ZEPHYR
Elle avait l’air d’une reine de beauté après la fête, quand les invités ont foutu le camp et qu’il ne reste que le silence et le vide. Ses traits étaient tirés et la surcharge de maquillage n’arrangeait rien à l’affaire. Ses cheveux noirs se balançaient sur son visage. À un rythme régulier, elle les ramenait en arrière, les faisant glisser derrière son oreille dans un geste gracieux qui respirait la lassitude. Son cendrier était plein des clopes qu’elle fumait à la chaîne en buvant à fines gorgées un peppermint, seule sur l’immense banquette rouge. Il devait être dans deux heures du matin, dans ce pub rue Lafayette, une douce nuit de ce début d’automne. Nous, nous étions quatre, à boire de la bière en habillant le monde entier pour l’hiver à coup d’humour acide, exactement comme quand nous étions au lycée. Mais il suffisait de nous regarder pour comprendre que la jeunesse nous tournait le dos. Oui, elle nous plaquait là, séance tenante, avec nos crânes dégarnis et nos rêves à la con sur les bras. Pourtant, nous avions encore intact de nombreux stigmates de l’adolescence en dépit des années qui filaient, des coups du sort et de la vie qui s’acharnait à tout crin à faire de nous des crétins, serviles, mais respectables. Le plus touchant, c’était que mes compagnons avaient gardé en eux, un vrai fond d’idéalisme, une volonté certaine de rester en partie à la marge que le fric et la condition sociale n’avaient pas entièrement entamés. Je suis certain qu’au fond d’eux, ils continuaient à croire qu’un autre monde, alternatif et plus humain, était possible. Sauf que moi, qui vivait dans un dénuement qu’ils soupçonnaient à peine, moi je savais que les carottes étaient cuites et qu’il n’y avait plus rien à faire de ce coté-là. Chaque jour, la précarité gagnait du terrain. Mais ils ne voulaient pas l’entendre. Pas maintenant. Non, ils voulaient juste s’enfiler des bières, s’anéantir dans l’alcool, en racontant des conneries si possible salaces qui nous feraient tous marrer.
Elle, elle avait l’air perdu dans ses pensées. Des pensées pas terribles, chargées de tristesse, peut-être même de rancune. J’aurais bien aimé lui faire partager un peu de notre ivresse, de notre relative insouciance. J’aurais voulu qu’elle soit avec nous, dans l’instant, vivant et braillant au nez et à la barbe de la morale, des conventions, de l’ordre établi et de la mort en embuscade. Je voulais que le zéphyr qui soufflait dans mes veines, ranime l’éclat dans ses yeux. Elle était si diablement émouvante. Mais je n’ai rien pu faire. Il y avait tant de solitude dans ses yeux.
L'ORAGE
J’étais tranquille quand il m’a appelé sur mon portable. Là, on peut dire qu’il m’a pris par surprise. Je ne m’y attendais pas. Peu importe qui c’était puisque l’on en revenait toujours au même. C’était une litanie bien rodée par mes proches qui démarrait par : quand vas-tu trouver du boulot ? Et s’achevait par : on ne peut rien pour toi.
Je n’irais pas par quatre chemins : ce jour-là fut atteint une espèce de point de non-retour. D’accord, pour une raison que j’ignore, j’ai pris ces fadaises en pleine tronche bien plus fort que prévu. Je me croyais blindé, immunisé, mais ils trouvaient sans cesse de nouvelles idées pour m’exploser le moral. C’est dingue, ils avaient toujours les mots justes pour me réduire en cendre, me traîner plus bas que terre. C’était des mots qui puaient la compassion facile nimbée de reproches sous-jacents. Des mots qui faisaient mal et frappaient en traître. Des mots comme des pièges à loups qui refermaient sur vous leurs mâchoires d’acier.
En attendant, c’était une sacrée droite que je venais de prendre. J’étais K.O debout. Oui, j’ai donné le change avec ma femme, mais mes larmes étaient prêtes à dévaler le long de mes joues. Je n’en revenais pas d’être touché aussi fort, aussi profond. Je ne valais donc pas plus que cela pour eux. J’étais juste un poids sur leur conscience. Un poids dont il fallait se soulager de temps à autre. Ainsi, il me faisait l’aumône d’un conseil à la con alors que nous étions en plein naufrage, que nous n’avions plus rien à bouffer et qu’il fallait encore sauver les apparences coûte que coûte. J’ai mis Marc Bolan, Les Kinks et Patti Smith pour ne pas craquer. Les meilleures chansons du monde peuvent vous sauver la vie, parfois. Je me suis immergé dans la musique. J’étais comme Ray Davis dans Waterloo Sunset, je n’avais pas besoin d’ami. J’étais au bord du gouffre. Il s’ouvrait en moi de façon très distincte. J’avais envie de tout casser, de faire mal pour voir jusqu’où je pouvais aller dans la déchéance. J’allais avoir quarante berges et j’étais au taquet, vidé, rincé, laminé, sans une once de futur.
Soudain dehors, l’orage a éclaté. C’était le premier orage de l’été. Il était agressif, sombre et crachait son courroux avec ferveur, effrayant les enfants. Il a inondé la chambre pendant que j’écrivais ces lignes. Sa rage s’est fondue dans la mienne et finalement, sa violence m’a lavé de ma colère. Je suis resté là à regarder le vent et les rafales de pluies mettre en pièce ce qu’il subsistait de cette belle journée ensoleillée.
SKINHEADS
Le train ne roulait pas depuis plus de dix minutes quand ils ont débarqué à l’étage. Nous étions au beau milieu de la nuit, rentrant laborieusement vers les méandres tardifs de la banlieue nord. Une fois n’est pas coutume, il n’y avait guère de monde dans la rame à double niveau : Hormis votre serviteur, l’assistance n’était composée en tout et pour tout que d’un étudiant qui s’était étalé sur la baquette et continuait là, sa journée et d’un jeune couple qui se bécotait goulûment derrière moi. Quatre passagers indifférents les uns aux autres, dont les regards se croisaient à peine. Seulement voilà, soudain, ils sont apparus au bout du wagon. Trois mecs, crânes rasés au plus près modèle GI, mains gantées de cuir et airs mauvais de rigueurs. Je souviens m’être fait la réflexion qu’ils avaient tous l’air de sortir du même moule, tant ils se ressemblaient : de grands gabarits soigneusement formatés, pas moins d’un mètre quatre vingt de muscles épais, cou de taureau, mâchoire carrée, une fine équipe dont le plus âgé ne devait pas avoir plus de trente cinq ans. Il y a vingt ans, on les aurait pris pour des skinheads pur jus. Mais aujourd’hui, des rangers avaient remplacé les Doc Martens, leurs bombers n’étaient plus vert mais bleu et portaient accrochés dans le dos l’inscription POLICE. Il y a vingt ans, ils servaient de service d’ordre au FN, aujourd’hui ils étaient censés incarnés l’ordre tout court. Après un très court laps de temps, ils ont avancés vers nous à pas lent, le regard inquisiteur et, bien évidence, la morgue de ceux qui se savent fort. Le plus gros des trois jouait avec sa matraque, la faisant frotter contre les sièges, un peu à la façon des héros d’Orange Mécanique. Sauf que nous n’étions plus au cinéma. L’étudiant fut le premier à en faire les frais. Plongé dans ses bouquins, il ne leur avait guère prêté attention. Malheureusement pour lui, il avait posé son pied droit sur la banquette d’en face. Sans autre mot qu’un vague grognement, le plus gros des fonctionnaires fit claquer sa matraque contre le siège, à moins de vingt centimètres de la tête du gamin qui en fut quitte pour une belle frayeur. Instantanément, l’air incandescent et lourd de la nuit devint électrique. Dorénavant, il devenait évident que ces mecs n’étaient pas uniquement là pour veiller au grain. Non, ils cherchaient une affaire comme on dit dans leur jargon. En clair, ces messieurs désiraient un peu d’action. Ils ont continué d’avancer vers moi, toujours d’un même pas lent mais décidé. Arrivé à mon niveau, celui qui devait être le chef m’a fixé droit dans les yeux. Un regard glaçant qui tentait de me sonder de l’intérieur comme un scanner. Un regard chargé d’arrogance, un regard noir, froid et vide, un regard qui cherchait le coup dur. Pas de bol pour lui, je n’avais rien à me reprocher, alors à mon tour, j’ai planté mes yeux dans les siens. Et là, un peu par bravade je l’avoue, j’ai sorti mon meilleur sourire narquois. Seulement, j’étais blanc, blond et de surcroît habillé sur mon trente et un, comme cela m’arrive de temps à autre. Les trois me toisèrent d’un mépris rassurant et passèrent leur chemin.
Mon voisin, deux banquettes plus loin en arrière, n’eut pas cette chance. Occupé à chauffer sa blonde compagne qui avait pris place sur ses genoux, face à lui, l’homme n’avait pas plus que ça fait attention à l’arrivée des forces de l’ordre. Non, il avait vraiment autre chose à faire. Ses mains avaient filé sous le pull de la fille et quelque chose me disait qu’il devait être très pressé d’être en tête à tête avec la demoiselle. Laquelle avait l’air, sans ambiguïté, de son avis tandis qu’elle collait sa tête contre la sienne, comme s’ils ne cherchaient plus qu’à être un seul et même corps. C’était là, une posture certes pas des plus décentes mais il n’y avait pas non plus de quoi fouetter un chat. Après tout, ils avaient une vingtaine d’années, l’amour leur courait dans les veines. Il était une heure du mat, dans un train quasi désert et les deux tourtereaux se sentaient seuls au monde, enivrer du désir qui brûlait leurs âmes. Apparemment, c’en fut trop pour les forces de l’ordre. Le plus costaud des trois cria sur un ton péremptoire et autoritaire, un truc du genre : ça va maintenant, lâche-lui la bouche et tiens-toi tranquille. Et avant même qu’il n’ait eu le temps de s’exécuter voilà que l’as de la matraque la lui colla sous le cou, le plaquant de fait contre la banquette. D’un geste ferme et ignoble, le chef se chargea de la blonde, l’arrachant sans ménagement aux bras de son homme. D’abord interloquée, la pauvre alla méchamment valdinguée sur le siège d’en face, de l’autre coté de l’allée centrale. Brutalement, en une poignée de secondes, nous avions basculé. J’ai senti au plus profond de moi que nous étions au bord du gouffre. Le jeune gars ne pouvait pas laisser ça là. Ce n’était pas possible. C’était une agression pure et simple. Une des choses contre les quelles, la police était justement censée lutter. Comme une bête prise au piège, le jeune gars a serré les dents de colère et a tenté une série de mouvements d’épaule rageur pour se dégager. Mais les flics l’avaient vu venir. Ils étaient sur leur terrain. Ils régnaient en maître et visiblement, on sentait qu’ils ne boudaient pas leur plaisir. Les deux subordonnés ont attrapé le récalcitrant et l’ont refoulé à l’autre bout de la banquette. La matraque lui immobilisait à présent la tête contre la vitre, tandis qu’ils lui maintenaient le reste du corps en cherchant délibérément à lui faire mal. Ce n’était qu’un grand adolescent et il oscillait à présent entre la peur, l’incompréhension et une rage gonflée d’une haine subite qui lui tordait le visage. C’est à ce moment que nos regards se sont croisés. Je vais vous dire, j’étais désemparé. Vraiment. Je ne savais pas quoi faire. Intervenir, ne pas intervenir ? Il est sûrement très facile d’avoir la réponse quand on n’est pas soi-même plongé au cœur de l’action. Seulement, soyons clair : Ces espèces de skinheads en uniformes me foutaient la trouille. Même si je ne suis pas à proprement parler un gringalet, je n’étais pas de taille à les arrêter, physiquement s’entend. De plus, ils auraient la loi pour eux quoi qu’il advienne. Ils étaient assermentés. Assermentés mais pour l’heure incontrôlables et armés jusqu’aux dents. Cela n’avait rien à voir avec la lâcheté, je vous l’assure. C’était juste une question d’agir à bon escient. Car dans mon esprit, il était évident que je ne pouvais pas rester les bras croisés à ne rien faire. D’autant plus que je savais pertinemment pourquoi les flics les faisaient chier : Le gamin était aussi noir que sa copine était blonde. Et dans son regard à la dérive, là plaqué contre la vitre, bafoué, humilier devant sa copine, j’ai compris qu’il savait, lui aussi, parfaitement à quoi s’en tenir. La situation semblait inextricable. Quand par bonheur, à l’étage inférieur, un clochard qui sillonnait entre les wagons en tenant une cuite de première eut la bonne idée de prendre quelques passagers imaginaires à parti dans un florilège de jurons carabinés. Alerté, le chef s’avança vers l’escalier pour découvrir un solide gaillard qui se tenait au milieu de la plate forme, cheveux hirsutes, barbe rousse épaisse, fringues loqueteuses, regard halluciné, vacillant comme un navire dans la tourmente, se rattrapant à intervalle régulier à la barre centrale. Le gradé intima d’une voix sèche et cassante au poivrot de la mettre en veilleuse. Ce à quoi, celui-ci répondit en ouvrant sa braguette et en lui promettant séance tenante une bonne partie de plaisir anal. Soudain, il chancela sur ses cannes tandis que le wagon tanguait sur un aiguillage. Perdant l’équilibre, le clochard se retrouva violemment projeté à terre avant que son estomac ne déclare forfait et ne répande sans avertissement l’intégralité de son contenu sur le sol plastifié. Aussitôt, les flics lâchèrent prise, comme des chiens rassasiés. En meute, ils emboîtèrent le pas à leur supérieur, sans même un regard pour les amoureux. Ils les plantaient là, sans autre forme de procès. La fête était finie. Ils passaient à autre chose. Peu importe ce qu’ils laissaient derrière. Peu importe les séquelles, les rancoeurs, les ressentiments que cela ne manquerait pas d’engendrer dans le cœur et l’esprit de ces jeunes. Ce n’était pas leur problème. L’ivrogne allait prendre la relève de leur courroux.
De longues, de très longues secondes, nous sommes tous restés sans bouger, comme tétanisés dans le silence relatif de la rame en mouvement. Enfin, le jeune gars s’est relevé, maladroitement, encore sous le choc, prenant appui sur la banquette. Dans ma gorge, les mots peinaient à sortir. J’ai quand même réussi à bredouiller un « est-ce que ça va ? » un brin faiblard. Il me répondit d’un signe de la main et d’un semblant de sourire. Puis sa copine a ouvert les vannes et s’est mise à chialer cependant qu’il la prenait doucement dans ses bras.
Qu’il y ait des rondes de police dans les trains de nuit est probablement une nécessité que l’époque nous impose. J’ai bien conscience que ce ne doit pas être une mission facile tous les jours. Seulement, envoyer au front des types qui visiblement ne rêvent que d’en découdre n’en revient-il au final pas à jeter de l’huile sur le feu ? Quel sens pouvions-nous donner à cette intempestive démonstration de force, cette parfaite symbolique du mâle dominant ?
Encore maintenant, je me demande ce qui serait arrivé si le jeune black avait eu une carrure plus conséquente ou s’il avait été armé ? Vers quoi, vers quel malheur nous serions nous dirigés s’il les avait allumé comme ils le méritaient ? A n’en pas douter des vies auraient été brisées ou perdues. Et tout ça pourquoi ?
UN PUR INSTANT DE GRACE
Ses yeux verts avaient encore plongé en moi comme des lames acérées. Par surprise. J’avoue ne pas l’avoir reconnu de suite. Mais mon âme, mon corps entier avait frissonné, à l’instinct. Dans ma poitrine, mon cœur s’était serré, ma respiration bloquée avant même que j’aie eu le temps de comprendre ce qui m’arrivait. ELLE était là. A moins de cinq mètres. Je n’osais pas y croire, bien qu’il n’y ait pas le moindre doute possible. Oui, c’était bien elle : Nina, la seule, l’unique. Celle qui avait carbonisé mon adolescence en un instant, entre deux cours, un jour de décembre 1980.
Aujourd’hui, avec le recul, cela me semblait toujours aussi dingue. Il ne lui avait fallu qu’un seul sourire, pas un de plus, pour me foudroyer sur place. Littéralement. L’ado en perdition que j’étais alors, en était resté K.O debout, titubant sous la violence du choc.
Trente ans plus tard, mon corps n’avait rien oublié. D’ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement ? Elle avait ce don, cette faculté incroyable de me bouleverser, au-delà de l’entendement. Bien au-delà même… Au point que je perdais complètement les pédales sitôt que mon regard se plongeait dans la verte candeur du sien. J’en faisais trop et trop mal. Et ma déjà fort déplorable réputation, relayée par quelques indélicates, avait fait le reste. Après avoir allumé l’incendie, Nina avait regardé le vent dévaster la plaine. Sans bouger. Fin de l’histoire.
Désormais, elle incarnerait le chagrin d’amour définitif, le maître étalon de mes futurs ratages, un vide, un manque, un trou béant au fond de moi. Un trou que rien, ni personne ne comblerait, alors que j’accumulerais les conneries, les errances, les erreurs, seul comme un con avec cet amour trop grand pour moi sur les bras. Et évidemment, des années durant, toutes les femmes qui passeraient dans ma vie se mesureraient d’une façon ou d’une autre au fantôme de Nina.
Peu à peu, avec le temps, j’avais fini par tourner la page. C’était comme un mur qui s’effritait avec les saisons qui passent. Les années étaient à l’œuvre, des pans entiers dégringolaient et un jour, il n’était plus resté qu’un vestige. Un vestige bien vivace quand même. Comment aurais-je pu oublier, cette journée d’été où nous étions tous allés à la piscine ? Nina déambulait au bord du bassin de cette démarche suave et chaloupée qui n’appartenait qu’à elle. Au moment de partir, elle était sortie du bain juste devant moi. L’eau ruisselait sur sa peau tendue, son maillot de bain semblait moulé sur elle, ne laissant rien ignorer de son corps de déesse. J’étais si bouleversé que mes sens en bâtaient la chamade, m’abandonnant lâchement sur place, à la dérive sous le coup l’émotion. Tant bien que mal, je cherchai mes marques pour tenter de sauver les apparences devant les copains. J’étais resté de longues secondes dans le bain, incapable de bouger, sachant instinctivement que je touchais des cieux que je ne reverrai pas de sitôt. C’était un pur moment de grâce. Un instant d’éternité, fugace et éphémère, mais il vibrait encore dans chacune de mes cellules.
Maintenant, elle était là, surgit de nulle part comme un bateau fantôme après la tempête, avec ses quarante-deux berges, ces rides malignes qui creusaient son sourire. Contrairement à d'autres, elle n’avait pas grossi. Ses joues s’étaient creusées, sa douceur naturelle, presque indolente, semblait s’être évaporée au profit d’un sourire fatigué d’avoir trop illuminé un visage qui recélait, à présent, un je ne sais quoi de dureté. Peut-être après tout que la vie l’avait cognée durement, elle-aussi ?
J’hésitai un court instant à aller la voir. Mais, instantanément, je me ravisai. Était-ce la peur d’être maladroit une fois encore, la peur que les mots me manquent ou pire qu’ils me trahissent qui me retint ? De toute façon, qu’aurais-je bien pu lui dire, à présent que le temps avait fait son office ? Rien, ou alors des conneries, des banalités d’usage. Ni elle, ni moi ne méritions ça.
En vérité, j’ai senti qu’il était trop tard. Définitivement. C’est l’évidence même. Il suffisait de nous voir pour comprendre. Il n’y avait plus rien à sauver. Elle n’était plus la Nina que j’avais aimée, et je n’étais plus depuis longtemps cet ado paumé qui avait ouvert les portes en grand à cette fille qui n’était pas pour lui. Nina, sans le vouloir, m’avait appris la distance. Une distance qu’aucune autre n’était parvenue à effacer totalement depuis. Ou alors rarement, par hasard ou inadvertance.
Nina n’a rien remarqué, elle a passé son chemin. Je l’ai regardé s’éloigner, emportant dans son sillage une part de mon histoire. Et soudain, je me suis senti léger. À nouveau.
LA PLUS BELLE FILLE QU'IL N'AIT JAMAIS EUE
C’était la plus belle fille qu’il n’ait jamais eue. Franchement, Jeff n’en revenait pas d’avoir une fille pareille dans son lit. Cette fille, c’était un vrai miracle, un cadeau des dieux. Elle s’appelait Carole et c’était une de ces blondes incendiaires qui n’avait peur de rien. Pas le genre à avoir la migraine du soir au matin. Non, elle avait du feu plein les artères et Jeff adorait jouer au pompier. Plus les semaines passaient, plus elle le rendait dingue avec son corps de reine et ces envies incessantes d’en découdre partout où ils se trouvaient que ce soit au lit, en bagnole ou encore dans les toilettes du supermarché. Jeff en arrivait à se demander comment il avait fait pour vivre sans elle. Il faut dire que sa vie jusqu’à maintenant, ce n’était que de longues et grises années où l’ennui succédait au désœuvrement, où l’ivresse forcenée masquait de plus en plus mal une blessure profonde qui l’accablait et finissait par l’anéantir progressivement. Ce fardeau, ce boulet qu’il traînait depuis l’enfance, c’était cette foutue ressemblance presque trait pour trait avec son père. Or, Jeff et lui ne s’étaient jamais entendus. L’adolescence avait mué cette indifférence sourde en un dégoût profond qui transformait chaque repas familial en une guerre larvée avec ses coups bas et ses phrases assassines. Plus les années passaient, plus il lui ressemblait et plus sa croix devenait lourde à porter. Car, comme un coup du sort, Jeff n’avait pas ce qu’on peut appeler communément un physique facile. Non, il n’avait rien d’un Adonis et pour tout dire, sa longue et fine silhouette filiforme toujours de noire vêtue, lui donnait un air inquiétant, Nosfératu de banlieue, qu’il cultivait un peu, faute de mieux. C’était le bon copain, toujours célibataire. Celui qu’on aime bien, mais dont, immanquablement, les filles se détournent. Seulement cette fois, il avait mis dans le mille, oui il avait tiré le bon numéro et n’était pas peu fier quand il déambulait en ville, sa blonde compagne pendue à son bras. Tous les vendredis soir, il allait la chercher pour qu’ils passent le week-end ensemble. C’est que chaque fin de semaine depuis vingt ans, quel que soit le temps, la saison, les parents de Jeff mettaient les voiles pour la campagne où ils avaient une maison avec un jardin digne de ce nom. De fait, Carole débarquait et c’est la vie tout entière qui prenait une autre tournure. La maison familiale d’habitude sinistre tout au bout de sa petite impasse sombre, semblait se parer de couleurs, de joie de vivre même. D’abord, ils filaient au supermarché faire le plein d’alcool, car Jeff était un violent côté goulot. Puis, ils faisaient un crochet par la cité Gagarine pour faire provision de dope, car elle l’avait initié à la sniffette et il avait aimé ça. Elle n’en prenait que de temps à autre. Du moins, c’est ce qu’elle lui avait dit et comme elle n’avait pas l’air d’une épave, il lui avait fait confiance. D’ailleurs, Jeff n’avait aucune raison de douter d’elle. Enfin pas jusqu’à ce dimanche matin de printemps où il l’avait surprise dans la salle de bain. D’habitude, c’était un jeu entre eux. Il entrait en douce, comme par effraction, pendant qu’elle se lavait. Il adorait la voir dans son bain. Carole faisait mine de l’ignorer et continuait sa toilette. Puis, elle commençait à passer délicatement sa main entre ses cuisses et se caressait devant lui. Jeff, ça l’excitait à mort. Seulement ce jour-là, impatient dans le couloir, il était entré en trombe, prêt à bondir dans le bain. C’est alors qu’il l’avait trouvé sur le carrelage en train de se faire un fixe. S’il n’avait pas déjà été chargé à ce moment-là, il aurait sûrement pété les plombs sur-le-champ. Mais là, en voyant l’aiguille s’enfoncer dans la veine bleutée, il avait été terrassé. Ça lui rappelait quand son père l’avait, pour la première fois, trouvé ivre mort, titubant à la dérive dans la cuisine. Le vieux était devenu complètement à la masse. Sans ménagement, il l’avait d’abord éjecté dans la cour et là, il l’avait dérouillé avec ardeur avant de le passer tout habillé au jet glacé. Sa fierté avait volé en éclat, cependant que tous les voisins se pressaient aux fenêtres, alertés par ses cris et les jurons que lui hurlait le vieux. Puis, c’est à coup de pied qu’il l’avait poussé dans la cave où Jeff était resté bouclé deux jours durant. T’en sortiras quand tu seras moins con, avait dit son père et ces mots résonnaient encore aujourd’hui en lui comme le couperet de la guillotine sur la tête du condamné. Non, Jeff n’avait rien oublié et il ne voulait pas revivre cela même si cette fois, c’est lui qui était de l’autre coté du manche.
Ce jour-là, entre deux crises de larmes, il lui avait fait promettre de ne pas recommencer. Bien évidemment, ce ne fut qu’une promesse jetée aux vents. Et malgré tous ces efforts, il lui fallut bientôt admettre que Carole était accroc. Oui, cette fille avec son corps de rêve, sa princesse à lui, était une toxicomane pur jus. Il avait beau déployer le grand jeu pour la motiver à décrocher, cela restait lettre morte. Elle finissait toujours par remettre le couvert, dans son dos la plupart du temps. Un soir, il avait découvert qu’elle se tapait aussi un petit dealer du centre-ville. Il est vrai que ce genre de chien galeux ne dédaignait pas se payer sur la bête surtout quand, comme Carole, elle était pimpante et mettait du cœur à l’ouvrage. Pour Jeff, ce fut la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Il se saoula à fond et lui dit en face ses quatre vérités avant de la foutre dehors, elle et sa mort en intraveineuse.
Jeff fut mal pendant des mois. Il se traînait, buvait de plus belle mais rien n’y faisait. Carole vivait encore en lui, si fort, qu’il n’était rien sur cette terre qui put supplanter cette douleur. Il se jeta à corps perdu dans le boulot et la vie finit, tant bien que mal, par reprendre son cours. Jeff s’était encore amaigri durant cette période, mais il n’y prêta pas attention. Sa santé aussi s’était altérée. Il était sans arrêt mal foutu, pas bien. Il mettait ça sur le compte de la déprime et des cuites à répétitions. Lors d’un contrôle de la médecine du travail, le docteur l’enjoignit de faire des examens et Jeff s’exécuta sans les prendre vraiment au sérieux. Huit jours plus tard, il était convoqué d’urgence chez son médecin de famille :
- Jeff, mon gars, a dit le toubib après un silence embarrassé et pesant, il va te falloir du courage. Ce que j’ai à te dire n’est pas facile.
- Bon dieu, allez-y ! Dites-moi ce qu’il m’arrive.
- C’est ce fichu virus, Jeff. Tu l’as dans le sang.
Ce fut comme de prendre un uppercut en pleine gueule. Jeff était sonné sur sa chaise imitation Louis-Philippe. Il planait dans un état second avant de s’effondrer sur le ring.
- Il faut croire en la médecine, avait ajouté d’un ton paternaliste le médecin.
Faire confiance à la médecine. Tu parles ! Il en avait de bonne celui-là, à croire qu’il avait fait l’école du rire ! Faire confiance à la médecine ! Garder l’espoir ! D’accord. Peut-être quand on veut atteindre la lueur au bout du tunnel, mais là… Ce n’était que des mots qui sonnaient étrangement creux. Des mots qui n’étaient pas pour lui. En sortant, Jeff avait erré en ville. Il était entré sans réfléchir vraiment dans une pharmacie. Son regard s’était attardé sur les boites de médicaments soigneusement rangés en piles multicolores. Après avoir hésité un moment, il n’avait finalement acheté qu’une petite seringue. Puis, il avait fait le tour des dealers de la ville et avait fini par tomber sur Carole. Elle lui avait souri comme au premier jour et dans sa poitrine, son cœur avait battu la chamade. Il n’y avait aucun doute : C’était vraiment la plus belle fille qu’il n'ait jamais eue.
BRUNO
Maurice trônait dans un coin du bar près de la porte. Adossé au mur, il saluait tous les clients comme s’il eut été une sorte de prince consort de la défonce ordinaire. De temps à autre, il passait sa langue sur les trous de ses dents manquantes, emportées par les litres de mauvais vins et une vie qu’on ne souhaiterait même pas à son pire ennemi. Ses cheveux frisés qui avaient fait sa fierté, jadis, dans sa lointaine jeunesse, avaient viré au blanc légèrement jaune et lui tombaient encore dans le cou comme au meilleur des années soixante, quand la révolution ouvrière et la liberté absolue avaient semblé à portée de main. La suite n’avait pas été à la hauteur. Mais il faut dire les choses comme elles sont, il y a bien longtemps qu’il n’en avait plus rien à foutre. Depuis la mort de sa femme, il y a dix ans, il se contentait de venir chaque jour dans ce bar de la porte St Ouen dépenser sa retraite et brûler en lui ce qui pouvait encore l’être. Avec le temps, Moktar, le patron, était en quelque sorte devenu sa famille. Bien sûr, il avait eu un fils, mais, à présent, il avait honte de son père et de son foutu penchant pour la picole à haute dose. Aussi s’était-il dépêché de tirer un trait sur lui, sitôt sa mère enterrée. La respectabilité était à ce prix. Maurice ne connaîtrait jamais sa descendance autrement qu’en photo et il se demandait souvent comment il avait pu donner le jour à un putain de fonctionnaire modèle. Le mieux était simplement d’éviter d’y penser. De faire le temps qu’il restait sans trop se poser de question, en prenant la vie comme elle venait, un point c’est tout. Il alluma sa énième gitane sans filtre de la journée et remit une tournée de ce gros rouge sombre et épais qui fouettait le sang, quand le jeune Nordine entra dans le bar.
- Alors Maurice comment tu vas ? Demanda le jeune beur.
- Pas mal, tout compte fait. Tu veux boire un coup ?
- Envoie un pastis, Moktar.
- Tiens, au fait tu connais Bruno ?
- Bruno ? Lequel ?
- Pourquoi y en a plusieurs ?
- Bah ! Y a celui qui travaille au garage, celui qu’habite dans la cité derrière et puis le grand, celui qu’est avec la sœur de Fatou.
- Ah, ouais c’est lui !
- Un peu que je le connais. Tiens, on a encore fait la foire, y a pas trois semaines de ça ! Tu sais que c’est un furieux, celui-là.
- Pour sûr, tu l’as dit !
- Putain, il a une de ces descentes, j’voudrais pas la remonter à pied !
- C’est sûr que ça va pas être facile maintenant.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Oh ! Pour rien. C’est juste qu’il est mort dimanche.
NUIT SAUVAGE
Elle s’appelait Suzy, mais il y avait fort à parier que ce n’était pas son vrai nom. Après tout, je me foutais totalement de son état-civil. Elle pouvait bien s’appeler comme elle voulait, cela n’avait pas la moindre d’importance. Pas ce soir. Je remarquais dans l’escalier, assez raide, qui nous menait à son petit appartement dans une rue derrière la gare de l’Est, que ses cuisses étaient musclées, tandis qu’elle avait ça et là quelques rondeurs qui renforçaient agréablement sa silhouette.
J’avais fait sa connaissance sur le web peu de temps auparavant. Nous avions échangé quelques mails avant la rencontre fatidique dans un bar proche de l’opéra. Suzy était une fille toute simple. Une fille qui en savait long sur les hommes et avait cessé de croire au prince charmant depuis longtemps. Une fille que la vie n’avait pas épargné et qui savait ce qu’elle venait chercher ici, ce soir : Du frisson, du sang neuf, du plaisir immédiat, sans contrainte, du désir sans question, sans état d’âme et sans lendemain. Je n’aurais pas à lui promettre la lune et elle ne se prendrait pas pour ma mère. Voilà qui nous ferait gagner du temps et nous éviterait trop de déconvenues amères. Nous voulions juste profiter de l’un de l’autre, marcher sur les braises.
Son appartement était minuscule, mais décoré avec goût dans des couleurs plutôt chatoyantes. La lumière était douce et chaude, presque apaisante. Sur les murs, il y avait de nombreuses photos d’un petit garçon. Il est chez son père, avait-elle dit dans un sourire cependant qu’elle roulait un petit pétard, histoire de détendre un peu l’atmosphère. Suzy sortit une bouteille d’un punch corsé de sa composition, puis elle glissa un disque de l’inusable Marvin Gaye à un volume très faible et commença à se trémousser, à onduler doucement. Comme je ne fumais plus depuis bientôt trois ans, l’herbe m’agita bien vite les neurones. J’avais la délicieuse impression d’être défoncé comme à l’adolescence. Quand on a mon parcours, je vous jure que ça a de quoi surprendre ! Mais il faut bien avouer que je n’avais pas été aussi clean depuis mes treize ans. Peut-être que ces trois années d’abstinence totale avaient remis mes compteurs internes à zéro. Mieux valait éviter d’y penser sinon il ne se passerait pas longtemps avant que je ne repique au truc. Pour moi, c’était de l’histoire ancienne, la page était tournée et je ne voulais plus finir déchiré au matin, me ramassant en vrac, parfois en compagnie de femmes dont j’ignorais ce qu’elles faisaient dans ma vie. Généralement, elles disparaissaient avant que j’ai eu à leur poser la question. Certaines néanmoins avaient essayé de s’accrocher. Comment pouvaient-elles espérer porter le flambeau de mon putain d’enfer personnel en n’ayant pour seuls desseins que la même vie que leurs parents faite de pavillons à crédit, de clubs de vacances, de catalogues de vente par correspondance, de variété française, de petites voitures économiques, de sexe deux fois par semaine à heures fixes, j’en passe et des meilleurs. J’avais beau essayer de m’en persuader, d’essayer sincèrement d’y croire, rien n’y faisait : Je ne me reconnaissais pas dans leurs aspirations. Elles avaient du mal à le comprendre et j’avais parfois eu du mal à l’accepter. Mais il y avait une raison à cela. Une raison qu’il n’était pas si aisé d’admettre et que je mettrais d’ailleurs un moment à assimiler : je m’ennuyais à mourir. Je m’y faisais chier à cent sous de l’heure dans leur petite existence. Je n’étais pas meilleur que les autres. Ni plus malin, ni plus intelligent. Mais bon dieu, j’avais de la vie plein les veines, ça bouillonnait là-dedans et je refusais de me ranger avant d’avoir épuisé toutes mes cartouches. Je n’avais aucun plan de carrière, pas la moindre velléité directoriale, je n’ambitionnais pas d’être cadre, ni d’asservir mes semblables pour un petit morceau de pouvoir dérisoire. Je n’avais rien du bon garçon, rien du gendre idéal, bien lisse et rassurant. Au mieux, pouvais-je faire illusion un moment, en donnant le change tandis que je brûlais comme une torche en explorant ma nature profonde. Pourtant, pour certaines, j’avais fait des efforts, des vrais, des durs. Mais la vérité, c’est qu’il ne tardait jamais avant que je ne parte en vrille. Comme disait fort justement Iggy (encore lui !) : I need more, j’ai besoin de plus. Pour moi, ça avait toujours été une évidence.
Je me suis collé à Suzy, épousant le roulement lascif de ses hanches. J’aurais volontiers plongé mes lèvres dans son cou, mais elle me repoussa dans le canapé et m’intima gentiment l’ordre de ne pas bouger. Presque aussitôt, elle débuta son petit show, ôtant une à une ses fringues, délicatement, en cadence. Les petits spots faiblards luisaient sur sa peau créole. Elle voulait que je la regarde faire son numéro et visiblement, elle le faisait depuis un moment, car il était sacrément au point. Elle fit glisser son pull, langoureusement, en se massant les seins avec application, prenant soin que je n’en perde pas une miette. Bientôt, elle fut entièrement nue, frôlant ma bouche de ses mamelons dressés, exhibant, caressant son sexe glabre tandis qu’elle prenait son temps pour trouver le chemin de mon âme. L’Eden n’allait pas tarder à nous tendre les bras. Pas un Eden de chimères pour bigotes sur le retour. Non celui-là était bien vivant et vibrait sous mes doigts. Un Eden de chair et de sang. Le seul qui vaille, le seul auquel j’aspirais. C’était un de ces soirs où la vie s’offrait dans les grandes largeurs. Un des ces soirs où on l’en semble en phase, en osmose avec l’univers tout entier et où il n’y avait rien d’autre à faire qu’à en profiter. Moins de quatre heures auparavant, j’avais signé mon premier contrat d’édition et encaissé le chèque qui allait avec. Voilà qui officialisait ce que j’avais toujours été : Un écrivain. Un écrivain en route pour la nuit sauvage.
PORTE COCHERE
Sandra adorait débarquer à l’improviste, juste avant la pause du midi. Je l’avais rencontré presque un an auparavant et nous avions, depuis, établi une relation épisodique qui nous convenait tous les deux. Sandra avait fait un beau mariage de convenance avec un musicien soucieux d’épouser une femme superbe pour masquer à sa famille et au reste du monde, le fait qu’il était homosexuel. Sandra n’en prenait pas ombrage. Elle-même ne dédaignait pas les filles et disait en riant que ce qu’elle préférait chez son mari, c’était sa carte American Express. Bref, ce n’était qu’un couple de façade où chacun semblait trouver son compte. D’ailleurs, Sandra prétendait souvent qu’elle n’aurait échangé son mode de vie pour rien au monde. Ce qui était aisément compréhensible, étant donné qu’à tout juste vingt et un ans, elle habitait un immense duplex dans le quatrième arrondissement de Paris, n’avait aucun souci d’argent et jouissait d’une liberté quasi-totale. Franchement, on avait déjà vu plus difficile comme existence. Pour ma part, mon état était nettement moins brillant. À cette époque, je travaillais dans ce grand magasin parisien et en bavais bien plus que nécessaire à cause de mon caractère de chien, mais surtout en raison de l’incapacité notoire à courber l’échine qui allait avec. De retour des États-Unis, je n’avais pas eu vraiment le choix. Il avait fallu trouver un job au plus vite pour payer les factures et se loger. Je m’étais dit que je ne m’attarderais pas dans ce boulot, que c’était juste un pis-aller en attendant. Mais finalement, dix-huit mois avaient passé et j’étais toujours en place !
Sandra, donc, se montrait toujours un peu avant midi. Elle faisait le tour du rayon, drapée dans son immense manteau blanc. On aurait dit une espèce d’apparition divine avec sa peau laiteuse et ses cheveux mi-longs, noir comme de l’ébène. Elle avait une classe rare, une élégance du geste qui trahissait une éducation bourgeoise. Mais sous ses airs de jeune fille de bonne famille sommeillait en elle, une prédatrice aguerrie. Jouer avec le feu était dans sa nature profonde. L’un de ces petits plaisirs favoris consistait à m’allumer à mort alors que je vendais péniblement un petit téléviseur ou autre chose à une des mémères du quartier. Elle se positionnait de façon à ce que je ne puisse pas la manquer. Puis, discrètement, ouvrait son manteau et par exemple, dévoilait un chemisier transparent qui ne masquait rien de ces petits seins célestes. Ce jour-là, elle opta pour une autre technique et alla s’asseoir sur l’un des sièges du bureau qui avaient la particularité de se balancer d’avant en arrière. Là, mimant à la perfection la cliente impatiente, suivant un fin mouvement de balancier, elle croisait et décroisait les jambes sous sa mini-jupe, suffisamment haut et suffisamment longtemps pour que je vois qu’elle ne portait pas de culotte. Soudainement, vendre mes bazars électroniques devenait beaucoup plus compliqué. Elle, ça la faisait marrer de me voir perdre les pédales et m’emmêler les crayons à loisir. Bon dieu ! J’étais comme un dingue. Et encore, c’est rien de le dire. C’était une tempête tropicale qui soufflait dans mes artères, prête à tout dévaster cependant que la vente s’éternisait et que je frôlais la rupture, le chaos à chaque seconde. La mamie pinaillait sur des détails ou atermoyait à loisir : Un coup, je prends celui-ci, un autre celui-là. On aurait dit qu’elle le faisait exprès pour éprouver mes nerfs ! Guidé par une sorte d’état second, je finissais par l’éconduire sans ménagement et filais comme une fusée au vestiaire. Là, je jetais mon badge, enfilait une veste et grimpait quatre à quatre les escaliers qui me conduiraient vers la rue, vers la liberté, vers Sandra et son sexe de velours. La pluie commençait à tomber alors qu’enfin je la rejoignais. Elle arborait cet air resplendissant qui indiquait qu’elle était toute heureuse de son effet. Plus les semaines passaient, plus ostensiblement, par petites touches, j’étais accroc de cette fille. Avant même de penser à autre chose, je voulais m’emplir d’elle. Je voulais sentir son parfum, la douceur inouïe de sa bouche, de ses lèvres. Je voulais la serrer encore contre moi. Comme un talisman, une fontaine de jouvence, un antidote contre tous les minables qui prenaient leur pied à me pourrir la vie. Mais pour l’heure, aucun d’entre eux ne pouvaient plus m’atteindre. J’étais hors de portée. Intouchable au septième ciel. Nous marchâmes un peu dans les rues, au hasard, sa tête posée sur mon épaule. Le peu de temps dont nous disposions réduisait à néant ce désir d’intimité incendiaire qui cavalait en moi. Généralement, nous nous retrouvions le soir, chez elle, pour assouvir nos aspirations charnelles débridées. Sandra trouvait, inventait sans cesse de nouveaux jeux dans le seul but d’aller toujours plus loin vers le plaisir, vers le vertige ultime. Celui qui finirait par nous engloutir et dont nous espérions ne pas revenir. Les visites du midi n’étaient finalement qu’un prétexte pour exacerber encore un peu plus le désir, l’appétit de chair qui nous liait l’un à l’autre.
Ce jour-là, je savais qu’il me serait impossible de tenir jusqu’au soir. Pourtant, la pluie avait redoublé d’effort pour calmer nos ardeurs. Dans une rue adjacente au magasin, nous avions trouvé refuge sous une porte cochère vert sombre. Sandra avait sonné en riant, au hasard, à l’interphone et après un bip immonde, la lourde porte s’était ouverte, dans un grincement métallique. Un hall désert s’offrait à nous, avec ses pavés propres comme des sous neufs, sa glace qui courait tout le long du mur blanc crème et surtout pas une âme qui vive. À peine à l’abri, l’incendie s’était propagé comme porté par le vent du soir. J’ai attrapé Sandra et, brûlant d’impatience, je me suis collé contre elle. Ma langue s’activait sa bouche offerte. Ses baisers sentaient l’orage de printemps, tandis que je relevais sa jupe et découvrais le sexe déjà chaud et fondant. Dans un moment d’inconscience qui frôla l’extase, elle fouilla mon pantalon et me guida en elle. Dans ma poitrine, mon cœur était prêt à exploser. Sa gorge haletante se tendait, se serrait à intervalles réguliers. Mon pauvre corps n’était plus qu’une torche. Ses longues jambes enroulées autour de mes hanches se contractaient en une impulsion spasmodique cependant que Sandra réprimait de petits cris aigus en mordant à pleine bouche le col de ma veste.
Quand nous sommes ressortis, la pluie avait cessé et il me semblait que cette journée avait pris un tour nouveau et inattendu. En fait, c’était la vie tout entière qui prenait une tournure nouvelle quand Sandra était dans les parages. Une tournure plus intense, plus excitante, plus dense, aux odeurs de soufre certaines, mais où luisaient encore si fort les derniers feux de l’innocence. Pourquoi, diable, l’avais-je laissé filer ?
Retard
Le train s’était brusquement arrêté au milieu de nulle part. Immobile au milieu d’une dizaine d’autres voies. Bien que nous soyons encore tôt dans la matinée, il faisait une chaleur étouffante dans le wagon. Les commérages matinaux des secrétaires comptables qui jacassaient avec ferveur sur tout et rien, avaient très vite cessé, pour laisser s’exprimer leur impatience belliqueuse. Elles prenaient à parti les autres passagers qui s’enflammaient à leur tour. Pour ne pas être en reste, des costards cravates vociféraient leur agacement. Sans traîner, la colère des bureaucrates informaticiens grimpait en flèche. Menaçante, arrogante et stérile. Mais de qui se moque-t-on ? Disaient en substance, ces hordes de passagers, sûrs de leur bon droit, laissés à l’abandon comme des âmes en peine. Une bonne moitié de l’assistance tentait de combattre le désarroi naissant en regardant nerveusement leur montre toutes les huit secondes tandis que les minutes filaient irrémédiablement vers des paradis plus ponctuels. Je savais déjà que nous avions perdu toute chance d’être à l’heure ce matin. Je n’avais plus aucune illusion sur le sujet. J’allais encore devoir essuyer les jérémiades et remontrances des Pitt-bulls d’opérette en cravate qui nous dirigeaient, névrose en bandoulière, imbus jusqu’à la moelle de leurs putains de prérogatives. Je devrai subir leurs remarques assassines, la journée entière, sans broncher. Ce soir, je rentrerai avec les nerfs à fleur de peau et l’envie d’en finir rivée aux entrailles. J’ai eu, une seconde, la tentation de descendre et de marcher sur les voies vers un autre destin. Plus immédiat et moins rébarbatif. Mais, je n’en ai rien fait. Je suis resté raisonnable. Bouillonnant au bord du chaos intérieur, mais raisonnable.
Au loin, le périph’ était saturé et de la fenêtre, je pouvais voir à travers les vitres sales, les voitures collées les unes aux autres comme des petites fourmis hystériques. Les minutes s’écoulaient toujours lourdes et pesantes sans que nous ne bougions d’un iota. Mais même la colère s’épuisait dans la torpeur étouffante du wagon. Nous étions impuissants. Pris au piège de ce train immobile. Témoin et victime de la dérive banlieusarde.
HÔTEL DE NUIT
Elle s’était assoupie sur le côté. La lumière faiblarde de la chambre se reflétait mollement sur sa peau diaphane. Dans mon coin, immobile, je l’observais en silence. Je me délectais des courbes délicieuses de son corps, de ses petits seins roses, de ses cheveux blonds qui étaient comme des flammes qui lui couraient dans le dos. Le lit, comme la chambre, semblait avoir été dévasté par le désir insatiable qui brûlait nos artères. Maintenant, elle lâchait du lest dans les bras de Morphée et était simplement bouleversante dans sa nudité la plus absolue. Rarement une femme s’était approchée aussi près de moi, de ce que j’étais vraiment, de ce à quoi mon âme cabossée aspirait. Mais j’étais certain qu’elle ne s’en rendait pas compte. Elle se contentait de rire à gorge déployée aux conneries que je sortais en rafales avant de se donner sans retenue dans une étreinte qui repousserait la mort en moi pour longtemps. Il était deux heures du matin quand elle quitta la chambre. Elle sourit de toutes ses forces une ultime fois en montant dans sa voiture avant que la vie ne nous sépare pour toujours. Je crois qu’elle ne se douta jamais à quel point j’étais amoureux d’elle.

