs, mon mari ceci, mon mari cela.

  Sa vie intime aussi avait connu des bouleversements. Elle avait découvert que trouver des hommes n’est pas difficile sur Internet. Elle les voyait dans des chambres, ici ou là, pour vivre sans retenue cette sexualité qu’il avait appelée de ses vœux et qu’elle lui avait refusée. C’était tous de parfaits inconnus, et elle était heureuse qu’ils le restent. Peu importe leur noms, leurs visages, pourvu qu’ils soient ardents. Car, c’est à lui qu’en réalité elle s’offrait. Et il ne saurait en être autrement.

  En quelques mois, elle se mit à donner l’image d’une femme épanouie dans la force de l’âge. Une femme amoureuse pour la première fois de sa vie. 

Posté par asbury à 10:57 - Commentaires [4] - Permalien [#]

02 octobre 2017

LA DETTE IMAGINAIRE

Ce matin, j’ai reçu une lettre émanant d’un organisme de recouvrement, m’annonçant que je leur devais la coquette somme de 700 euros. La lettre, totalement impersonnelle, était rédigée de telle sorte que la menace de représailles devant la justice paraissait imminente. C’était visiblement la dernière chance d’un règlement à l’amiable qu’on me laissait là. Comme je savais ne rien devoir, c’est illico que  j’appelais le numéro pour tirer au clair cette affaire. Une sonnerie puis deux, quelques mesures de musique d’ascenseur avant qu’une voix de femme ne se présente sur un ton assez neutre. Ne doutant pas que ce soit une méprise, je n’étais nullement sur mes gardes. Dans les secondes qui suivirent, mon interlocutrice se chargea de me ramener à la réalité.  A peine avais-je donné mon numéro de référence que voilà qu’à l’autre bout du fil, quasi instantanément, le ton neutre se mua en un jappement de pit-bull.  Fini la cordialité, fini les préliminaires. D’emblée, nous entrions dans le vif du sujet :

-          Vous comptez régler comment ?   

-          C'est-à-dire que je crois que vous faîtes erreur, si je puis me permettre.

-          Comment ça, nous faisons erreur ? Eh bien, payez et faite une réclamation ensuite. Si vous avez raison, nous aviserons.

-          Comprenez-vous,  cette dette ne peut pas m’appartenir puisque je n’aie pas de dettes en cours avec cet organisme, ni avec aucun autre d’ailleurs.

-          Ça, c’est vous qui le dîtes. On me la fait tous les jours, vous savez. Vous êtes bien Laurent Ducastel, né le 6 décembre 1965 ?

-          Oui

-          Alors, je vous confirme que vous êtes bien concerné !!!

-          Mais de quoi parlons-nous ? Je veux dire, pourquoi vous dois-je 700 euros ?

-          Ecoutez ! Ne jouez pas ce petit jeu-là avec moi. Vous savez très bien de quoi nous parlons, rétorqua-t-elle la voix pleine de sous-entendus.

-          Non, ça je vous assure que je n’en aie pas la moindre idée.

-          Vraiment, vous ne voyez pas ?

-          Il me semble que ce serait un bon début de me dire quelle est la nature de cette dette, non ?

-          Vous avez fait un crédit avec une carte en janvier 2007, crédit que vous n’avez JAMAIS remboursé, me lâcha-t-elle le plus sèchement possible. 

Elle se donnait du mal pour me faire bien sentir qu’elle était excédée par les gens de mon espèce, la pire de toute à ses yeux : les mauvais payeurs. Dans sa voix, il y avait quelque chose de ce ton irritant qu’adoptent volontiers les redresseurs de tort. Un genre avec lequel j’avoue que j’avais toujours eu du mal. De tout temps, les ceusses qui se posaient en garants de l’ordre moral, en sauveur de l’humanité avaient ce don imparable de me courir sur les nerfs. Avec l’âge, force est de constater que cela ne s’arrangeait pas.

-          Ça, c’est juste tout bonnement impossible, repris-je m’efforçant de ne pas céder à la tentation de lui rentrer dedans. D’abord, parce que je n’aie jamais eu de carte de crédit de cet organisme.  Ni de celui-là ni d’un autre d’ailleurs. Et ensuite, mon dernier crédit date au bas mot d’une petite vingtaine d’années et il y a belle lurette qu’il est remboursé.

-          Mais bien sûr ! m’assénait-elle martiale, sur un air qui disait sans ambages que mes explications elle s’en foutait comme de l’an 40. Si ce que vous dites est vrai, alors prouvez-le !

-          En quoi devrais-je me justifier ?

-          Il est inscrit ici que vous nous devez de l’argent.

-          Dîtes-moi, chère madame, êtes-vous officier de justice ?

-          Quoi ??? En quoi ça vous regarde-t-il ? S’étouffa-t-elle.

-          En quoi ça me regarde ??? Mais ça change tout ! Je ne vois pas pourquoi je devrais fournir des justificatifs pour des faits que je n’ai pas commis à un quidam quelconque !! 

Là, à l’autre bout du combiné, j’ai su que nous venions de basculer dans une autre phase de notre récente, mais si intense relation. Oui, à présent, elle était comme l’Etna : au bord de l’éruption. Je ne sais pas si c’est mon dossier qui l’a mettait dans cet état, toujours est-il que je sentais bien qu’elle était à la limite de perdre tout contrôle d’elle-même. Comment, moi, j’osais mettre en doute un grand organisme de crédit national ? Vous savez ce genre d’entreprises qui prolifère sur le dos de la misère sociale, en prêtant à des taux usurier aux plus démunis du fric qu’ils se saigneront aux quatre veines pour rembourser. C’était-là, avec la télévision, le plus sûr moyen d’asservissement passif des classes défavorisées. « Tu es le crédit de mes envies » disait la pub. Seulement, la vérité était plus tordue. Pour beaucoup, ce serait surtout le crédit de leurs ennuis. Toute ma vie, j’avais fait en sorte d’éviter ce type de piège à con qui vous passe un nœud coulant autour du cou.

Et voilà qu’aujourd’hui, un samedi matin plein de soleil, une employée de bureau me prenait de haut, avec toute sa morgue et son arrogance. Si son ton menaçant limite gestapiste à la petite semaine faisait probablement son effet sur les plus démunis,  les plus fragiles, elle pouvait toujours se brosser avec un lascar comme moi. Malheureusement, elle ne le comprit pas   

-          Quelconque ??? vous allez voir ce qu’il va vous faire le quidam quelconque !!! vous allez vous retrouvez au tribunal, ça va vous couter beaucoup d’argent, vous allez avoir des frais.

-          Dites-moi, c’est obsessionnel chez vous les questions d’argent ?

-          Vous ferez moins le malin devant le juge.

-          Rien n’est moins sûr, chère madame je n’attends que ça. J’adore aller au tribunal. J’image assez facilement la tête du juge quand il verra que votre dossier, c’est du vent.

-          Mon dossier est solide vous pouvez me croire.

-          Eh bien, justement, je ne vous crois pas. Pas une seule seconde. A moins qu’il s’agisse là d’une nouvelle technique de vente de votre organisme. Comme les gens ne consomment plus assez, vous leur refilez des dettes imaginaires, c’est ça ? c’est peut-être très novateur pour faire du chiffre. Mais je ne pense pas que cela soit suffisant devant la justice.

-          Très bien, puisque vous le prenez comme ça, attendez-vous à recevoir très vite une convocation.

-          Excellent. Une fois la décision en ma faveur prononcée, je vous attaquerai pour faux et usage de faux et je ne doute pas d’obtenir une indemnité au titre du préjudice morale.

-          C’est ce qu’on verra. En attendant, vous nous devez toujours 700 euros, reprit-elle comme un mantra.

 

Je notais cet habile retour à la case départ. S’en suivit une autre et plus longue diatribe, visiblement apprise par cœur et récitée la rage au ventre sur les innombrables frais que j’allais devoir à acquitter. Car oui, j’allais perdre et oui je devais cet argent.

-          Vous croyez que je pourrais avoir Alzheimer sans m’en rendre compte ? La titillais-je de plus belle, ou alors peut-être s’agit-il d’une usurpation d’identité ? ou alors, une homonymie ?

-          Ah !! nous y voilà !! l’homonymie. Y avait longtemps qu’on ne me l’avait pas faite celle-là !! C’est pas moi, c’est un autre. Vous croyez qu’on ne la connait pas la chanson !! En attendant, votre dossier m’indique que vous nous êtes redevable de 700 euros.

-          Eh bien, prouvez-le, lui rétorquais-je goguenard. Envoyez-moi donc une copie du contrat que j’ai soi-disant signé et on en reparlera. 

Que n’avais-je pas fait là ? Quoi, j’exigeais des preuves maintenant ? Quelle outrecuidance !! C’en était trop. Soudain, il y eut dans notre langoureux dialogue de sourd un blanc, un trou abyssal.

-          Monsieur, puisque vous le prenez ainsi, me lâcha-t-elle d’un ton qui sur-jouait la solennité, préparez-vous à avoir affaire avec la justice.

-          Mais chère Madame, j’y suis prêt. Car, il y a quand même un très gros hic dans votre histoire.

-          Qu’est-ce vous allez me sortir encore ? vociféra-t-elle excédée.

-          C’est que, voyez-vous, je suis auteur de profession, écrivain si vous préférez, et donc depuis plus de quinze ans maintenant, comme tous les artistes de ce pays, je ne suis plus du tout éligible au crédit sous quelque forme que ce soit ! Je ne peux même pas me porter caution pour ma fille. Donc, pour ce qui est de contracter un crédit, je le voudrais que je ne le pourrais pas…. 

Mais ça, elle ne l’entendit pas. Car avant même que j’aie pu terminer ma phrase, elle avait raccroché brutalement. J’ai même eu la sensation qu’elle avait balancé le combiné de rage.

En y repensant rétrospectivement, je me suis dit que c’était vraiment dingue que les banques en arrivent à lâcher les chiens sans plus de vérification. C’était vraiment très limite comme procédé. Il est probable que certaines de ces « dettes » avaient une véritable existence, mais la violence, la façon de faire de ces pseudo-recouvrements en disait long sur l’état d’esprit dans lequel évoluaient les rats de bureaux qui dirigeaient ces établissements. Ils étaient aux frontières de la légalité, souvent au-delà même. Mais ils s’en foutaient. C’était de la part des organismes de crédits et des huissiers qui prenaient le relais d’un cynisme ignoble qui ressemblait bien à son époque. 

Ça m’a fait penser que j’aurai bien eu besoin de 700 euros, ce mois-ci.

 

 

 

Posté par asbury à 12:04 - Commentaires [4] - Permalien [#]

25 septembre 2017

LA PLUS BELLE FILLE QU'IL N'AIT JAMAIS EUE

C’était la plus belle fille qu’il n’ait jamais eue.

Franchement, Jeff n’en revenait pas d’avoir une fille pareille dans son lit. Cette fille, c’était un vrai miracle, un cadeau des dieux. Elle s’appelait Carole et c’était une de ces blondes incendiaires qui n’avait peur de rien. Pas le genre à avoir la migraine du soir au matin. Non, elle avait du feu plein les artères et Jeff adorait jouer au pompier. Plus les semaines passaient, plus elle le rendait dingue avec son corps de reine et ces envies incessantes d’en découdre partout où ils se trouvaient, que ce soit au lit, en bagnole ou encore dans les toilettes du supermarché. Jeff en arrivait à se demander comment il avait fait pour vivre sans elle. Il faut dire que sa vie jusqu’à maintenant, ce n’était que de longues et grises années où l’ennui succédait au désœuvrement, où l’ivresse forcenée masquait de plus en plus mal une blessure profonde qui l’accablait et anéantissait progressivement. Ce fardeau, ce boulet qu’il traînait depuis l’enfance, c’était cette foutue ressemblance presque trait pour trait avec son père. Or, Jeff et lui ne s’étaient jamais entendus.

L’adolescence avait mué cette indifférence sourde en un dégoût profond qui transformait chaque repas familial en une guerre larvée avec ses coups bas et ses phrases assassines. Plus les années passaient, plus il lui ressemblait et plus sa croix devenait lourde à porter. Car, comme un coup du sort, Jeff n’avait pas ce qu’on peut appeler communément un physique facile. Non, il n’avait rien d’un Adonis. Et pour tout dire, sa longue et fine silhouette filiforme toujours de noire vêtue, lui donnait un air inquiétant, Nosfératu de banlieue, qu’il cultivait un peu, faute de mieux. C’était le bon copain, toujours célibataire. Celui qu’on aime bien, mais dont, immanquablement, les filles se détournent. Seulement cette fois, il avait mis dans le mille. Oui, il avait tiré le bon numéro et n’était pas peu fier quand il déambulait en ville, sa blonde compagne pendue à son bras.

Tous les vendredis soir, il allait la chercher pour qu’ils passent le week-end ensemble. C’est que chaque fin de semaine depuis vingt ans, quel que soit le temps, la saison, les parents de Jeff mettaient les voiles pour la campagne où ils avaient une maison avec un jardin digne de ce nom. De fait, Carole débarquait et c’est la vie tout entière qui prenait une autre tournure. La maison familiale d’habitude sinistre tout au bout de sa petite impasse sombre, semblait se parer de couleurs, de joie de vivre même. D’abord, ils filaient au supermarché faire le plein d’alcool, car Jeff était un violent côté goulot. Puis, ils faisaient un crochet par la cité Gagarine pour faire provision de dope, car elle l’avait initié à la sniffette et il avait aimé ça. Elle n’en prenait que de temps à autre. Du moins, c’est ce qu’elle lui avait dit et comme elle n’avait pas l’air d’une épave, il lui avait fait confiance. D’ailleurs, Jeff n’avait aucune raison de douter d’elle.

Enfin pas jusqu’à ce dimanche matin de printemps où il l’avait surprise dans la salle de bain.

D’habitude, c’était un jeu entre eux. Il entrait en douce, comme par effraction, pendant qu’elle se lavait. Il adorait la voir dans son bain. Carole faisait mine de l’ignorer et continuait sa toilette. Puis, elle commençait à passer délicatement sa main entre ses cuisses et se caressait devant lui. Jeff, ça l’excitait à mort. Seulement ce jour-là, impatient dans le couloir, il était entré en trombe, prêt à bondir dans le bain. C’est alors qu’il l’avait trouvé sur le carrelage en train de se faire un fixe. S’il n’avait pas déjà été chargé à ce moment-là, il aurait sûrement pété les plombs sur-le-champ. Mais là, en voyant l’aiguille s’enfoncer dans la veine bleutée, il avait été terrassé. Ça lui rappelait quand son père l’avait, pour la première fois, trouvé ivre mort, titubant à la dérive dans la cuisine. Le vieux était devenu complètement à la masse. Sans ménagement, il l’avait d’abord éjecté dans la cour et là, il l’avait dérouillé avec ardeur avant de le passer tout habillé au jet glacé. Sa fierté avait volé en éclat, cependant que tous les voisins se pressaient aux fenêtres, alertés par ses cris et les jurons que lui hurlait le vieux. C’est à coup de pied qu’il l’avait poussé dans la cave où Jeff était resté bouclé deux jours durant. T’en sortiras quand tu seras moins con, avait dit son père et ces mots résonnaient encore aujourd’hui en lui comme le couperet de la guillotine sur la tête du condamné. Non, Jeff n’avait rien oublié et il ne voulait pas revivre cela même si cette fois, c’est lui qui était de l’autre coté du manche.

 

Ce jour-là, entre deux crises de larmes, il lui avait fait promettre de ne pas recommencer. Bien évidemment, ce ne fut qu’une promesse jetée aux vents. Et malgré tous ces efforts, il lui fallut bientôt admettre que Carole était accroc. Oui, cette fille avec son corps de rêve, sa princesse à lui, était une toxicomane pur jus. Il avait beau déployer le grand jeu pour la motiver à décrocher, cela restait lettre morte. Elle finissait toujours par remettre le couvert, dans son dos la plupart du temps. Un soir, il avait découvert qu’elle se tapait aussi un petit dealer du centre-ville. Il est vrai que ce genre de chien galeux ne dédaignait pas se payer sur la bête surtout quand, comme Carole, elle était pimpante et mettait du cœur à l’ouvrage. Pour Jeff, ce fut la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Il se saoula à fond et lui dit en face ses quatre vérités avant de la foutre dehors, elle et sa mort en intraveineuse.

 

Jeff fut mal pendant des mois. Il se traînait, buvait de plus belle. Mais rien n’y faisait. Carole vivait encore en lui, si fort, qu’il n’était rien sur cette terre qui put supplanter cette douleur. Il se jeta à corps perdu dans le boulot. Et, tant bien que mal, la vie finit par reprendre son cours. Jeff s’était encore amaigri durant cette période, mais il n’y prêta pas attention. Sa santé aussi s’était altérée. Il était sans arrêt mal foutu, pas bien. Il mettait ça sur le compte de la déprime et des cuites à répétitions. Lors d’un contrôle de la médecine du travail, le docteur l’enjoignit de faire des examens et Jeff s’exécuta sans les prendre vraiment au sérieux. Huit jours plus tard, il était convoqué d’urgence chez son médecin de famille :

-          Jeff, mon gars, avait dit le toubib après un silence embarrassé et pesant, il va te falloir du courage. Ce que j’ai à te dire n’est pas facile.

-          Bon dieu, allez-y ! Dites-moi ce qu’il m’arrive.

-          C’est ce fichu virus, Jeff. Tu l’as dans le sang.

 

Ce fut comme de prendre un uppercut en pleine gueule. Jeff était sonné sur sa chaise imitation Louis-Philippe. Il planait dans un état second avant de s’effondrer sur le ring.

-          Il faut croire en la médecine, avait ajouté d’un ton paternaliste le médecin.

 

Faire confiance à la médecine. Tu parles ! Il en avait de bonne celui-là, à croire qu’il avait fait l’école du rire ! Faire confiance à la médecine ! Garder l’espoir ! D’accord. Peut-être quand on veut atteindre la lueur au bout du tunnel, mais là… Ce n’était que des mots qui sonnaient étrangement creux. Des mots qui n’étaient pas pour lui. En sortant, Jeff avait erré en ville. Il était entré sans réfléchir vraiment dans une pharmacie. Son regard s’était attardé sur les boites de médicaments soigneusement rangés en piles multicolores. Après avoir hésité un moment, il n’avait finalement acheté qu’une petite seringue. Puis, il avait fait le tour des dealers de la ville et avait fini par tomber sur Carole. Elle lui avait souri comme au premier jour et dans sa poitrine, son cœur avait battu la chamade. Il n’y avait aucun doute : C’était vraiment la plus belle fille qu’il n'ait jamais eue.

 

Posté par asbury à 12:00 - Commentaires [10] - Permalien [#]

18 septembre 2017

RENOUER AVEC TOI-MÊME

Tu devrais renouer avec toi-même.

Elle avait dit cela avec son aplomb habituel. Nous venions juste de faire l’amour dans un hôtel bon marché à la périphérie de la ville. Ordinairement, je suis plutôt détendu après. Mais là, il faut avouer que ma mauvaise humeur ne m’avait pas lâché. J’avais beau jouer le mec qui allait bien, qui prend tout à la légère, je partais en vrille, cela ne faisait aucun doute. Je pouvais en rajouter autant que je voulais, les femmes ne se laissent généralement pas abuser par ce genre de stratagème facile. Une chose néanmoins m’avait surpris. Cloué même comme un uppercut. C’était la deuxième fois en deux jours que l’on me le disait. Bon dieu, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien entendre par renouer avec moi-même ?

 

Inutile de tourner autour de pot, cette question me tarauda l’esprit le reste de la soirée. Renouer avec moi-même ? Mais comment avais-je pu me laisser filer ? Comment avais-je pu me perdre de vue sans même m’en rendre compte alors je me prenais pour un forcené de l’introspection ? C’était vraiment dingue. Je voyais cette fille, quoi ? Trois, quatre fois dans le mois et nous passions les trois quarts de notre temps commun au lit. Et voilà que d’instinct, elle savait ce qu’il fallait faire. Sa phrase avait été nette et tranchante tandis qu’elle s’allumait une cigarette, assise nue sur le lit. Son verdict était sans appel et il y avait fort à parier qu’elle ait raison sur toute la ligne. Depuis bien des lunes déjà, je ne me tenais pas en haute estime. Trop d’échecs sans doute, de mauvais choix, d’atermoiements. À l’heure où tous étaient installés, j’en étais à vivre d’expédients, de combines à la petite semaine. Bouffé, dévoré de l’intérieur par mes démons. Ecrire. Toujours et encore. Jusqu’à l’épuisement, pour m’anéantir. Combien de fois cela avait-il été mon lot ? Des dizaines, des centaines de nuits. Je pensais qu’avec l’âge, les choses se calmeraient. Et c’est précisément le contraire qui se passait. Licencié, rejeté, blessé, vaincu, mais toujours la plume à la main. Quel con ! Et quand je pense que certains m’enviaient ! Tu es si libre, mon vieux... Putain ! Je vais vous dire : elle est diablement chère payée la liberté. Au fond, je n’avais pas le choix. J’avais perdu trop de temps à essayer de prouver des choses qui n’étaient pas pour moi et m’avaient plongé dans un désarroi dont seul écrire me faisait sortir. Pas totalement en réalité. Suffisamment cependant, pour trouver la force de continuer. Le reste de ma vie était à l’avenant. Je me noyais entre des bras trop frileux pour m’étreindre plus d’une heure à la fois. Vite fait. À la sauvette avant de regagner ce confort bourgeois que j’avais envié toute ma vie et qui finissait par me faire horreur.

 

Renouer avec moi-même ? Baisser un peu la garde. Retrouver un zeste d’insouciance, de légèreté. Facile à dire en vérité. Le fardeau était si lourd à porter. Déjà, elle s’était rhabillée et filait dans la nuit froide de janvier. Bientôt avec ce même aplomb, elle mentirait à son mari. Lequel ne manquerait pas de se foutre de ma gueule dés que l’occasion s’en présenterait : Alors, vieux, toujours pas de bouquin de vendu ?

Son mépris me requinquerait. Au fond, je vivais ce que je voulais ce qui n’était pas son cas. C’était juste une mauvaise passe. Une de plus. Une qui durait depuis bientôt cinq putains de longues années. Et quand bien même cela n’en fut pas une, je pourrais crever avec l’esprit en paix. C’est vrai, j’en bavais plus que je ne pouvais l’avouer décemment. Mais j’aurais fait ce que j’avais à faire de mes jours. Qui parmi eux pouvait en dire autant ?

 

Seulement, d’ici là, je ne voyais pas d’autres issues. Vivre vite et fort. Voilà ce dont j’avais besoin pour renouer avec moi-même. Je ne me reconnaissais plus dans mon époque, voilà tout. Je ne rêvais pas de sécurité, de stars préfabriquées qui pillaient sans vergogne nos codes, de consommation frénétique, de média en rut, de religion, de guerres au nom d’idéaux dégueulasses. J’ai mis Sticky Fingers des Stones, lu quelques pages de Fante, de Bukowsky. Et la vérité, la mienne, celle qui m’était propre était toujours là. Ce n’était pas une vérité issue du marketing, ni de la pub. Elle avait de la gueule, de la classe. Elle hurlait comme le V8 d’une Mustang 68 ou un riff des Clash. Ma vérité n’était pas bien loin. Mais cela faisait du bien quand elle revenait.

 

Posté par asbury à 11:13 - Commentaires [3] - Permalien [#]


12 septembre 2017

DIEU EST MORT EN SEPTEMBRE 70

Ils ont sonné à ma porte un mardi après-midi. Ils étaient deux. Lui, la quarantaine fatiguée, les tempes grisonnantes, les joues flasques qui semblaient glisser imperceptiblement le long de son visage. Une bonne vieille coupe en brosse, une petite sacoche en cuir et un costard bon marché avec un pantalon à l’ourlet trop court achevaient de lui donner cet aspect austère, censé incarner le sérieux et une probité certaine. L’autre était une jeunesse. Enfin, je veux dire qu’elle n’avait pas plus d’une vingtaine d’années. Car, vu son look, il y avait fort à parier qu’elle ne saurait jamais ce que c’était la jeunesse. Elle était petite avec des lèvres fines qui laissaient à peine deviner un sourire timide et un rien contrit. Ces cheveux, légèrement gras et coupés en carré, surmontaient un front court où trônaient d’épais sourcils que ne parvenaient pas à masquer d’imposantes lunettes en écaille. Elle avait le teint d’une pâleur extrême tout juste rehaussée par une nuée de rougeurs acnéiques. Mais surtout, elle portait des fringues que lui aurait enviées ma grand-mère. Un peu en retrait, elle arborait cet air emprunté et gauche des filles qui n’ont pas encore vu le loup et à qui ce n’était pas prêt d’arriver. D’un coup d’œil, je sus donc à qui j’avais affaire : Des témoins de Jéhovah. Avec une touche pareille, il n’y avait pas d’erreur possible. J’aurais pu jouer les absents, mais voilà, j’avais ouvert la porte trop vite. Maintenant, nous étions face à face et j’allais devoir me taper leurs boniments, avant de trouver un moyen de les éconduire.

-          Bonjour, fit l’homme d’une voix forte et volontaire, voulez-vous rencontrer Dieu ?

-          C’est déjà fait, m’entendis-je lui répondre sans un temps mort.

Leurs yeux s’étaient écarquillés de concert. Ils ne purent s’empêcher d’échanger un sourire complice. Etait-ce de l’étonnement ou avaient-ils trouvé chez moi un écho à leur discours ?

-          Vous avez rencontré Dieu ?

-          Pour sûr.

-          Vous avez eu une révélation, questionna-t-il laissant filtrer une soudaine excitation tangible.

-          C’est un peu ça, oui. Mais c’est pas ce qu’on pense.

-          Dieu n’est jamais ce qu’on pense.

-          Ça, c’est une vérité, lui répondis-je en entrant dans son jeu, c’est juste que je ne m’attendais pas à ce qu’il soit noir.

-          Noir ? Lâcha la pucelle interloquée.

-          Parfaitement noir, Mademoiselle. Oui, je vous l’affirme Dieu est noir. Et ce n’est pas tout. Dieu est gaucher.

-          Pourquoi gaucher ? Reprit l’homme.

-          J’en sais rien. Mais c’est un fait. Dieu est noir et gaucher.

Je les sentais, à présent, tous les deux au bord du chaos. D’accord, on les avait dressés comme des chiens savants pour répondre à toutes sortes de questions ou d’allégations, mais là, je les prenais quand même par surprise.

-          Mais ce n’est pas ce que nous dit la bible, renchérit la demoiselle.

-          Alors oubliez ce qui est écrit là-dedans ! D’ailleurs, à ma connaissance il est inscrit nulle part que Dieu est un blanc-bec.

-          Enfin, je veux dire… Bredouilla l’homme cherchant des mots qui ne lui venait pas.

-          Dieu est noir et gaucher, mais ce n’est pas fini. Dieu est mort accidentellement le 18 septembre 1970.

-          Quoi ? Comment ?

-          Oui, Dieu jouait de la guitare et il s’appelait Jimi Hendrix. Vous n’étiez pas au courant ? 

Là-dessus, je les saluais sans attendre leur réaction et retournais vaquer à mes occupations. Plus tard dans la journée, alors que j’écoutais « Castle» pour la quatrième fois d’affilée je me suis dit que, finalement, je n’avais peut-être pas tant déconné que ça. En tous les cas, pour ma part, j’aimerai bien que le paradis ressemble à un titre d’Hendrix. Lascif, puissant et diablement excitant.

Posté par asbury à 12:01 - Commentaires [9] - Permalien [#]

03 juillet 2017

FORD MUSTANG

-          J’aimerai bien savoir ce qui vous pousse à écrire ? Me demanda-t-il soudain sur un ton vaguement condescendant alors que nous arrivions au dessert.

 

Mais franchement, que voulait-il que je réponde à une question pareille ? C’était bien là, la palme d’or des questions à la con, non ? Qu’est-ce qui pouvait bien me pousser à écrire ? Eh bien, je vais vous dire, je n’en savais rien ! Et d’ailleurs, pour être tout à fait honnête, je m’en foutais. Jamais cette question ne m’avait effleuré. C’était comme ça et il en avait toujours été ainsi. De mon point de vue, il n’y avait pas grand-chose d’autre à en dire. Point à la ligne.

Seulement, ce type était un coriace, pas le genre à lâcher l’affaire et à l’autre bout de la table, Monsieur attendait fermement sa réponse, essuyant son front dégarni avec un mouchoir brodé à ses initiales. Il me tendait son plus beau sourire carnassier, toutes dents dehors, ravi de me voir ainsi sécher. Ses yeux, exorbités par l’alcool, vibraient d’un intense plaisir. Un plaisir de minus. De comptable. Assis en face de moi, il avait déjà passé une large partie du repas à me narrer, dans les détails, ses exploits de bureau ou comment il améliorait le rendement des feignants qu’on lui donnait à diriger. Faisant preuve d’une abnégation d’usage, alors que je brûlais de lui rentrer dans le lard, je me demandais comment ma sœur avait pu nous inviter conjointement. Ce type était le mari d’une de ses amies et chaque pore de sa peau transpirait sa morgue de cadre sup, imbu de lui-même jusqu’à l’extase. C’était un pyromane de salon, un blanc-bec trentenaire vouant au genre humain qui n’était pas de sa caste, un mépris magnifique qui faisait partie intégrante de sa fonction et de sa condition.

 

À intervalles réguliers, il se raclait nerveusement la gorge comme on jette de l’huile sur le feu. Je suis à peu près certain qu’il s’attendait de ma part à une saillie pseudo-philosophique qui lui donnerait l’occasion d’étaler sa culture. C’était l’usage ces temps derniers dans les dîners en ville. Encore un peu et il nous brandirait Houellebecq, Angot, plus quelques autres encore dont le dernier Goncourt, peut-être, avant d’enchaîner aussi sec sur Lacan et consorts. Il érigerait en vérités absolues, des opinions toutes faites, piquées dans les journaux, ou plus simplement dans n’importe quel talk-show du soir. En fait, ce mec se foutait éperdument des raisons pour lesquelles j’écrivais. Tout ce qui l’intéressait, c’était de nous en foutre plein la gueule. Il voulait juste nous prouver qu’il valait mieux que nous et que moi, en particulier, l’écrivain de banlieue qui survivait au RMI. En vérité, il était seul sur son nuage. Il me faisait penser à ces strip-teaseuses isolées dans leur cabine. Oui, Monsieur nous tapait une bonne séance de peep-show, de branlette mentale non simulée, exhibant sans vergogne les attributs gonflés de sa réussite sociale, pour masquer que derrière c’était la pampa, le vide sidéral. Mais pour l’heure, il jubilait comme un dingue et à n’en pas douter, demain au bureau, tout le monde saurait qu’il s’était payé un écrivain. Un tout-petit, un pas connu, mais un écrivain quand même.

-          Pourquoi, j’écris ? Bah, j’en sais rien ! Ai-je fini par répondre . Peut-être, pour être sûr de ne pas te ressembler, mon petit gars !

 

     Je vais vous dire, je crois que je n’aurais pas pu faire pire. Cette dernière remarque lui avait cinglé au visage comme un coup de fouet et l’avait ramené à la dure réalité. En une fraction de seconde, ma pauvre sœur était devenue livide. Coutumière de mes débordements et dérapages légendaires, elle se demandait ce que j’allais encore bien pouvoir inventer. Mais il n’y avait rien à ajouter. Nous appartenions à deux mondes qui n’étaient pas prêts de se rencontrer. Voilà, j’avais mon compte de cadre sup pour ce soir, aussi me suis-je éclipsé sans tarder. Pour me détendre un peu, j’ai pris par la forêt. Rien de tel qu’une petite virée en solitaire pour me remettre les idées en place. Mon antique Opel Break ronronnait tranquille tandis que Brian Setzer nous faisait son numéro à la radio. En fait, je me laissais doucement aller à rêvasser, filant plein tube sur une route déserte de mon Texas imaginaire, au volant d’une fulgurante Ford Mustang GT 500 millésime 1968. Tiens, en voilà une bonne réponse à sa question !

-          Pourquoi tu écris ?

-          Bah ! pour me payer une Ford Mustang ! 

Posté par asbury à 10:25 - Commentaires [5] - Permalien [#]

26 juin 2017

LE SHERIF

   J’ai toujours nourri une sorte fascination, assez tordue j’en conviens, pour les sales cons. Enfin, je veux dire les GROS cons, les vrais connards fiers d’eux-mêmes pour cela, nimbés dans leurs certitudes minables. Oui, j'avoue une inclinaison un rien perverse pour tous ces fiers-à-bras toujours prêts à en remontrer aux autres, ces redresseurs de torts à la petite semaine persuadés d’être vitaux à la société, imbus de leurs maigres prérogatives de chefaillons de bas étage, ces psychorigides du plus bel effet, ces monuments sur pattes de la connerie humaine, banale et tristement ordinaire. C'était des mecs qui n’allaient nulle part, en étaient parfaitement conscients et avaient décidé de faire chier leur monde, histoire de lui faire payer comptant leur propre défaite.

 

   Et s’il y a bien une corporation où ce genre d’individus pullule, sans vouloir évidemment généraliser, c’est bien celle des policiers municipaux. Au village, nous en avions un spécimen exceptionnel. Pour tout dire, il aurait aisément pu servir de mètre-étalon. Pendant des décennies, il n’avait été qu’un garde champêtre de campagne surtout préposé aux bistrots du coin. Mais voilà qu’en fin de carrière, il avait subitement été promu policier municipal sous l’impulsion du nouveau maire de la commune qui entendait par-là lutter contre la délinquance, rassurer les citoyens et augmenter les impôts locaux. On lui avait même donné un adjoint à sa mesure : Le fils du menuisier dont même son père ne savait que faire, mais qui était fort influent au conseil municipal. C’était là une bien belle équipe pour faire régner l’ordre et la loi : Un poivrot et un crétin ignare qui savait à peine écrire son nom et dont les rapports font encore rirent les secrétaires de la mairie ! Mais passant outre le qu’en-dira-t-on, notre ex garde-champêtre bombait le torse et faisait le beau, les jours de marché dans son uniforme neuf qui se mariait si bien à son teint rougeaud. Bien sûr, dans sa tête, il devait se prendre pour une espèce de flic américain, défenseur de la veuve et de l’orphelin. Certaines mauvaises langues l’avaient d’ailleurs surnommé le Shérif. Mais il officiait en Provence et sa voiture de service était une petite Fiat achetée d’occasion sur laquelle, à la va-vite, on avait collé de travers, ça ne s’invente pas, l’inscription police municipale.

 

  C’est le jour d’été où le tour de France passa au village que notre homme connut son heure de gloire. Une gloriole à la hauteur du personnage. Depuis le lever du soleil, il s’agitait sur la place, repoussant sèchement les badauds derrière les barrières. Il s’agissait de ne pas se laisser déborder, n’est-ce pas, par la foule des curieux qui voulaient voir de près les toxicomanes multicolores à roulettes . Ainsi donc, vers onze heures, on annonça le début de la caravane du tour. Ayant finement préparé son coup, notre homme prit place sur le passage clouté dans le virage au centre de la place, d’où tout le village pouvait le voir. On aurait dit un paon faisant la roue. Il en rajoutait à mort dans des poses qu’il avait dû voir dans des séries d’outre-Atlantique. Casquettes à ras des yeux, eux-mêmes à l’abri derrière de fausses Ray-ban achetées chez le libraire, l’air réprobateur, il surjouait le dur qui a tout vu, agitant frénétiquement son bâton au passage des convois publicitaires qui précèdent les coureurs. Il y avait là, au bord de la rue, à l’ombre des épais platanes, tout un groupe de mamies devant les quelles il ne manquait pas de parader. Mais aussi la bijoutière, une bonne bourgeoise toute excitée qui poussait de grands cris hystériques et se ruait comme la misère sur le monde sur toutes les merdes publicitaires à deux balles qu’on balançait par poignées à la foule avide. Le shérif, lui, n’avait cure de ces modestes présents. Il veillait au grain, campé sur son passage clouté et saluait d’un geste martial, tête haute et port altier, chaque passage des gendarmes ou des motards, comme s’il était l’un des leurs, lui l’ancien garde-champêtre. Les pandores eurent vite fait de calculer le bonhomme et se mirent à multiplier les passages pour se foutre copieusement de sa gueule. Mais lui, il jubilait et ne fut pas loin de tutoyer Dieu quand le peloton passa devant lui escorté par les caméras de la télé.

   Malheureusement, les bonnes choses ont une fin et au regard de son âge, on lui octroya bientôt un remplaçant qu’il fut chargé de former. Depuis un moment, les jeunes du village, sur leurs scooters, se payaient sa tête sans retenue et il décida de frapper un grand coup, histoire de montrer aux pubères qui était le patron en ville. C’était un après-midi, à la fin du printemps, sur la route du lac. L’alcool du midi flottait encore dans ses veines quand il aperçut les mômes sans casques, clopes au bec sur leurs pétrolettes. Voulant impressionner durablement son nouvel acolyte, il laissa passer les jeunes qui venaient en sens inverse et là, tel Starsky et Hutch, il tira net le frein à la main de la Fiat. Mais au lieu d’un demi-tour fumant, la voiture continua sa course folle dans le fossé où elle fit un tonneau complet, pulvérisant outre le toit, la rampe de gyrophares qui faisait sa fierté. C’en fut trop pour l’estomac du shérif qui décida illico de protester en renvoyant sur les genoux du malheureux adjoint, tout ce qu’il contenait. Ainsi s’acheva dans un champ de tomates, la carrière du shérif. A suite de cela, il fut mis en retraite et s’avina définitivement. Mais au village, Il a fait involontairement don d’une expression qui est restée dans l’air dès lors qu’un ahuri montre l’étendue de son talent :

Hé dis donc, peuchère, tu l'as vu celui-là, il est con comme un flic municipal !

 

Posté par asbury à 10:51 - Commentaires [3] - Permalien [#]

19 juin 2017

L'ESPOIR, C'EST POUR LES CONS

-        Faut tenir, Laurent, faut pas perdre espoir, disait-elle cependant que sa morgue, son dédain hurlait le contraire.

-        L’espoir va-t-il payer mes factures ? lui envoyais-je sans un temps mort.

-        Non, mais ça va finir par aboutir. Je sais que c’est long, mais vraiment il y a de l’espoir pour vous.

-        Eh bien, que l’espoir aille se faire foutre, m’entendis-je lui dire en me levant d’un bond. 

   Sans attendre, au comble d’une putain de colère froide, je sortais de son bureau et partais, sans même claquer la porte. Derrière moi, je ne laissais qu’un silence bourgeois, emprunté, bien propre et bien convenu. Probablement qu’elle soufflerait un grand coup avec la satisfaction du devoir accompli, avant de reprendre une tasse de thé chinois, acheté à prix d’or dans une boutique bio. 

   Je n’avais pas atteint le bas de l’escalier que je me demandais déjà si je ne venais pas de mettre quinze années d’efforts à la poubelle. Quinze années à en baver, quinze années à ravaler sans cesse sa fierté, à bouffer des clous et des graviers. Et voilà qu’au moment même où je croyais avoir fait mon trou, un tout petit trou, on m’évacuait comme un laquais. J’avais fait le job, le livre s’était correctement vendu et maintenant, on me priait de déguerpir sans faire d’histoire.

Et je n’allais pas en faire, ces fumiers le savaient.

Sinon, plus jamais je ne publierai.

Sinon, ce serait la mort.

   J’ai marché sur les boulevards, ressassant ma colère. A dire vrai, j’étais plus décontenancé, plus déçu que réellement en colère. Car, je ne comprenais pas tout à fait ce qui m’arrivait. Et surtout, pourquoi ça m’arrivait ? J’avais joué selon leurs règles. Et, disons-le, j’avais même été plutôt discipliné et carrément corporate. Mais ça n’avait pas suffi. En fait, pour les mecs comme moi, les moins que rien, les sortis de nulle part, ça ne suffit jamais.

   Et là, tandis qu’elle me parlait et vantait mon travail en regardant ailleurs, évitant mon regard pour envoyer des SMS, j’avais soudainement compris que l’espoir dont elle se gargarisait, n’était qu’une chimère de plus.

   Oui, l’espoir, celui qui nous tenait tous debout, l’espoir n’était, en définitif, qu’un vrai piège à cons. On l’agitait bien fort, et nous, les petites-mains, les soutiers, les chevilles ouvrières du métier, nous cavalions à perdre haleine, crétins trop naïfs ou trop éreintés pour être clairvoyants.

   Car pour elle, petite marquise rive gauche, vous n’étiez in fine, qu’un Schpountz de plus, dont elle aurait oublié le nom, sitôt sortie de la pièce. Enfin, sauf si demain, vous rencontriez, par hasard, le succès, auquel cas, elle ne serait que miel et louanges. 

   Depuis mon adolescence, je n’avais jamais été autre chose qu’un marginal. Un mec qui, en dépit de ses efforts, ne rentrait dans aucune case.  Des  décennies durant, j’avais été le mouton noir de ma famille, la honte de ma mère, les quolibets ignobles des autres, un putain de fardeau pour tous. Mais j’avais toujours su où était ma voie. Longtemps, j’avais fait face à l’incompréhension, autour de moi. Un artiste dans la famille, ça pue la feignasse, disaient-ils dans mon dos. Je n’en avais cure et avait tracé ma route. Certes, elle n’était pas vraiment celle que j’avais imaginée. Certes, elle était chaotique et cabossée. Mais c’était la mienne, et elle m’allait. Elle avait un sens à mes yeux.  Enfin, j’avais cru sortir la tête de l’eau et voilà qu’on me renvoyait, sans préavis, à mon éternelle condition : un moins que rien.   

   En quelques mois, j’avais bouffé tout ce que j’avais gagné. Une année complète à faire des dossiers, à présenter des projets, à attendre, à être sur tous les fronts. En pure perte.

   J’avais cru passer un cap. Mais une fois encore, les barreaux de l’échelle sociale s’étaient rompus sous mon poids. Et c’est ainsi qu’on trouvait mon livre  dans toutes les librairies, cependant que je faisais un retour triomphal aux minimas sociaux, à la précarité, aux loyers impayés et à la merde en barre.

   Même si j’avais une bonne capacité d’encaissement, le coup était violent, aussi retors qu’inattendu. J’étais sonné, KO debout à tituber sur le ring. J’avais cinquante berges, et plus aucun moyen d’inverser la vapeur. C’était trop tard. Je n’avais plus assez de souffle, plus assez de jus. J’entendais l’arbitre compter, cependant que déjà, mon sang se rependait sur le tapis et qu’instinctivement, je savais que c’était fini. J’allais devoir faire le deuil de moi-même. Le deuil d’ambitions qui s’étaient révélées trop grandes pour un tocard de mon espèce.

   Et c’était ça qu’elle me disait insidieusement, tandis qu’elle me tendait son sourire refait, baignant dans sa logorrhée bien-pensante. Elle se donnait des grands airs,  de bonnes manières, faisant du name-dropping à tout crin. Mais sous ses oripeaux bourgeois, on sentait le plaisir profond qu’elle prenait à vous humilier. Oui, elle voulait que je sache qu’elle prenait son pied, qu’elle défoulait sournoisement tout le mépris que lui revoyaient les grands du métier, qui ne la prenait que pour ce qu’elle était : un simple rouage dans le système. 

   Elle n’était pour rien dans ce qui m’arrivait. Elle n’était pas décisionnaire. On l’avait juste envoyé faire le sale boulot. Et elle le faisait sans états d’âme. En bon soldat. Elle brisait des rêves, mais elle s’en foutait. Les siens s’étaient enfuis avec sa jeunesse, tandis que des rides perfides cisaillaient lentement la belle femme qu’elle avait été, pour nous montrer la vielle saloperie snob et aigrie qu’elle n’allait plus tarder à être.    

Pour l’heure, je me demandais ce que j’allais devenir.

Et il ne pouvait pas y avoir de question plus concrète.

   Je faisais naufrage pour la troisième fois de mon existence. Mon beau navire s’était disloqué, par surprise.  L’eau montait à toute vitesse. Ce n’était plus qu’une question de temps. Il n’y avait rien d’autre à faire, serrer les dents et faire le dos rond en attendant que la tempête se calme.

   J’ai fini par rentrer chez moi et j’ai empoigné ma guitare. Ampli à bloc, j’ai balancé quelques standards du vieux Neil Young, mon héros de toujours. Oui, je faisais comme l’orchestre du Titanic, je jouais jusqu’à ce que la mer m’avale. Une fois pour toute.

 

Posté par asbury à 11:44 - Commentaires [4] - Permalien [#]

12 juin 2017

MAUVAISE PASSE

Elle était partie un matin, presque sans dire un mot, sans une explication valable. Elle voulait faire le point, avait-elle dit avant d’ajouter qu’elle voulait éprouver notre amour. J’étais resté stoïque, à boire mon café sans même chercher à la retenir. C’eut été peine perdue. Je savais parfaitement à quoi m’en tenir : quand les femmes vous disent ce genre de truc, c’est que la situation est en général au stade du coma dépassé. En fait, en langage de fille, faire le point signifie que notre heure a vécu et éprouver notre amour veut dire qu’elle cherche déjà un successeur.

     Lizzy avait attrapé sa valise cabossée, avait jeté ses fringues dedans, surtout les plus sexy d’ailleurs, avant de prendre le large, en arborant une mine consternée que je ne lui avais jamais vue auparavant. Peut-être aurais-je dû lui courir après dans l’escalier, avoir une franche engueulade ou ce genre de chose ? Seulement  voilà, je n’étais plus ce genre de gars. J’avais passé l’âge et mon crédit d’engueulades était épuisé. En vieillissant, je devenais fataliste, ce qui ne signifiait pas que je me résignais. J’essayais juste de prendre de la hauteur, probablement pour ne plus déguster autant qu’auparavant.  Lizzy, au contraire, avait tendance à penser qu’une petite dispute bien sentie mettait du piment dans la vie de couple. Aussi à intervalles réguliers, elle pétait un câble, mettait la baraque sans dessus dessous et me faisait sortir de mes gonds avec une dextérité, une précision remarquable. Elle claquait ensuite la porte en jurant grand dieu que je pouvais aller au diable avec mes foutus bouquins, que je n’étais qu’un connard fauché, invivable et égoïste, ce qui sur le fond n’était pas tout à fait faux. Invariablement, je lui rétorquais qu’elle n’était qu’une emmerdeuse, une fille de famille pourrie gâtée tout juste bonne à faire des colères. J’ajoutais narquois, car je savais que ça la foutrait en boule, qu’elle ne comprenait rien à la littérature et qu’elle ferait mieux d’épouser un comptable, ce qui au passage ne manquerait pas de ravir sa revêche de mère. Dans ces moments-là, je me demandais toujours ce que je pouvais bien lui trouver. C’est vrai, Lizzy se situait parfois si loin de moi. A l’extrême opposé même. Elle aimait le foot, la bouffe japonaise, les petites voitures et faire les boutiques le samedi quand elles étaient bondées. Lizzy était le style de fille qu’avait toujours envie de baiser alors que j’étais en plein boulot, à me démener avec un chapitre difficile. Lizzy détestait mes groupes préférés et spécialement Iggy Pop, cependant qu’elle vouait une passion singulière pour les tristounets chichiteux de la nouvelle chanson française.

        Seulement cela mis à part, cette fille avait dans ces veines translucides, une force de vivre hors du commun. Une force de vivre qui rayonnait et irradiait chaque instant passé à ses côtés. J’en arrivais même à me demander comment un corps aussi frêle pouvait receler une telle force. Dès le départ, j’avais senti que j’allais marcher sur des braises avec elle, mais il était devenu très vite évident que je ne désirais rien d’autre. Notre rencontre avait été, il faut bien le dire des plus banales. Je l’avais croisé dans l’escalier alors que Mademoiselle ouvrait sa boite aux lettres. Elle était magnifique et en était parfaitement consciente. Il émanait d’elle une présence, une aura dont elle jouait, je l’apprendrai par la suite, avec un art consommé. Nos regards s’étaient croisés et elle m’avait souri. Un sourire qui illuminait son visage, un sourire qui emportait tout sur son passage. Il ne lui avait pas fallu quarante secondes pour me terrasser. Encore une autre poignée de secondes et j’étais déjà prêt à la suivre au bout du monde, elle et son regard bleu profond, sa peau diaphane et ses cheveux de jais coupés courts. Brutalement, tous les soirs à six heures tapantes, j’avais une irrésistible envie d’aller moi aussi relever  mon courrier. Bientôt, involontairement, mes journées s’étaient mises à tourner autour de ce court instant. Il ne me fallut pas une semaine pour apprendre qu’elle s’appelait Élisabeth, avait trente-quatre ans, pas d’enfant et qu’elle venait de mettre un terme à une relation de neuf années. Huit jours de plus et je l’invitais à dîner. Deux mois encore et nous vivions ensembles puis une année entière s’écoula avant qu’elle ne claque la porte pour aller faire le point et éprouver notre amour chez sa mère.

         Dans les premiers jours, elle m’appela à plusieurs reprises pour tenter, soi-disant, de me rassurer. En fait argumentait-elle, nous n’étions pas fautifs. C’est juste que nous nous étions peut-être mis en ménage trop vite. Elle n’arrivait pas à trouver la distance dans notre couple. J’étais si différent des hommes qu’elles avaient connus jusqu’alors. Et il est vrai que pour faire plus différent, il aurait fallu se lever de bonne heure. Je n’étais pas issu de la petite bourgeoisie banlieusarde, je n’avais guère fait d’étude, j’avais un long passif de marginal qui tétanisait sa mère et aucun plan de carrière à l’horizon, pas plus que d’actions ou de fric à la banque. Rien de cela. Aucun des stigmates de la réussite. Cette réussite sociale si chère au cœur de sa mère, comme à tous ces petits parvenus de banlieue. Cette réussite, je n’avais fait que l’effleurer, il y a longtemps dans une autre vie. Depuis, je me traînais un karma de damné, un karma que je n’aurais souhaité à personne. Seulement, j’étais en phase avec moi-même. Mon existence était certes misérable pour ne pas dire merdique, mais à mes yeux, elle était cohérente, elle avait un sens : J’étais enfin devenu ce à quoi j’aspirais : un écrivain. Un écrivain ni riche, ni célèbre. Mais au fond, je m’en foutais. Je l’acceptais tel que ça venait même quand ce n’était pas facile. Et c’était assez souvent le cas. Je n’avais pas le choix. Au fond, je ne savais rien faire d’autre. Sans cela, la vie avait nettement moins d’intérêt. J’étais né un crayon à la main et c’est sûrement ainsi que j’allais crever.

        Dès le départ de Lizzy, j’avais entrepris un ménage en grand. Je voulais expurger toute trace de son passage. Seulement, rien n’y faisait. Cette garce était partout. Son absence et le silence qui en découlait me collaient au corps. Cependant, je m’accrochais, car je n’avais aucunement l’intention de me laisser abattre. Mon inclination naturelle pour la dépression avait failli avoir ma peau plus d’une fois aussi avais-je, cette fois, décidé d’emblée de lui tordre le cou. Ce n’était pas la première fois que je me faisais larguer. Je me donnais quinze jours pour remonter à la surface, peut-être un peu plus. Bientôt pourtant, je renouais en grande pompe avec ma grande copine la déprime carabinée et tous les vieux démons qui l’accompagnent. Comme de nombreux écrivains, je suppose, j’étais plutôt un solitaire de nature. Seulement, il y avait quand même des limites et mes quatre murs me devenaient insupportables. Je sortais tous les soirs, traînant dans le Paris nocturne, le plus souvent sur le pavé de ce dix-huitième arrondissement qui m’avait vu naître, seul ou parfois en compagnie d’une bande de furieux à la recherche du chaos qui m’anéantirait un moment. J’étais de retour dans les bas-fonds. J’espérais qu’en jouant encore avec le feu, traquant l’adrénaline, la vie s’activerait et qu’elle carboniserait le souvenir de Lizzy par la même occasion. De nouveau en solo, je renouais de bon cœur avec mes noirs penchants. Des abîmes glauques, souterrains des beaux quartiers où des corps tendus s’offraient au premier venu, lèvres agiles et rapides, sans étreintes réelles, du sexe ultime noyé dans la coke ou le speed. Et tout au bout de la nuit, dans le magnifique matin ensoleillé qui drapait les rues de la capitale d’une couleur irréelle, tout au bout la nuit, il n’y avait que le vide et la solitude. Une solitude plus prégnante, plus abyssale encore. Une solitude dégueulasse, chargée des relents de la nuit et de son cortège de remords ignobles. Je dormais peu, buvais trop, mangeais n’importe quoi à n’importe quelle heure, n’allumais la télé que de temps à autre pour voir les infos. De ce côté-là pas vraiment de changement : Le monde était en grande forme, les intégristes du dollar et des religions révélées se tiraient la bourre pour la domination planétaire, cependant que la mort tournait à plein régime. C’était une bien curieuse équation : plus il y avait d’êtres humains, plus l’humanité perdait du terrain. Oui, décidément, nous traversions vraiment une période très étrange. J’avais de plus en plus l’impression d’être le spectateur de ma propre vie. Mon éditeur était en train de déposer le bilan dans mon dos, je n’aurai pas de quoi finir le mois et pourtant tout cela ne m’atteignait guère. Je me sentais en bout de course comme rarement. Las de cette existence. Las de moi, las des hommes et toutes leurs merdes. Je ne voulais plus rien d’autre que m’éreinter, éreinter mon corps pour couler une bonne fois pour toute. Je voulais abdiquer. Fondu au noir et bonsoir M’sieur Dame ! 

      Je n’étais pas rentré à l’appart depuis deux jours. Deux jours d’errances et d’ivrogneries. Deux jours en apnée. Je déconnais à plein tube, j’en étais conscient mais peu importait, c’était un état irrépressible, une force intérieure qui me poussait, malgré moi, vers le noir. Les années qui passaient ne changeaient pas fondamentalement la donne. La volonté du chaos s’était même fait plus pugnace, d’autant plus violente que l’espoir, LE grand Espoir qui nous tenait la tripe s’était salement corrompu au fil des gamelles successives de nos amours foirés. J’avais pris une longue douche, avalé une aspirine avant de m’affaler dans le fauteuil face à la fenêtre. J’étais K.O et c’était plutôt une bonne nouvelle. Je laissais doucement le sommeil venir avant de rejoindre le lit quand soudain, deux mains se sont posées sur mes yeux.  

-          Devine qui est là ? A fait la voix dans mon dos.

       Elle n’aurait pas eu besoin de parler, son parfum aurait suffi, comme une signature indélébile dans ma mémoire. Qui est là ? Qui d’autre pouvait se tenir là, radieuse avec cet éclat dans le regard ? Elle me prenait encore par surprise, je ne l’avais même pas entendu rentrer. Je lui ai tendu un reste de sourire, en me redressant tant bien que mal pour sauver au moins les apparences alors que je me sentais tout à fait minable. Au pied de la table trônait sa valise cabossée et j’ai su qu’elle avait fini de faire le point et d’éprouver notre amour. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait mais cela n’avait aucune importance. Sans plus d’explication que pour son départ, elle a ôté le tee-shirt bleu qui lui moulait les seins, a fait glisser son jeans et sa culotte avant de se coller contre moi. Puis elle a noué ses bras autour de mon cou  et je n’ai posé aucune question cependant qu’elle embrasait le silence de la chambre. J’ai senti le souffle de la vie qui battait en elle envahir mon âme. C’était comme embrasser le soleil à pleine bouche. Le ciel se dégageait, un vent d’altitude soufflait à nouveau et j’eus l’impression de renouer avec les sommets.  L’enfer qui m’habitait venait de claquer la porte. Rien ni personne n’était de taille à lutter. Lizzy était de retour, la vie allait pouvoir reprendre. 

Posté par asbury à 12:18 - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : ,