Laurent Ducastel Ecrivain

03 juillet 2017

FORD MUSTANG

-          J’aimerai bien savoir ce qui vous pousse à écrire ? Me demanda-t-il soudain sur un ton vaguement condescendant alors que nous arrivions au dessert.

 

Mais franchement, que voulait-il que je réponde à une question pareille ? C’était bien là, la palme d’or des questions à la con, non ? Qu’est-ce qui pouvait bien me pousser à écrire ? Eh bien, je vais vous dire, je n’en savais rien ! Et d’ailleurs, pour être tout à fait honnête, je m’en foutais. Jamais cette question ne m’avait effleuré. C’était comme ça et il en avait toujours été ainsi. De mon point de vue, il n’y avait pas grand-chose d’autre à en dire. Point à la ligne.

Seulement, ce type était un coriace, pas le genre à lâcher l’affaire et à l’autre bout de la table, Monsieur attendait fermement sa réponse, essuyant son front dégarni avec un mouchoir brodé à ses initiales. Il me tendait son plus beau sourire carnassier, toutes dents dehors, ravi de me voir ainsi sécher. Ses yeux, exorbités par l’alcool, vibraient d’un intense plaisir. Un plaisir de minus. De comptable. Assis en face de moi, il avait déjà passé une large partie du repas à me narrer, dans les détails, ses exploits de bureau ou comment il améliorait le rendement des feignants qu’on lui donnait à diriger. Faisant preuve d’une abnégation d’usage, alors que je brûlais de lui rentrer dans le lard, je me demandais comment ma sœur avait pu nous inviter conjointement. Ce type était le mari d’une de ses amies et chaque pore de sa peau transpirait sa morgue de cadre sup, imbu de lui-même jusqu’à l’extase. C’était un pyromane de salon, un blanc-bec trentenaire vouant au genre humain qui n’était pas de sa caste, un mépris magnifique qui faisait partie intégrante de sa fonction et de sa condition.

 

À intervalles réguliers, il se raclait nerveusement la gorge comme on jette de l’huile sur le feu. Je suis à peu près certain qu’il s’attendait de ma part à une saillie pseudo-philosophique qui lui donnerait l’occasion d’étaler sa culture. C’était l’usage ces temps derniers dans les dîners en ville. Encore un peu et il nous brandirait Houellebecq, Angot, plus quelques autres encore dont le dernier Goncourt, peut-être, avant d’enchaîner aussi sec sur Lacan et consorts. Il érigerait en vérités absolues, des opinions toutes faites, piquées dans les journaux, ou plus simplement dans n’importe quel talk-show du soir. En fait, ce mec se foutait éperdument des raisons pour lesquelles j’écrivais. Tout ce qui l’intéressait, c’était de nous en foutre plein la gueule. Il voulait juste nous prouver qu’il valait mieux que nous et que moi, en particulier, l’écrivain de banlieue qui survivait au RMI. En vérité, il était seul sur son nuage. Il me faisait penser à ces strip-teaseuses isolées dans leur cabine. Oui, Monsieur nous tapait une bonne séance de peep-show, de branlette mentale non simulée, exhibant sans vergogne les attributs gonflés de sa réussite sociale, pour masquer que derrière c’était la pampa, le vide sidéral. Mais pour l’heure, il jubilait comme un dingue et à n’en pas douter, demain au bureau, tout le monde saurait qu’il s’était payé un écrivain. Un tout-petit, un pas connu, mais un écrivain quand même.

-          Pourquoi, j’écris ? Bah, j’en sais rien ! Ai-je fini par répondre . Peut-être, pour être sûr de ne pas te ressembler, mon petit gars !

 

     Je vais vous dire, je crois que je n’aurais pas pu faire pire. Cette dernière remarque lui avait cinglé au visage comme un coup de fouet et l’avait ramené à la dure réalité. En une fraction de seconde, ma pauvre sœur était devenue livide. Coutumière de mes débordements et dérapages légendaires, elle se demandait ce que j’allais encore bien pouvoir inventer. Mais il n’y avait rien à ajouter. Nous appartenions à deux mondes qui n’étaient pas prêts de se rencontrer. Voilà, j’avais mon compte de cadre sup pour ce soir, aussi me suis-je éclipsé sans tarder. Pour me détendre un peu, j’ai pris par la forêt. Rien de tel qu’une petite virée en solitaire pour me remettre les idées en place. Mon antique Opel Break ronronnait tranquille tandis que Brian Setzer nous faisait son numéro à la radio. En fait, je me laissais doucement aller à rêvasser, filant plein tube sur une route déserte de mon Texas imaginaire, au volant d’une fulgurante Ford Mustang GT 500 millésime 1968. Tiens, en voilà une bonne réponse à sa question !

-          Pourquoi tu écris ?

-          Bah ! pour me payer une Ford Mustang ! 

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26 juin 2017

LE SHERIF

   J’ai toujours nourri une sorte fascination, assez tordue j’en conviens, pour les sales cons. Enfin, je veux dire les GROS cons, les vrais connards fiers d’eux-mêmes pour cela, nimbés dans leurs certitudes minables. Oui, j'avoue une inclinaison un rien perverse pour tous ces fiers-à-bras toujours prêts à en remontrer aux autres, ces redresseurs de torts à la petite semaine persuadés d’être vitaux à la société, imbus de leurs maigres prérogatives de chefaillons de bas étage, ces psychorigides du plus bel effet, ces monuments sur pattes de la connerie humaine, banale et tristement ordinaire. C'était des mecs qui n’allaient nulle part, en étaient parfaitement conscients et avaient décidé de faire chier leur monde, histoire de lui faire payer comptant leur propre défaite.

 

   Et s’il y a bien une corporation où ce genre d’individus pullule, sans vouloir évidemment généraliser, c’est bien celle des policiers municipaux. Au village, nous en avions un spécimen exceptionnel. Pour tout dire, il aurait aisément pu servir de mètre-étalon. Pendant des décennies, il n’avait été qu’un garde champêtre de campagne surtout préposé aux bistrots du coin. Mais voilà qu’en fin de carrière, il avait subitement été promu policier municipal sous l’impulsion du nouveau maire de la commune qui entendait par-là lutter contre la délinquance, rassurer les citoyens et augmenter les impôts locaux. On lui avait même donné un adjoint à sa mesure : Le fils du menuisier dont même son père ne savait que faire, mais qui était fort influent au conseil municipal. C’était là une bien belle équipe pour faire régner l’ordre et la loi : Un poivrot et un crétin ignare qui savait à peine écrire son nom et dont les rapports font encore rirent les secrétaires de la mairie ! Mais passant outre le qu’en-dira-t-on, notre ex garde-champêtre bombait le torse et faisait le beau, les jours de marché dans son uniforme neuf qui se mariait si bien à son teint rougeaud. Bien sûr, dans sa tête, il devait se prendre pour une espèce de flic américain, défenseur de la veuve et de l’orphelin. Certaines mauvaises langues l’avaient d’ailleurs surnommé le Shérif. Mais il officiait en Provence et sa voiture de service était une petite Fiat achetée d’occasion sur laquelle, à la va-vite, on avait collé de travers, ça ne s’invente pas, l’inscription police municipale.

 

  C’est le jour d’été où le tour de France passa au village que notre homme connut son heure de gloire. Une gloriole à la hauteur du personnage. Depuis le lever du soleil, il s’agitait sur la place, repoussant sèchement les badauds derrière les barrières. Il s’agissait de ne pas se laisser déborder, n’est-ce pas, par la foule des curieux qui voulaient voir de près les toxicomanes multicolores à roulettes . Ainsi donc, vers onze heures, on annonça le début de la caravane du tour. Ayant finement préparé son coup, notre homme prit place sur le passage clouté dans le virage au centre de la place, d’où tout le village pouvait le voir. On aurait dit un paon faisant la roue. Il en rajoutait à mort dans des poses qu’il avait dû voir dans des séries d’outre-Atlantique. Casquettes à ras des yeux, eux-mêmes à l’abri derrière de fausses Ray-ban achetées chez le libraire, l’air réprobateur, il surjouait le dur qui a tout vu, agitant frénétiquement son bâton au passage des convois publicitaires qui précèdent les coureurs. Il y avait là, au bord de la rue, à l’ombre des épais platanes, tout un groupe de mamies devant les quelles il ne manquait pas de parader. Mais aussi la bijoutière, une bonne bourgeoise toute excitée qui poussait de grands cris hystériques et se ruait comme la misère sur le monde sur toutes les merdes publicitaires à deux balles qu’on balançait par poignées à la foule avide. Le shérif, lui, n’avait cure de ces modestes présents. Il veillait au grain, campé sur son passage clouté et saluait d’un geste martial, tête haute et port altier, chaque passage des gendarmes ou des motards, comme s’il était l’un des leurs, lui l’ancien garde-champêtre. Les pandores eurent vite fait de calculer le bonhomme et se mirent à multiplier les passages pour se foutre copieusement de sa gueule. Mais lui, il jubilait et ne fut pas loin de tutoyer Dieu quand le peloton passa devant lui escorté par les caméras de la télé.

   Malheureusement, les bonnes choses ont une fin et au regard de son âge, on lui octroya bientôt un remplaçant qu’il fut chargé de former. Depuis un moment, les jeunes du village, sur leurs scooters, se payaient sa tête sans retenue et il décida de frapper un grand coup, histoire de montrer aux pubères qui était le patron en ville. C’était un après-midi, à la fin du printemps, sur la route du lac. L’alcool du midi flottait encore dans ses veines quand il aperçut les mômes sans casques, clopes au bec sur leurs pétrolettes. Voulant impressionner durablement son nouvel acolyte, il laissa passer les jeunes qui venaient en sens inverse et là, tel Starsky et Hutch, il tira net le frein à la main de la Fiat. Mais au lieu d’un demi-tour fumant, la voiture continua sa course folle dans le fossé où elle fit un tonneau complet, pulvérisant outre le toit, la rampe de gyrophares qui faisait sa fierté. C’en fut trop pour l’estomac du shérif qui décida illico de protester en renvoyant sur les genoux du malheureux adjoint, tout ce qu’il contenait. Ainsi s’acheva dans un champ de tomates, la carrière du shérif. A suite de cela, il fut mis en retraite et s’avina définitivement. Mais au village, Il a fait involontairement don d’une expression qui est restée dans l’air dès lors qu’un ahuri montre l’étendue de son talent :

Hé dis donc, peuchère, tu l'as vu celui-là, il est con comme un flic municipal !

 

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19 juin 2017

L'ESPOIR, C'EST POUR LES CONS

-        Faut tenir, Laurent, faut pas perdre espoir, disait-elle cependant que sa morgue, son dédain hurlait le contraire.

-        L’espoir va-t-il payer mes factures ? lui envoyais-je sans un temps mort.

-        Non, mais ça va finir par aboutir. Je sais que c’est long, mais vraiment il y a de l’espoir pour vous.

-        Eh bien, que l’espoir aille se faire foutre, m’entendis-je lui dire en me levant d’un bond. 

   Sans attendre, au comble d’une putain de colère froide, je sortais de son bureau et partais, sans même claquer la porte. Derrière moi, je ne laissais qu’un silence bourgeois, emprunté, bien propre et bien convenu. Probablement qu’elle soufflerait un grand coup avec la satisfaction du devoir accompli, avant de reprendre une tasse de thé chinois, acheté à prix d’or dans une boutique bio. 

   Je n’avais pas atteint le bas de l’escalier que je me demandais déjà si je ne venais pas de mettre quinze années d’efforts à la poubelle. Quinze années à en baver, quinze années à ravaler sans cesse sa fierté, à bouffer des clous et des graviers. Et voilà qu’au moment même où je croyais avoir fait mon trou, un tout petit trou, on m’évacuait comme un laquais. J’avais fait le job, le livre s’était correctement vendu et maintenant, on me priait de déguerpir sans faire d’histoire.

Et je n’allais pas en faire, ces fumiers le savaient.

Sinon, plus jamais je ne publierai.

Sinon, ce serait la mort.

   J’ai marché sur les boulevards, ressassant ma colère. A dire vrai, j’étais plus décontenancé, plus déçu que réellement en colère. Car, je ne comprenais pas tout à fait ce qui m’arrivait. Et surtout, pourquoi ça m’arrivait ? J’avais joué selon leurs règles. Et, disons-le, j’avais même été plutôt discipliné et carrément corporate. Mais ça n’avait pas suffi. En fait, pour les mecs comme moi, les moins que rien, les sortis de nulle part, ça ne suffit jamais.

   Et là, tandis qu’elle me parlait et vantait mon travail en regardant ailleurs, évitant mon regard pour envoyer des SMS, j’avais soudainement compris que l’espoir dont elle se gargarisait, n’était qu’une chimère de plus.

   Oui, l’espoir, celui qui nous tenait tous debout, l’espoir n’était, en définitif, qu’un vrai piège à cons. On l’agitait bien fort, et nous, les petites-mains, les soutiers, les chevilles ouvrières du métier, nous cavalions à perdre haleine, crétins trop naïfs ou trop éreintés pour être clairvoyants.

   Car pour elle, petite marquise rive gauche, vous n’étiez in fine, qu’un Schpountz de plus, dont elle aurait oublié le nom, sitôt sortie de la pièce. Enfin, sauf si demain, vous rencontriez, par hasard, le succès, auquel cas, elle ne serait que miel et louanges. 

   Depuis mon adolescence, je n’avais jamais été autre chose qu’un marginal. Un mec qui, en dépit de ses efforts, ne rentrait dans aucune case.  Des  décennies durant, j’avais été le mouton noir de ma famille, la honte de ma mère, les quolibets ignobles des autres, un putain de fardeau pour tous. Mais j’avais toujours su où était ma voie. Longtemps, j’avais fait face à l’incompréhension, autour de moi. Un artiste dans la famille, ça pue la feignasse, disaient-ils dans mon dos. Je n’en avais cure et avait tracé ma route. Certes, elle n’était pas vraiment celle que j’avais imaginée. Certes, elle était chaotique et cabossée. Mais c’était la mienne, et elle m’allait. Elle avait un sens à mes yeux.  Enfin, j’avais cru sortir la tête de l’eau et voilà qu’on me renvoyait, sans préavis, à mon éternelle condition : un moins que rien.   

   En quelques mois, j’avais bouffé tout ce que j’avais gagné. Une année complète à faire des dossiers, à présenter des projets, à attendre, à être sur tous les fronts. En pure perte.

   J’avais cru passer un cap. Mais une fois encore, les barreaux de l’échelle sociale s’étaient rompus sous mon poids. Et c’est ainsi qu’on trouvait mon livre  dans toutes les librairies, cependant que je faisais un retour triomphal aux minimas sociaux, à la précarité, aux loyers impayés et à la merde en barre.

   Même si j’avais une bonne capacité d’encaissement, le coup était violent, aussi retors qu’inattendu. J’étais sonné, KO debout à tituber sur le ring. J’avais cinquante berges, et plus aucun moyen d’inverser la vapeur. C’était trop tard. Je n’avais plus assez de souffle, plus assez de jus. J’entendais l’arbitre compter, cependant que déjà, mon sang se rependait sur le tapis et qu’instinctivement, je savais que c’était fini. J’allais devoir faire le deuil de moi-même. Le deuil d’ambitions qui s’étaient révélées trop grandes pour un tocard de mon espèce.

   Et c’était ça qu’elle me disait insidieusement, tandis qu’elle me tendait son sourire refait, baignant dans sa logorrhée bien-pensante. Elle se donnait des grands airs,  de bonnes manières, faisant du name-dropping à tout crin. Mais sous ses oripeaux bourgeois, on sentait le plaisir profond qu’elle prenait à vous humilier. Oui, elle voulait que je sache qu’elle prenait son pied, qu’elle défoulait sournoisement tout le mépris que lui revoyaient les grands du métier, qui ne la prenait que pour ce qu’elle était : un simple rouage dans le système. 

   Elle n’était pour rien dans ce qui m’arrivait. Elle n’était pas décisionnaire. On l’avait juste envoyé faire le sale boulot. Et elle le faisait sans états d’âme. En bon soldat. Elle brisait des rêves, mais elle s’en foutait. Les siens s’étaient enfuis avec sa jeunesse, tandis que des rides perfides cisaillaient lentement la belle femme qu’elle avait été, pour nous montrer la vielle saloperie snob et aigrie qu’elle n’allait plus tarder à être.    

Pour l’heure, je me demandais ce que j’allais devenir.

Et il ne pouvait pas y avoir de question plus concrète.

   Je faisais naufrage pour la troisième fois de mon existence. Mon beau navire s’était disloqué, par surprise.  L’eau montait à toute vitesse. Ce n’était plus qu’une question de temps. Il n’y avait rien d’autre à faire, serrer les dents et faire le dos rond en attendant que la tempête se calme.

   J’ai fini par rentrer chez moi et j’ai empoigné ma guitare. Ampli à bloc, j’ai balancé quelques standards du vieux Neil Young, mon héros de toujours. Oui, je faisais comme l’orchestre du Titanic, je jouais jusqu’à ce que la mer m’avale. Une fois pour toute.

 

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12 juin 2017

MAUVAISE PASSE

Elle était partie un matin, presque sans dire un mot, sans une explication valable. Elle voulait faire le point, avait-elle dit avant d’ajouter qu’elle voulait éprouver notre amour. J’étais resté stoïque, à boire mon café sans même chercher à la retenir. C’eut été peine perdue. Je savais parfaitement à quoi m’en tenir : quand les femmes vous disent ce genre de truc, c’est que la situation est en général au stade du coma dépassé. En fait, en langage de fille, faire le point signifie que notre heure a vécu et éprouver notre amour veut dire qu’elle cherche déjà un successeur.

     Lizzy avait attrapé sa valise cabossée, avait jeté ses fringues dedans, surtout les plus sexy d’ailleurs, avant de prendre le large, en arborant une mine consternée que je ne lui avais jamais vue auparavant. Peut-être aurais-je dû lui courir après dans l’escalier, avoir une franche engueulade ou ce genre de chose ? Seulement  voilà, je n’étais plus ce genre de gars. J’avais passé l’âge et mon crédit d’engueulades était épuisé. En vieillissant, je devenais fataliste, ce qui ne signifiait pas que je me résignais. J’essayais juste de prendre de la hauteur, probablement pour ne plus déguster autant qu’auparavant.  Lizzy, au contraire, avait tendance à penser qu’une petite dispute bien sentie mettait du piment dans la vie de couple. Aussi à intervalles réguliers, elle pétait un câble, mettait la baraque sans dessus dessous et me faisait sortir de mes gonds avec une dextérité, une précision remarquable. Elle claquait ensuite la porte en jurant grand dieu que je pouvais aller au diable avec mes foutus bouquins, que je n’étais qu’un connard fauché, invivable et égoïste, ce qui sur le fond n’était pas tout à fait faux. Invariablement, je lui rétorquais qu’elle n’était qu’une emmerdeuse, une fille de famille pourrie gâtée tout juste bonne à faire des colères. J’ajoutais narquois, car je savais que ça la foutrait en boule, qu’elle ne comprenait rien à la littérature et qu’elle ferait mieux d’épouser un comptable, ce qui au passage ne manquerait pas de ravir sa revêche de mère. Dans ces moments-là, je me demandais toujours ce que je pouvais bien lui trouver. C’est vrai, Lizzy se situait parfois si loin de moi. A l’extrême opposé même. Elle aimait le foot, la bouffe japonaise, les petites voitures et faire les boutiques le samedi quand elles étaient bondées. Lizzy était le style de fille qu’avait toujours envie de baiser alors que j’étais en plein boulot, à me démener avec un chapitre difficile. Lizzy détestait mes groupes préférés et spécialement Iggy Pop, cependant qu’elle vouait une passion singulière pour les tristounets chichiteux de la nouvelle chanson française.

        Seulement cela mis à part, cette fille avait dans ces veines translucides, une force de vivre hors du commun. Une force de vivre qui rayonnait et irradiait chaque instant passé à ses côtés. J’en arrivais même à me demander comment un corps aussi frêle pouvait receler une telle force. Dès le départ, j’avais senti que j’allais marcher sur des braises avec elle, mais il était devenu très vite évident que je ne désirais rien d’autre. Notre rencontre avait été, il faut bien le dire des plus banales. Je l’avais croisé dans l’escalier alors que Mademoiselle ouvrait sa boite aux lettres. Elle était magnifique et en était parfaitement consciente. Il émanait d’elle une présence, une aura dont elle jouait, je l’apprendrai par la suite, avec un art consommé. Nos regards s’étaient croisés et elle m’avait souri. Un sourire qui illuminait son visage, un sourire qui emportait tout sur son passage. Il ne lui avait pas fallu quarante secondes pour me terrasser. Encore une autre poignée de secondes et j’étais déjà prêt à la suivre au bout du monde, elle et son regard bleu profond, sa peau diaphane et ses cheveux de jais coupés courts. Brutalement, tous les soirs à six heures tapantes, j’avais une irrésistible envie d’aller moi aussi relever  mon courrier. Bientôt, involontairement, mes journées s’étaient mises à tourner autour de ce court instant. Il ne me fallut pas une semaine pour apprendre qu’elle s’appelait Élisabeth, avait trente-quatre ans, pas d’enfant et qu’elle venait de mettre un terme à une relation de neuf années. Huit jours de plus et je l’invitais à dîner. Deux mois encore et nous vivions ensembles puis une année entière s’écoula avant qu’elle ne claque la porte pour aller faire le point et éprouver notre amour chez sa mère.

         Dans les premiers jours, elle m’appela à plusieurs reprises pour tenter, soi-disant, de me rassurer. En fait argumentait-elle, nous n’étions pas fautifs. C’est juste que nous nous étions peut-être mis en ménage trop vite. Elle n’arrivait pas à trouver la distance dans notre couple. J’étais si différent des hommes qu’elles avaient connus jusqu’alors. Et il est vrai que pour faire plus différent, il aurait fallu se lever de bonne heure. Je n’étais pas issu de la petite bourgeoisie banlieusarde, je n’avais guère fait d’étude, j’avais un long passif de marginal qui tétanisait sa mère et aucun plan de carrière à l’horizon, pas plus que d’actions ou de fric à la banque. Rien de cela. Aucun des stigmates de la réussite. Cette réussite sociale si chère au cœur de sa mère, comme à tous ces petits parvenus de banlieue. Cette réussite, je n’avais fait que l’effleurer, il y a longtemps dans une autre vie. Depuis, je me traînais un karma de damné, un karma que je n’aurais souhaité à personne. Seulement, j’étais en phase avec moi-même. Mon existence était certes misérable pour ne pas dire merdique, mais à mes yeux, elle était cohérente, elle avait un sens : J’étais enfin devenu ce à quoi j’aspirais : un écrivain. Un écrivain ni riche, ni célèbre. Mais au fond, je m’en foutais. Je l’acceptais tel que ça venait même quand ce n’était pas facile. Et c’était assez souvent le cas. Je n’avais pas le choix. Au fond, je ne savais rien faire d’autre. Sans cela, la vie avait nettement moins d’intérêt. J’étais né un crayon à la main et c’est sûrement ainsi que j’allais crever.

        Dès le départ de Lizzy, j’avais entrepris un ménage en grand. Je voulais expurger toute trace de son passage. Seulement, rien n’y faisait. Cette garce était partout. Son absence et le silence qui en découlait me collaient au corps. Cependant, je m’accrochais, car je n’avais aucunement l’intention de me laisser abattre. Mon inclination naturelle pour la dépression avait failli avoir ma peau plus d’une fois aussi avais-je, cette fois, décidé d’emblée de lui tordre le cou. Ce n’était pas la première fois que je me faisais larguer. Je me donnais quinze jours pour remonter à la surface, peut-être un peu plus. Bientôt pourtant, je renouais en grande pompe avec ma grande copine la déprime carabinée et tous les vieux démons qui l’accompagnent. Comme de nombreux écrivains, je suppose, j’étais plutôt un solitaire de nature. Seulement, il y avait quand même des limites et mes quatre murs me devenaient insupportables. Je sortais tous les soirs, traînant dans le Paris nocturne, le plus souvent sur le pavé de ce dix-huitième arrondissement qui m’avait vu naître, seul ou parfois en compagnie d’une bande de furieux à la recherche du chaos qui m’anéantirait un moment. J’étais de retour dans les bas-fonds. J’espérais qu’en jouant encore avec le feu, traquant l’adrénaline, la vie s’activerait et qu’elle carboniserait le souvenir de Lizzy par la même occasion. De nouveau en solo, je renouais de bon cœur avec mes noirs penchants. Des abîmes glauques, souterrains des beaux quartiers où des corps tendus s’offraient au premier venu, lèvres agiles et rapides, sans étreintes réelles, du sexe ultime noyé dans la coke ou le speed. Et tout au bout de la nuit, dans le magnifique matin ensoleillé qui drapait les rues de la capitale d’une couleur irréelle, tout au bout la nuit, il n’y avait que le vide et la solitude. Une solitude plus prégnante, plus abyssale encore. Une solitude dégueulasse, chargée des relents de la nuit et de son cortège de remords ignobles. Je dormais peu, buvais trop, mangeais n’importe quoi à n’importe quelle heure, n’allumais la télé que de temps à autre pour voir les infos. De ce côté-là pas vraiment de changement : Le monde était en grande forme, les intégristes du dollar et des religions révélées se tiraient la bourre pour la domination planétaire, cependant que la mort tournait à plein régime. C’était une bien curieuse équation : plus il y avait d’êtres humains, plus l’humanité perdait du terrain. Oui, décidément, nous traversions vraiment une période très étrange. J’avais de plus en plus l’impression d’être le spectateur de ma propre vie. Mon éditeur était en train de déposer le bilan dans mon dos, je n’aurai pas de quoi finir le mois et pourtant tout cela ne m’atteignait guère. Je me sentais en bout de course comme rarement. Las de cette existence. Las de moi, las des hommes et toutes leurs merdes. Je ne voulais plus rien d’autre que m’éreinter, éreinter mon corps pour couler une bonne fois pour toute. Je voulais abdiquer. Fondu au noir et bonsoir M’sieur Dame ! 

      Je n’étais pas rentré à l’appart depuis deux jours. Deux jours d’errances et d’ivrogneries. Deux jours en apnée. Je déconnais à plein tube, j’en étais conscient mais peu importait, c’était un état irrépressible, une force intérieure qui me poussait, malgré moi, vers le noir. Les années qui passaient ne changeaient pas fondamentalement la donne. La volonté du chaos s’était même fait plus pugnace, d’autant plus violente que l’espoir, LE grand Espoir qui nous tenait la tripe s’était salement corrompu au fil des gamelles successives de nos amours foirés. J’avais pris une longue douche, avalé une aspirine avant de m’affaler dans le fauteuil face à la fenêtre. J’étais K.O et c’était plutôt une bonne nouvelle. Je laissais doucement le sommeil venir avant de rejoindre le lit quand soudain, deux mains se sont posées sur mes yeux.  

-          Devine qui est là ? A fait la voix dans mon dos.

       Elle n’aurait pas eu besoin de parler, son parfum aurait suffi, comme une signature indélébile dans ma mémoire. Qui est là ? Qui d’autre pouvait se tenir là, radieuse avec cet éclat dans le regard ? Elle me prenait encore par surprise, je ne l’avais même pas entendu rentrer. Je lui ai tendu un reste de sourire, en me redressant tant bien que mal pour sauver au moins les apparences alors que je me sentais tout à fait minable. Au pied de la table trônait sa valise cabossée et j’ai su qu’elle avait fini de faire le point et d’éprouver notre amour. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait mais cela n’avait aucune importance. Sans plus d’explication que pour son départ, elle a ôté le tee-shirt bleu qui lui moulait les seins, a fait glisser son jeans et sa culotte avant de se coller contre moi. Puis elle a noué ses bras autour de mon cou  et je n’ai posé aucune question cependant qu’elle embrasait le silence de la chambre. J’ai senti le souffle de la vie qui battait en elle envahir mon âme. C’était comme embrasser le soleil à pleine bouche. Le ciel se dégageait, un vent d’altitude soufflait à nouveau et j’eus l’impression de renouer avec les sommets.  L’enfer qui m’habitait venait de claquer la porte. Rien ni personne n’était de taille à lutter. Lizzy était de retour, la vie allait pouvoir reprendre. 

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06 juin 2017

SKINHEADS

   Le train ne  roulait pas depuis plus de dix minutes quand ils ont débarqué à l’étage. Nous étions au beau milieu de la nuit, rentrant laborieusement vers les méandres tardifs de la banlieue nord. Une fois n’est pas coutume, il n’y avait guère de monde dans la rame à double niveau : Hormis votre serviteur, l’assistance n’était composée en tout et pour tout que d’un étudiant qui s’était étalé sur la baquette et continuait là, sa journée et d’un jeune couple qui se bécotait goulûment derrière moi. Quatre passagers indifférents les uns aux autres, dont les regards se croisaient à peine.             Seulement voilà, soudain, ils sont apparus au bout du wagon.

  Trois mecs, crânes rasés au plus près modèle GI, mains gantées de cuir et airs mauvais de rigueurs. Je souviens m’être fait la réflexion qu’ils avaient tous l’air de sortir du même moule, tant ils se ressemblaient : de grands gabarits soigneusement formatés, pas moins d’un mètre quatre vingt de muscles épais, cou de taureau, mâchoire carrée, une fine équipe dont le plus âgé ne devait pas avoir plus de trente cinq ans. Il y a vingt ans, on les aurait pris pour des skinheads pur jus. Mais aujourd’hui, des rangers avaient remplacé les Doc Martens, leurs bombers n’étaient plus vert mais bleu et portaient accrochés dans le dos l’inscription POLICE. Il y a vingt ans, ils servaient de service d’ordre au FN, aujourd’hui ils étaient censés incarnés l’ordre tout court. Après un très court laps de temps, ils ont avancés vers nous à pas lent, le regard inquisiteur et, bien évidence, la morgue de ceux qui se savent fort. Le plus gros des trois jouait avec sa matraque, la faisant frotter contre les sièges, un peu à la façon des héros d’Orange Mécanique. Sauf que nous n’étions plus au cinéma.

  L’étudiant fut le premier à en faire les frais. Plongé dans ses bouquins, il ne leur avait guère prêté attention. Malheureusement pour lui, il avait posé son pied droit sur la banquette d’en face. Sans autre mot qu’un vague grognement, le plus gros des fonctionnaires fit claquer sa matraque contre le siège, à moins de vingt centimètres de la tête du gamin qui en fut quitte pour une belle frayeur.

Instantanément, l’air incandescent et lourd de la nuit devint électrique.

Dorénavant, il devenait évident que ces mecs n’étaient pas uniquement là pour veiller au grain. Non, ils cherchaient une affaire comme on dit dans leur jargon. En clair, ces messieurs désiraient un peu d’action. Ils ont continué d’avancer vers moi, toujours d’un même pas lent mais décidé. Arrivé à mon niveau, celui qui devait être le chef m’a fixé droit dans les yeux. Un regard glaçant qui tentait de me sonder de l’intérieur comme un scanner. Un regard chargé d’arrogance, un regard noir, froid et vide, un regard qui cherchait le coup dur. Pas de bol pour lui, je n’avais rien à me reprocher, alors à mon tour, j’ai planté mes yeux dans les siens. Et là, un peu par bravade je l’avoue, j’ai sorti mon meilleur sourire narquois. Seulement, j’étais blanc, blond et de surcroît habillé sur mon trente et un, comme cela m’arrive de temps à autre. Les trois me toisèrent d’un mépris rassurant et passèrent leur chemin.

   Mon voisin, deux banquettes plus loin en arrière, n’eut pas cette chance. Occupé à chauffer sa blonde compagne qui avait pris place sur ses genoux, face à lui, l’homme n’avait pas plus que ça fait attention à l’arrivée des forces de l’ordre. Non, il avait vraiment autre chose à faire. Ses mains avaient filé sous le pull de la fille et quelque chose me disait qu’il devait être très pressé d’être en tête à tête avec la demoiselle. Laquelle avait l’air, sans ambiguïté, de son avis tandis qu’elle collait sa tête contre la sienne, comme s’ils ne cherchaient plus qu’à être un seul et même corps. C’était là, une posture certes pas des plus décentes mais il n’y avait pas non plus de quoi fouetter un chat. Après tout, ils avaient une vingtaine d’années, l’amour leur courait dans les veines. Il était une heure du mat, dans un train quasi désert et les deux tourtereaux se sentaient seuls au monde, enivrer du désir qui brûlait leurs âmes. Apparemment, c’en fut trop pour les forces de l’ordre. Le plus costaud des trois cria sur un ton péremptoire et autoritaire, un truc du genre : ça va maintenant, lâche-lui la bouche et tiens-toi tranquille. Et avant même qu’il n’ait eu le temps de s’exécuter voilà que l’as de la matraque la lui colla sous le cou, le plaquant de fait contre la banquette. D’un geste ferme et ignoble, le chef se chargea de la blonde, l’arrachant sans ménagement aux bras de son homme. D’abord interloquée, la pauvre alla méchamment valdinguée sur le siège d’en face, de l’autre coté de l’allée centrale. Brutalement, en une poignée de secondes, nous avions basculé. J’ai senti au plus profond de moi que nous étions au bord du gouffre. Le jeune gars ne pouvait pas laisser ça là.

    Ce n’était pas possible.

    C’était une agression pure et simple.

    Une des choses contre les quelles, la police était justement censée lutter. Comme une bête prise au piège, le jeune gars a serré les dents de colère et a tenté une série de mouvements d’épaule rageur pour se dégager. Mais les flics l’avaient vu venir. Ils étaient sur leur terrain. Ils régnaient en maître et visiblement, on sentait qu’ils ne boudaient pas leur plaisir. Les deux subordonnés ont attrapé le récalcitrant et l’ont refoulé à l’autre bout de la banquette. La matraque lui immobilisait à présent la tête contre la vitre, tandis qu’ils lui maintenaient le reste du corps en cherchant délibérément à lui faire mal. Ce n’était qu’un grand adolescent et il oscillait à présent entre la peur, l’incompréhension et une rage gonflée d’une haine subite qui lui tordait le visage. C’est à ce moment que nos regards se sont croisés. Je vais vous dire, j’étais désemparé. Vraiment. Je ne savais pas quoi faire. Intervenir, ne pas intervenir ? Il est sûrement très facile d’avoir la réponse quand on n’est pas soi-même plongé au cœur de l’action. Seulement, soyons clair : Ces espèces de skinheads en uniformes me foutaient la trouille. Même si je ne suis pas à proprement parler un gringalet, je n’étais pas de taille à les arrêter, physiquement s’entend. De plus, ils auraient la loi pour eux quoi qu’il advienne. Ils étaient assermentés. Assermentés mais pour l’heure incontrôlables et armés jusqu’aux dents. Cela n’avait rien à voir avec la lâcheté, je vous l’assure. C’était juste une question d’agir à bon escient. Car dans mon esprit, il était évident que je ne pouvais pas rester les bras croisés à ne rien faire. D’autant plus que je savais pertinemment pourquoi les flics les faisaient chier : Le gamin était aussi noir que sa copine était blonde. Et dans son regard à la dérive, là plaqué contre la vitre, bafoué, humilier devant sa copine, j’ai compris qu’il savait, lui aussi, parfaitement à quoi s’en tenir. La situation semblait inextricable.  Quand par bonheur, à l’étage inférieur, un clochard qui sillonnait entre les wagons en tenant une cuite de première eut la bonne idée de prendre quelques passagers imaginaires à parti dans un florilège de jurons carabinés. Alerté, le chef s’avança vers l’escalier pour découvrir un solide gaillard qui se tenait au milieu de la plate forme, cheveux hirsutes, barbe rousse épaisse, fringues loqueteuses, regard halluciné, vacillant comme un navire dans la tourmente, se rattrapant à intervalle régulier à la barre centrale. Le gradé intima d’une voix sèche et cassante au poivrot de la mettre en veilleuse. Ce à quoi, celui-ci répondit en ouvrant sa braguette et en lui promettant séance tenante une bonne partie de plaisir anal. Soudain, il chancela sur ses cannes tandis que le wagon tanguait sur un aiguillage. Perdant l’équilibre, le clochard se retrouva violemment projeté à terre avant que son estomac ne déclare forfait et ne répande sans avertissement l’intégralité de son contenu sur le sol plastifié. Aussitôt, les flics lâchèrent prise, comme des chiens rassasiés. En meute, ils emboîtèrent le pas à leur supérieur, sans même un regard pour les amoureux. Ils les plantaient là, sans autre forme de procès. La fête était finie. Ils passaient à autre chose. Peu importe ce qu’ils laissaient derrière. Peu importe les séquelles, les rancoeurs, les ressentiments que cela ne manquerait pas d’engendrer dans le cœur et l’esprit de ces jeunes. Ce n’était pas leur problème. L’ivrogne allait prendre la relève de leur courroux.
     De longues, de très longues secondes, nous sommes tous restés sans bouger, comme tétanisés dans le silence relatif de la rame en mouvement. Enfin, le jeune gars s’est relevé, maladroitement, encore sous le choc, prenant appui sur la banquette. Dans ma gorge, les mots peinaient à sortir. J’ai quand même réussi à bredouiller un « est-ce que ça va ? » un brin faiblard. Il me répondit d’un signe de la main et d’un semblant de sourire. Puis sa copine a ouvert les vannes et s’est mise à chialer cependant qu’il la prenait doucement dans ses bras. 

    Qu’il y ait des rondes de police dans les trains de nuit est probablement une nécessité que l’époque nous impose. J’ai bien conscience que ce ne doit pas être une mission facile tous les jours. Seulement, envoyer au front des types qui visiblement ne rêvent que d’en découdre n’en revient-il au final pas à jeter de l’huile sur le feu ? Quel sens pouvions-nous donner à cette intempestive démonstration de force, cette parfaite symbolique du mâle dominant ?
  Encore maintenant, je me demande ce qui serait arrivé si le jeune black avait eu une carrure plus conséquente ou s’il avait été armé ? Vers quoi, vers quel malheur nous serions nous dirigés s’il les avait allumé comme ils le méritaient ? A n’en pas douter des vies auraient été brisées ou perdues. Et tout ça pourquoi ?

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29 mai 2017

NUIT SAUVAGE

Elle s’appelait Suzy, mais il y avait fort à parier que ce n’était pas son vrai nom. Après tout, je me foutais totalement de son état-civil. Elle pouvait bien s’appeler comme elle voulait, cela n’avait pas la moindre d’importance. Pas ce soir. Je remarquais dans l’escalier, assez raide, qui nous menait à son petit appartement dans une rue derrière la gare de l’Est, que ses cuisses étaient musclées, tandis qu’elle avait ça et là quelques rondeurs qui renforçaient agréablement sa silhouette.

 

        J’avais fait sa connaissance sur le web peu de temps auparavant. Nous avions échangé quelques mails avant la rencontre fatidique dans un bar proche de l’opéra. Suzy était une fille toute simple. Une fille qui en savait long sur les hommes et avait cessé de croire au prince charmant depuis longtemps. Une fille que la vie n’avait pas épargné et qui savait ce qu’elle venait chercher ici, ce soir : Du frisson, du sang neuf, du plaisir immédiat, sans contrainte, du désir sans question, sans état d’âme et sans lendemain. Je n’aurais pas à lui promettre la lune et elle ne se prendrait pas pour ma mère. Voilà qui nous ferait gagner du temps et nous éviterait trop de déconvenues amères. Nous voulions juste profiter de l’un de l’autre, marcher sur les braises.

Son appartement était minuscule, mais décoré avec goût dans des couleurs plutôt chatoyantes. La lumière était douce et chaude, presque apaisante. Sur les murs, il y avait de nombreuses photos d’un petit garçon. Il est chez son père, avait-elle dit dans un sourire cependant qu’elle roulait un petit pétard, histoire de détendre un peu l’atmosphère. Suzy sortit une bouteille d’un punch corsé de sa composition, puis elle glissa un disque de l’inusable Marvin Gaye à un volume très faible et commença à se trémousser, à onduler doucement. Comme je ne fumais plus depuis bientôt trois ans, l’herbe m’agita bien vite les neurones. J’avais la délicieuse impression d’être défoncé comme à l’adolescence. Quand on a mon parcours, je vous jure que ça a de quoi surprendre ! Mais il faut bien avouer que je n’avais pas été aussi clean depuis mes treize ans. Peut-être que ces trois années d’abstinence totale avaient remis mes compteurs internes à zéro. Mieux valait éviter d’y penser sinon il ne se passerait pas longtemps avant que je ne repique au truc. Pour moi, c’était de l’histoire ancienne, la page était tournée et je ne voulais plus finir déchiré au matin, me ramassant en vrac, parfois en compagnie de femmes dont j’ignorais ce qu’elles faisaient dans ma vie. Généralement, elles disparaissaient avant que j’ai eu à leur poser la question. Certaines néanmoins avaient essayé de s’accrocher. Comment pouvaient-elles espérer porter le flambeau de mon putain d’enfer personnel en n’ayant pour seuls desseins que la même vie que leurs parents faite de pavillons à crédit, de clubs de vacances, de catalogues de vente par correspondance, de variété française, de petites voitures économiques, de sexe deux fois par semaine à heures fixes, j’en passe et des meilleurs. J’avais beau essayer de m’en persuader, d’essayer sincèrement d’y croire, rien n’y faisait : Je ne me reconnaissais pas dans leurs aspirations. Elles avaient du mal à le comprendre et j’avais parfois eu du mal à l’accepter. Mais il y avait une raison à cela. Une raison qu’il n’était pas si aisé d’admettre et que je mettrais d’ailleurs un moment à assimiler : je m’ennuyais à mourir. Je m’y faisais chier à cent sous de l’heure dans leur petite existence. Je n’étais pas meilleur que les autres. Ni plus malin, ni plus intelligent. Mais bon dieu, j’avais de la vie plein les veines, ça bouillonnait là-dedans et je refusais de me ranger avant d’avoir épuisé toutes mes cartouches. Je n’avais aucun plan de carrière, pas la moindre velléité directoriale, je n’ambitionnais pas d’être cadre, ni d’asservir mes semblables pour un petit morceau de pouvoir dérisoire. Je n’avais rien du bon garçon, rien du gendre idéal, bien lisse et rassurant. Au mieux, pouvais-je faire illusion un moment, en donnant le change tandis que je brûlais comme une torche en explorant ma nature profonde. Pourtant, pour certaines, j’avais fait des efforts, des vrais, des durs. Mais la vérité, c’est qu’il ne tardait jamais avant que je ne parte en vrille. Comme disait fort justement Iggy (encore lui !) : I need more, j’ai besoin de plus. Pour moi, ça avait toujours été une évidence.

        Je me suis collé à Suzy, épousant le roulement lascif de ses hanches. J’aurais volontiers plongé mes lèvres dans son cou, mais elle me repoussa dans le canapé et m’intima gentiment l’ordre de ne pas bouger. Presque aussitôt, elle débuta son petit show, ôtant une à une ses fringues, délicatement, en cadence. Les petits spots faiblards luisaient sur sa peau créole. Elle voulait que je la regarde faire son numéro et visiblement, elle le faisait depuis un moment, car il était sacrément au point. Elle fit glisser son pull, langoureusement, en se massant les seins avec application, prenant soin que je n’en perde pas une miette. Bientôt, elle fut entièrement nue, frôlant ma bouche de ses mamelons dressés, exhibant, caressant son sexe glabre tandis qu’elle prenait son temps pour trouver le chemin de mon âme. L’Eden n’allait pas tarder à nous tendre les bras. Pas un Eden de chimères pour bigotes sur le retour. Non celui-là était bien vivant et vibrait sous mes doigts.  Un Eden de chair et de sang. Le seul qui vaille, le seul auquel j’aspirais. C’était un de ces soirs où la vie s’offrait dans les grandes largeurs. Un des ces soirs où on l’en semble en phase, en osmose avec l’univers tout entier et où il n’y avait rien d’autre à faire qu’à en profiter. Moins de quatre heures auparavant, j’avais signé mon premier contrat d’édition et encaissé le chèque qui allait avec. Voilà qui officialisait ce que j’avais toujours été : Un écrivain. Un écrivain en route pour la nuit sauvage. 

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22 mai 2017

LOIN DES HOMMES

    Elle n’était même pas vraiment jolie. Mais ça avait suffi à le crucifier. Elle lui avait juste tendu un sourire, sans arrière-pensée, au hasard. Et c’est comme si quelqu’un avait rallumé la lumière en lui.

   Dans les mois, les années qui suivirent, beaucoup se demanderait comment cette fille banale avec ses cheveux blonds filasses peroxydés, sa bouche trop grande pour son visage, ses étoiles tatouées sur les bras, ses cannes de serins, comment cette fille-là avait-elle pu susciter un sentiment aussi violent chez un homme qui avait le double de son âge ?  

   Il l’avait rencontré à un vernissage. Une expo donnée par la femme d’un de ses meilleurs amis. C’était un de ces pinces-fesses parisiens sans autre intérêt que de passer un moment dans un entre soi ronronnant.

   Elle était venue accompagner une copine, elle-même amie d’enfance de la fille de l’artiste. Au premier regard, il lui avait trouvé mauvais genre. Une petite Maryline des faubourgs, un rien vulgaire, sapée comme un sac dans un reste de punktitude assumé, avec ses chaussettes roses qui baillaient sur ses Docs Martens, et son teint diaphane qui la rendait si parfaitement transparente. Détail qui l’intrigua, contrairement à ce que son look suggérait, elle n’avait pas une once de maquillage. Sa toute première impression fut qu’elle détonnait singulièrement dans ce cercle du bon gout bourgeois de la capitale.

   Il était vite passé à autre chose. Animal à sang froid, il évoluait dans son élément, badinant, champagne à la main. Ecrivain, il avait connu son heure de gloire quelques années auparavant. Depuis, il végétait, vivant confortablement sur une réputation dont il n’était plus certain qu’elle ait encore un sens. Cependant, il était heureux. Enfin, il le croyait sincèrement, affichant tous les signes ostensibles de la réussite. Marié depuis vingt-cinq ans, épouse encore superbe, enfants brillants, appartement dans le 6ème, maison en Bretagne. Que souhaiter d’autre ? Lui-même n’en avait aucune idée. Jeune, il avait joué la rupture. Jamais, il n’entrerait dans le moule. Il se rêvait Hemingway ou Miller. Oui, il allait tout bousculer, on allait voir ce qu’on allait voir. Mais en cours de route, sa vie avait fini par ressembler presque trait pour trait à celle de son père. Jusqu’à cette belle journée de printemps, où le soleil avait décidé de faire un effort.

   Il faisait une chaleur étouffante. Raconter avec humour les banalités de circonstances, habiller pour l’hiver ceux que tout le monde déteste par convention, lui avait donné soif. Il s’était approché du large buffet tendu de draperie rouge grenat, sifflant coup sur coup deux petites vodkas orange bien serrées. C’était une technique qu’il avait mis au point de longue date : un petit coup de fouet dans les veine, tous les demi-heures, pour éviter de sombrer dans l’ennui total. Et il s’y tenait. Car depuis un certain temps, celui-ci le plongeait dans un désarroi tel, qu’il avait peur de ne plus trouver la force de cacher que toute cette existence où l’on singeait à longueur de temps des codes, des attitudes mondaines pour se croire vivant, tout ça l’ennuyait profondément. Mais il savait tout aussi surement que jamais, il n’aurait le courage d’y renoncer.

   Et puis, elle lui avait souri.

   Et soudainement, plus rien d’autre n’avait eu d’importance.

   Il avait été comme aspiré par sa présence. 

   Ça n’avait pourtant pas été un sourire de drague, plein de promesses ou de sous-entendus. Non, c’était un simple sourire, mais il allait à l’essentiel. Il montrait tant de vérité, tant de sincérité que ça l’avait bouleversé, cloué sur place. Instantanément, il avait su que plus rien ne serait comme avant. Il l’avait ressenti jusqu’au plus profond de lui. Et presque aussi instantanément, il l’avait désiré ardemment, viscéralement. Jamais, auparavant, il n’avait connu une sensation pareille. Et dans les premiers instants, ça l’avait plutôt mis mal à l’aise.

-          Vous allez bien, l’avait-elle questionné le voyant comme hagard.

-          Oui, oui, avait-il acquiescé tentant de surnager pour reprendre le contrôle avant d’enchainer sur un ton égal : Comment trouvez-vous l’expo ?

-          Franchement ?

-          Franchement.

-          A chier.

   Elle l’avait dit spontanément, sans animosité. Et ça les avait fait rire tous les deux. Ils ne s’étaient plus quittés de la soirée. C’était comme si l’ensemble du décor était devenu flou, superflu. Il ne subsistait qu’un tout petit univers se résumant à elle, à lui, et un brouhaha lointain en guise de fond sonore. Quand tous les invités furent partis, il la raccompagna chez elle, un minuscule studio près de la porte La Chapelle. Ils n’avaient pas attendu pour consommer. La tension paraissait à son comble et elle n’était pas du genre à faire des manières. N’ayant plus couché avec une autre femme que la sienne depuis longtemps, il eut un moment d’appréhension. Elle prit alors les choses en main, le glissa en elle. Il lui sembla alors entrer dans un autre monde. C’était une version inédite de l’amour. Avec une force, un don de soi tel, qu’il ne se reconnaissait plus. Pourquoi sa femme et lui n’avaient-ils jamais frayé eux-aussi à ces altitudes ?

   Quand ils eurent terminé, ils restèrent un long, long moment rivés l’un à l’autre. Sous le choc, tétanisé. C’était un moment unique. Un moment d’unité sublime comme la vie vous en accorde si peu, qu’ils tiennent le plus souvent sur les doigts d’une main. Tandis qu’elle s’était endormie, blottie contre sa poitrine, il se demanda quelle porte cette fille avait ouvert en lui. Cependant, il eut dès cet instant la certitude qu’aucun retour en arrière ne serait désormais possible. Il ne rentra pas chez lui ce matin-là, ni le lendemain, ni plus jamais. Et elle ne posa aucune question. C’était une telle évidence que ça semblait écrit à l’avance.   

   La rupture avec sa famille fut aussi violente qu’inattendue. Il espérait au moins que ses enfants, tous adultes, comprendraient. Mais ce fut le contraire. Drapés dans une morale d’autant plus rigoureuse qu’ils ne se l’appliquaient pas à eux-mêmes, ils le jugèrent durement.

-          Non mais ouvre les yeux ! avait aboyé son fils ainé, qu’est-ce que tu fais avec cette fille ? Regarde les choses en face, on dirait qu’elle sort avec son père !

-          C’est vrai, merde, t’as pas honte ? avait renchéri sa fille. Quand je pense que tu as bousillé notre famille pour cette trainée… Je ne sais pas si je pourrais te pardonner un jour.

   Pardonner ? Il avait beau profondément aimé sa fille, il n’avait que faire de son pardon. Il n’avait nulle envie de s’excuser d’aimer une autre femme, une femme différente. La désapprobation, l’anathème, il le découvrait chaque jour un peu plus dans les yeux des gens. Amis ou inconnus. Oui, il perdait ses cheveux, il était trop gros. Il faisait son âge. Elle aussi. Et alors ? N’avaient-ils pas le droit pour autant d’être ensembles et de vivre leur amour sans que ça prête à conséquence ?  Les gens auraient dû se réjouir de les voir heureux. Après tout, le bonheur n’était pas une denrée si courante que ça. Mais non, ça semblait déjà trop pour eux. Il fallait qu’ils salopent tout, qu’ils rendent leur histoire dégueulasse, avec des allusions, des ragots, des on-dit. Ce n’était que des préjugés gratuitement malveillants. Cependant, ils étaient comme un poison lent. Son milieu était toujours enclin à promouvoir les différences. A condition, qu’elles les épargnent.

   Sa femme fut la seule à ne pas être véritablement surprise. Implicitement, sans qu’il s’en aperçoive lui-même, elle l’avait senti glisser peu à peu. Dans l’ennui d’abord, dans l’alcool mondain ensuite, calfeutrant une dépression latente qui ne disait pas son nom. Elle avait tout fait pour sauver les apparences et il lui en était gré. A présent, elle voilait sa déception derrière ce masque froid et distant qu’elle cultivait professionnellement.

-          T’aurais au moins pu en trouver une belle, avait-elle juste dit sur un ton où se mêlait mépris et amertume.

 

   Il ne répondit rien. Comment aurait-elle pu comprendre ? Comment aurait-il pu lui expliquer ?

  Au fil des mois, la situation devint intenable. Le poids des apparences, des convenances finit par devenir si lourd qu’ils avaient l’impression d’être jugés en permanence. De dépit, ils finirent par quitter Paris pour la Lozère. Toutefois, là encore, le regard des autres ne les épargna pas. La vindicte fut même moins insidieuse, plus frontale dans ce monde rural, où il n’y avait pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent. Ils étaient seuls, repliés sur eux-mêmes. Le poison faisait son effet. Leur histoire se désagrégea. A la longue, elle ne survivait qu’en cherchant sans cesse des stratégies d’évitement. Son sourire se ternit peu à peu, pour se figer tout à fait. Elle rentra à Paris au début de l’automne. Ses parents furent soulagés.

   Il vendit la maison, écrivit un nouveau livre qui connut un succès aussi rapide qu’inattendu. Sa carrière était relancée, un film même était en préparation. Les portes s’ouvraient à nouveau. Sa vie d’avant était de retour, et en fanfare encore. Seulement, il s’en foutait. Tout cela n’avait plus de sens. Désormais, il n’était plus le même homme. Sa famille tenta de reprendre contact avec lui. Mais il y avait maintenant une distance que rien ne viendrait combler. Bien sûr, on se donna du mal pour sauver les apparences, comme d’habitude. Malgré cela, les jours qui passaient imposaient une vérité qu’il ne pouvait enfouir.

   Elle lui manquait tant.

  Alors, il acheta un bateau. Un solide, pour faire le tour du monde. Il le prépara minutieusement durant presque un an. Chaque weekend, peu importe la météo, il sortait en mer. S’ils avaient rompu tout contact, il savait néanmoins où la joindre. Alors sans un mot d’accompagnement, il avait commencé à lui envoyer des photos du bateau. C’était de petits signes, des bouteilles à la mer.

   Quand la date du départ fut finalement établie, il lui posta un billet laconique où il était écrit : tour du monde, départ le 3, la Trinité-Sur-Mer.

  Le jour J, lorsqu’il arriva au petit matin, il eut la délicieuse surprise de la trouver sur le quai avec sa vieille valise pleine d’autocollants. Elle lui sourit comme au premier jour, et il sentit son cœur se serrer. La brise du large fouettait ses cheveux peroxydés, renforçant encore son petit air d’animal sauvage. Il ferma les yeux un court instant et la douleur en lui s’estompa. Il voulait fixer ce moment pour toujours. Maintenant, la plénitude et l’apaisement semblaient à portée de main.

   Ils mirent le cap sur l’horizon, vers la lumière.

   Il est des moments où l’on ne peut être heureux que loin des hommes.

 

 

 

 

 

 

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15 mai 2017

CROCHET DU DROIT

    On était à trois semaines du Championnat d’Europe, son dernier combat chez les amateurs. Son coach le lui avait assuré : Quelle que soit l’issue du combat, il aurait sa chance chez les pros. Et son père poussait dans ce sens. Les instances nationales de la boxe auraient bien aimé le faire tirer jusqu’aux Jeux olympiques. Un espoir comme Gino, ce n’était pas tous les jours qu’on en croisait un. C’était presque à coup sûr une médaille assurée. Oui, mais voilà les J.O n’étaient que dans deux ans et demi. Et puis, Gino gardait une dent contre les sélectionneurs qui l’avaient évincé lors des précédents jeux, en raison de son age. Ils avaient choisi un type plus vieux, plus expérimenté qui n’avait pas passé les huitièmes de finale. A vingt ans à peine, le gamin, comme l’appelait le coach, avait un palmarès tout bonnement incroyable. Pas un de ses combats n’avait été à son terme. Que des K.O et deux arrêts de l’arbitre : un dans la cinquième et un dans la sixième. Jamais, il n’avait été plus loin. Mais cela a avait suffi pour faire de lui un champion national par deux fois.

Dans sa jeunesse, le père de Gino avait tâté du noble art sans grand succès, mais on peut dire que pour son fils, il n’avait jamais eu d’autres desseins que d’en faire un champion. Depuis qu’il était en age de marcher, Gino n’avait vécu que pour et par la boxe. Il avait été conditionné dans ce sens. C’est le jour de son huitième anniversaire que son entraînement avait commencé pour de bon. À partir de ce moment, le reste, tout le reste était devenu secondaire.

-          Retenez bien ce que j’vous dis. Le gamin s’ra champion du monde, un jour, répétait son père à loisir au café où il allait claquer sa pension, j’l’ai dressé pour ça.

 

Dressé, c’était exactement le mot qu’il employait et le fait est que c’est celui qui collait le mieux à la situation. Gino dormait à même le sol, dans une pièce à peine chauffée. Il courait ses dix bornes tous les jours qu’il neige, qu’il pleuve, qu’il vente. Il n’avait pas vraiment d’amis. Juste le coach et son sac de sable. Quand il avait eu quatorze ans, le jogging journalier s’était quelque peu compliqué. Son paternel avait récupéré aux poubelles un vieux sac à dos qu’il lestait d’un poids de quinze kilos de cailloux. Pendant l’effort, il le suivait en bagnole et lui gueulait dessus toute sa haine de minable dès que le rythme baissait. J’fais ça pour ton bien, p’tit, était la phrase dont il usait et abusait pour justifier ses excès. Souvent, en rentrant du bar, il ajoutait : Faut que tu sois dur, p’tit, plus dur que l’roc. Faut pas que t’ais peur de te faire tanner l’cuir. Et là, Gino savait que son vieux était bourré et qu’il allait lui cogner dessus. Et dur, le gamin l’était devenu. Au-delà de toute espérance. Jamais, il ne pliait et chacun des coups qu’il donnait sur le ring était chargé de haine, de rage et de frustration. Le ring, c’était son territoire, le seul qui soit hors de portée de son père, son seul espace de liberté. Son dernier adversaire en date, un hollandais originaire des Comores, un type qui cognait fort et aimait faire mal, l’avait appris à ses dépens. Dans les vestiaires, lui et ses potes s’étaient copieusement foutus de ce blanc-bec taillé à la serpe, avec son air d’ado attardé. Ce n’était pas le genre à lui faire peur, à lui, le caïd des faubourgs cradingues de Rotterdam. Il en avait vu d’autre et son visage balafré le disait pour lui. Mais avant la fin du premier round, Gino lui avait cassé deux cotes et ses uppercuts au foie lui avaient laminé les abdos, les réduisant en un champ de douleur qui allait être très dur de contenir. Le deuxième round n’avait été qu’un long travail de sape. Gino s’enfonçait dans la garde du Hollandais pour aller frapper au corps. Toujours les côtes, le foie. Encore et encore. Le gamin ne cherchait pas le coup dur. Non, pas maintenant. Il opérait une longue besogne de destruction. Au gong, le type peinait déjà à lever les bras, ses jambes accusaient le coup, mais son souffle commençait à s’éteindre. Son coach a jailli dans son coin :

-          Faut que tu le casses maintenant, lui a-t-il asséné, faut que tu lui montres qui c’est le patron.

-        J’vais me le farcir, t’inquiète. Là, je le laisse venir pour qu’il soit en confiance. Mais, j’vais le dérouiller ce cul blanc.

 

Dans la troisième reprise, le Hollandais, piqué au vif s’est laissé envahir par sa colère. Il tentait à tout prix de placer un coup, n’importe le quel pourvu qu’il inverse la vapeur. Tous les boxeurs le savent : sur un coup, la chance peut changer de camp. Poussé dans ses retranchements, le Hollandais prenait des risques, sans calculer ses appuis, jouant le tout pour le tout. Le gamin a juste eu à profiter d’un gauche sans lucidité qui n’avait fait que fouetter l’air, ouvrant à outrance sa garde. Un geste inconsidéré, malheureux. Un geste qui traduisait son désarroi devant ce petit blanc, qui lui rendait une tête, mais ne lâchait rien comme un pitt-bull enragé. Gino s’était désaxé et comme à la parade avait armé son terrible crochet du droit, une catapulte hors du commun, d’une vitesse, d’une violence et d’une précision inouïes qui avait atteint son adversaire à la tempe et l’avait séché net. Par surprise. Il s’était écroulé dans les cordes. Inerte, perdu. Son regard flottait dans le vide, comme un morceau de mort en suspend. Malgré le casque et les petits gants, le Hollandais avait été sonné durement. Huit minutes dans les choux, raide, K.O. L’arbitre, un espagnol, lui-même n’en était pas revenu. Un K.O aussi dur en amateur, c’était vraiment rare. Sur son siège, le père de Gino avait bondit en hurlant. Plus rien, ne pourrait arrêter son fils maintenant. Bientôt, ce serait le championnat, le titre puis les pros et le fric qui allait avec. C’en serait fini du RMI, des apparts pourris en HLM et de la gnôle minable. Gino, SON Gino allait changer tout ça. 

 

Seulement, depuis huit mois, Gino fréquentait une fille de sa cité, Adeline, et pas besoin d’être devin pour comprendre que le gamin était très accroc cependant que son père ne voyait pas cette relation d’un bon œil.

-          Pourquoi que tu vas pas juste aux putes au lieu de te faire chier avec cette poule ? Demanda son vieux avec son air des mauvais soirs, alors qu’ils finissaient de dîner.

-          Parce que j’ai besoin d’elle… Mais je doute que tu comprennes ça.

-          Débarrasse-toi de cette traînée, p’tit, avant qu’il soit trop tard et que tu regrettes. T’as pas besoin d’une fille. Les filles, c’est rien que des emmerdes. Et les emmerdes, c’est pas bon pour la boxe.

-          Oui, bah, c’est mon problème.

-          Vire là Gino, ou j’vais m’en charger, j’te dis.

-          Fais pas ça, p’pa. Je te le conseille pas.

 

Le vieux avait vu la lueur dans le regard de son fils et il choisit judicieusement de ne pas la ramener. Il attendrait son heure, voilà tout. 

Adeline, elle, c’était pas son truc la boxe. En fait, elle la subissait plus qu’autre chose, pour faire plaisir à Gino. Encore un an ou deux et on devrait commencer à rentrer du blé, lui disait-il pour la rassurer. Mais franchement, c’était le cadet de ses soucis. Elle voyait surtout combien il en bavait pour en arriver là. Et la vérité, c’est que ça lui faisait mal de le voir endurer tout ça. C’était pas humain, c’était pas naturel de souffrir ainsi. Mais la boxe, ça n’avait rien de naturel.

C’est elle qui a voulu aller danser ce soir-là. A dix-neuf ans, c’était plutôt dans l’ordre des choses d’aller danser. Et bien qu’il se soit découvert un naturel jaloux, Gino était d’accord pour l’y accompagner. Il voulait qu’elle soit heureuse. C’était un truc important pour lui. Alors, il avait fait le mur en douce. Son vieux tenait une cuite de première, il ne serait pas debout avant dix heures demain matin.

 

En arrivant dans la boite, Gino prenait soin de bien s’exhiber sur la piste avec Adeline, pour que tous les machos à la petite semaine, gavés à la testostérone et à la vodka orange sachent que c’était SA copine. Ce que la suite des évènements n’est jamais arrivée à élucider, c’est si le mec du bar avait sciemment provoqué le gamin pour se mesurer à lui ou si c’était juste un crétin que le whisky et l’herbe avaient rendu inconscient. Adeline sirotait un Get 31 plein de glace quand le type s’est assis à côté d’elle et a commencé à lui faire du rentre-dedans. Gino s’est arraché de la banquette pour aller directement se planter en face de l’importun. C’était un portugais. Il s’appelait José, la trentaine bedonnante, cheveux de jais tirés en arrière, mâchoire carrée et carrure de brute épaisse. Dans la vie, il était casseur. Ses mains étaient d’immenses battoirs où subsistait toujours un relent de cambouis. A présent, Ils se tenaient face à face, les yeux dans les yeux, dans une attitude de défiance mutuelle. Gino pouvait sentir son haleine chargée. José avait reculé. Un pas en arrière, puis il s’était laissé tomber sur son tabouret avec une sorte de rictus ironique.

-          Alors c’est ça ton mec, a-t-il fait à Adeline, eh bien, tu m’déçois.

 

Et là, sans prévenir, José avait commis l’irréparable. Déjà, Gino était dans les starting-blocks. Son sang bouillait dans ses veines. Jaloux comme un tigre, c’était un volcan au bord de l’explosion. Ses yeux gonflés d’exaspération décourageaient toute velléité d’apaisement. José souriait, il se délectait. Ce gars-là aimait foutre la merde, c’était dans sa nature. Alors, il planta bien droit son regard sombre dans celui de Gino puis il prit la main d’Adeline et la guida sur son entrejambe.

-          Tâte ça ma chérie, vas y régale-toi, lâcha-t-il en appuyant bien chaque syllabe,  j’veux que tu saches ce que c’est qu’un homme, un vrai.

 

Le Championnat d’Europe de Gino et les rêves de gloire de son père s’arrêtèrent brutalement dans la fraction de seconde qui suivit, quand son formidable crochet fendit l’air pour aller pulvériser la tempe de José. Ce fut comme un réflexe fulgurant. Un réflexe conditionné depuis l’enfance, son arme ultime : son crochet de championnat d’Europe. Le gamin était bien campé sur ses cannes, tout le tronc accompagnant le mouvement dans une rotation appuyant la décharge. José s’attendait à prendre un coup de poing et voilà qu’il venait d’heurter un TGV de plein fouet. Subitement, ce fut comme si quelqu’un avait coupé net l’électricité à l’intérieur de son corps. Sa tête fit un quart de tour sur elle-même, entraînant le reste du corps dans une chute inexorable entre les tabourets du bar. Face contre terre, il gisait à présent inerte sur le sol, tout juste agité de violents et hideux soubresauts nerveux. Ses bras et surtout ses mains se tendaient en de brefs spasmes reprochés : les derniers signes de la vie. Gino resta là, pétrifié, jusqu’à l’arrivée des forces de l’ordre et du Samu. Les médecins firent leur possible, mais ils ne purent pas faire grand-chose d’autre que constater le décès. L’autopsie dirait ultérieurement que José était mort d’une hémorragie cérébrale consécutive au choc. Jugé six mois plus tard, Gino fit dix-huit mois de prison, mais fut interdit de boxe à vie sous les applaudissements de la fédération. Sa peine prit effet immédiatement et son père ne lui adressa plus la parole durant les cinq années qui suivirent. Durant tout le procès, il n’avait pas eu un seul regard pour son fils. Juste cette expression de dégoût qui lui déformait le visage et qui en disait plus long que n’importe quel mot. 

 

     Curieusement, à part dans les tous premiers temps, la boxe ne manqua pas à Gino. Si ce n’était l’absence d’Adeline, même l’enfermement ne lui parut pas si difficile aux vues de ce qu’il avait toujours connu. D’accord, ce n’était pas dans des conditions idéales, mais pour la première fois, il avait du temps à lui, rien qu’à lui. Quand il fut élargi, il épousa Adeline, rangea ses gants, ses trophées et son passé dans une boite et ce fut comme s’il fermait une porte en lui. Gino fut surpris de pouvoir tourner aussi facilement la page de tout ce qui avait empli sa vie depuis qu’il était enfant. Finalement, avec les années, il en vint à se demander s’il avait seulement aimé la boxe, un jour. Car depuis ce coup fatal, jamais, il ne regretta le championnat. Ce devait être la chance de sa vie. Mais cette vie-là, finalement, n’était pas la sienne. 

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09 mai 2017

TROMPE-L’ŒIL

         Ali était chef cuistot dans un restaurant d’une de ces nombreuses enseignes qui bordent les hypermarchés aux limites de nos villes. Dans la cité, tout le monde le connaissait. Ali, c’était le mec de l’asso de quartier, un groupement de bénévoles qui tentait de venir en aide à chacun avec les moyens du bord. Le seul, le dernier lien social qui subsistait après que les services publics aient, un à un, lâché l’affaire. 

Tunisien d’origine mais élevé depuis son plus jeune âge en France, il était de fait un pur produit de la banlieue nord. A l’adolescence, comme beaucoup d’entre nous, il avait été tenté par l’appel de la rue et ses promesses bidon de vie facile. Seulement, la vie n’est jamais facile et Ali n’allait pas tarder l’apprendre à ses dépens. Aîné de sa fratrie, il essuya les plâtres, bâcla sa scolarité et se retrouva bien vite à faire le con dans la cité pour des plus vieux, des plus durs pour qui il n’était qu’un larbin qu’ils éblouissaient à coup de frime, de costards, de berlines allemandes et de filles faussement faciles. Plutôt débrouillard de nature, il progressa assez vite, deala à peu près tout et n’importe quoi avant de se retrouver sur des coups de plus en plus gros. Son père fermait les yeux. Ça lui faisait mal mais avait-il vraiment le choix ? L’argent d’Ali, si sale qu’il fût, permettait enfin de boucler les fins de mois, de s’offrir un peu de ce superflu indispensable que son salaire ne permettait pas. Ali faisait le cador et paradait dans ses costumes bon marché, il gâtait sa mère, sa famille. Sa voie semblait alors toute tracée. Il allait avoir vingt ans et se croyait au sommet du monde. Seulement, c’était sans compter sur les impondérables de l’existence.

Le destin voulut qu’une méchante grippe intestinale le clouât au lit deux semaines durant, lui évitant ainsi de se faire piquer dans une sombre histoire de trafic qui dégénéra, laissant deux types sur le carreau. Néanmoins, membre à part entière de la bande, et reconnu comme tel par les forces de l’ordre qui les avaient à l’œil depuis un moment, Ali se retrouva, malgré son état encore faiblard, en garde à vue. Au terme d’un interrogatoire pour le moins musclé, simplement qualifié à l’époque de "poussé" par les fonctionnaires de Police, Ali crut sa dernière heure arrivée sous les questions qui pleuvaient en rafales. Encore en proie à de violents accès de fièvre, le  jeune lascar ne tint pas longtemps la distance et sombra dès la fin de la huitième heure dans un coma profond qui lui sauva probablement la vie. Les policiers expliquèrent qu’ils croyaient avoir à faire à un simulateur et on ne chercha pas plus loin. Faute de preuves, son casier étant par miracle vierge, l’affaire en resta là. Enfin, excepté le fait qu’il garda une peur panique de la police qui jamais ne l’abandonna.

     Cependant, force est d’avouer que ce fut pour lui comme un électrochoc. À sa sortie de l’hôpital, une seule personne l’attendait. Et ce n’était pas ses copains dont il était si fier. Non, ce n’était que son père.  Ce petit homme besogneux d’habitude si silencieux, si avare de paroles. Ce petit homme qu’il avait si souvent méprisé et raillé, ce petit homme lui ouvrit son cœur comme jamais il ne l’avait fait auparavant et comme jamais, il ne le fit ensuite. Une nuit durant, il lui parla avec ses mots simples et forts. Des mots chargés de valeurs qu’il n’aurait pas imaginé dans la bouche de son père. Cette nuit-là, Ali prit conscience à quel point il était à côté de la plaque. Il se croyait seigneur sur le toit du monde, mais il n’était qu’un minable à la cave avec un futur en peau de chagrin. Il n’était pas de l’acier dont on fait les malfrats, les vrais. Ce qui l’avait ébloui n’était rien d’autre que de la posture, du désespoir ultime camouflé sous une attitude à la con dont le but n’était finalement que de sauver les apparences et peut-être, d’une certaine manière, de rendre la réalité un peu plus supportable. Derrière, la vérité faisait autrement plus mal : personne n’aime avoir conscience de l’échec qui vous colle à la tripe, personne n’aime aller en taule, personne n’aime se faire dérouiller par les flics. Le pseudo-code d’honneur de la racaille, la loi du silence, tout ce qu’il tenait pour cool n’était que de l’esbroufe. Quand les condés faisaient vraiment monter la pression, presque tout le monde se couchait. C’était ainsi. Le reste n’était que légende. Ali venait d’avoir un aperçut cinglant du revers de la médaille et, étrangement, elle lui semblait à présent nettement moins brillante.

     De retour dans la rue, sans attendre, Ali tourna le dos à son ancienne vie. Et ce ne fut pas le plus aisé. Il lui fallut souvent serrer les dents, car il s’en trouvait toujours un pour se foutre de sa gueule tandis qu’au sein de la cité, son crédit s’écroulait de jour en jour. Tant est si bien, que rapidement la situation ne fut plus tenable. Il fallait couper le cordon. Aussi s’exila-t-il un moment dans le sud chez un oncle où il suivit, par hasard, un stage de cuisine, pas vraiment par goût, mais juste parce qu’il y avait de la place immédiatement.

    Depuis ce moment, Ali avait vu, un à un, ses potes tombés. La taule, le chômage, la défonce, la dérive, le RMI, la rue, le chaos, des existences explosées en plein vol, voilà ce qui attendait derrière le miroir aux alouettes. Et chaque jour un peu plus, Ali remerciait le ciel de s’en être tiré à si bon compte. D’accord, il n’était pas riche, d’accord, il n’avait quitté sa cité que pour une autre cité, mais, il était libre et ne devait rien à personne. Avec le temps, il s’était dit qu’il ne pouvait pas rester inactif. Il ne voulait pas que les jeunes dérouillent comme ceux de sa génération. Ainsi qu’il l’avait fait avec ses frères et sœurs, il les encourageait sans cesse, en toute occasion, à faire des études. Vous voulez vous tirer de la cité, les mecs ? Eh bien, c’est pas dur, y a qu’une porte de sortie, une seule : Les études. Voilà le message qu’il martelait en permanence au sein de son association de quartier depuis des années et des années. Et peut-être bien que chez certains, cela avait fini par faire son effet.

   En attendant, ça faisait des mois qu’il voyait une bande de jeune qui zonait là, du matin jusque très tard dans la nuit. Ces gamins entre quinze et dix-huit ans, il les connaissait tous de longue date. C’était les fils des voisins, des amis. Il les avait vus grandir puis perdre pied peu à peu. Il savait qu’ils étaient au bord du précipice. Comme il avait besoin de plusieurs commis au restaurant, il leur proposa le job, à tout hasard : 

-         Eh les gars, ça vous dirait de bosser pour moi ? 

-         Bah ouais, ça dépend pour quoi faire. 

-         Ça, c’est pas un poste à responsabilités, mais c’est un boulot honnête. 

-         Faut faire quoi ? 

-         Commis.  

-         Commis ? 

-        Ouais, commis avec moi, dans ma cuisine. Vous savez, c’est bien pour démarrer. Ok, c’est dur, parfois ingrat, faut se lever tôt, mais c’est payé un peu plus de mille euros.  

-         Mille euros… Par semaine ? 

-         Non, par mois évidemment.  

-         Par mois ????  

-        Hé ! Ali, j’savais pas que t’étais un comique. La vie de ma reum, tu d’vrais demander à Jamel Debbouze qui t’engage. Sans dec, Man !  

-         Ouais, renchérit le plus petit de la bande dans un éclat de rire, tu d’vrais plus zoner dans ta cuisine. T’es le roi des boute-en-train, la vérité ! 

-         Ali, qu’est-ce tu veux qu’on foute avec mille euros ? C’est pas avec ça qu’on pourra se prendre un appart !!!! 

-         Hé ! Tu sais quoi Man ? Mille euros, je me les goinfre en moins d’une journée, si j’ai le bon matos.  

-         Et en liquide, net d’impôt. 

-         Qu’est-ce tu veux de mieux, Man ? En plus, moi, j’aime pas m’lever de bonne heure. 

-         Je suis d’accord avec vous les gars, mais voyez les choses en face : C’est un vrai boulot honnête. Vous verrez que c’est important l’honnêteté dans la vie.  

-         Arrête ton cinoche, Ali. On n’est pas sur TF1. J’vais t’dire ta vie là, on n’en veut pas. C’est pas pour nous. Ça vaut que dalle. Nos parents étaient honnêtes et regarde où ça les a menés.

 

Ali était resté sans voix. De toute façon, que pouvait-il répondre à cela ? Ce n’était rien que des conneries et Ali était mieux placé quiconque pour le savoir. Il aurait pu encore leur faire un sermon de plus. Seulement, il leur en avait déjà trop fait. Ses mots semblaient brusquement usés, dépassés, lessivés par des années de misère permanente, par le sentiment d’oppression diffus qui émanait de ces immeubles gris comme la pluie, de ces cages d’escaliers taguées comme dévastées par des guerres larvées, urbaines, silencieuses, des guérillas de solitude, d’abandon et de désespoir pour toute une population bigarrée venue des quatre coins de la planète, une population sans véritables repères, pas vraiment d’ici, mais plus vraiment d’ailleurs, non plus.  C'était un peuple apatride relégué dans des cités ghettos que des politiciens sans scrupules stigmatisaient à loisir pour servir leurs ambitions et flatter de la croupe un électorat entretenu dans la peur qui rechignait à se taper les basses œuvres, mais aspirait à garder pour lui les meilleures parts du gâteau. Oui, Ali savait que ces arguments ne pèseraient pas lourd dans la balance. Qu’ils n’entameraient en rien la volonté de ces gamins d’en découdre avec la société, de biaiser le système . Ils aimaient jouer les caïds du bizness et rouler des mécaniques. Comme lui jadis. Cela leur donnait de l’importance, cela leur donnait l’illusion grisante d’exister. L’espoir, le futur, les lendemains qui chantent ou pas d’ailleurs, ces jeunes s’en foutaient comme de leur premier joint. Eux, ce qu’ils voulaient, c’était du présent. Un présent immédiat et digne d’intérêt. Que les dés soient pipés, que ce ne soit qu’un mirage, n’avait finalement pas d’importance. Ils aimaient l’image que cela leur renvoyait d’eux-mêmes. Une image de gangster glamour, de réussite rapide façonnée par la télé à dose intensive et le gangsta rap américain comme seuls et uniques référents. Une image en trompe l’œil dont il faudrait payer l’addition, tôt ou tard. Une image dont il y avait fort à parier qu’il n’en connaissait pas d’autre.  

Ali détourna le regard pour ne pas avoir à affronter les leurs. En contre bas, Il vit sur le parvis crade entre les immeubles, ouvert à tous les vents, des enfants qui jouaient bruyamment avec des carcasses de mobylette ou des vélos pourris. Et il ne put s’empêcher de penser qu’ils seraient sans aucun doute les prochains sur la liste. Etait-ce donc une putain de fatalité, un cycle sans fin ? Que fallait-il faire pour briser l’engrenage ? Ces gamins qui n’avaient jamais rien connu d’autre que la précarité, les minima sociaux, la démerde comme univers, ces gamins avec leur rage de vivre étaient-ils déjà par avance condamnés ? 

Brusquement, déferla en son âme, un accablement aussi lourd que profond, tandis que les jeunes s’éloignaient en le saluant bien haut de la main pour reprendre leur bizness. 

Oui, c’était une voie sans issue et Ali le savait. Mais il ne trouva plus jamais la force de le leur dire. 

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25 avril 2017

MAUVAISE MORT

     Je me souviens la première fois que nous sommes allés à San Francisco. C’était à la fin de l’été 1988. Nous logions avec Nat dans un vieil hôtel, le Senator, dans Ellis street. Nous avions l’habitude de prendre notre petit déjeuner dans un resto à deux blocs de là, tenu par des Chinois vraiment charmants. Sauf qu’un matin sur le parking qui jouxte l’établissement, régnait une agitation pas ordinaire. Il y avait des ambulances et des voitures de police un peu partout. Un immense flic black, d’au moins un mètre quatre-vingt-dix empêchait quiconque de s’approcher. Avec son air pas commode, sa casquette qui fondait sur une paire de Ray-ban à monture dorée et ses bras bientôt aussi gros mes cuisses, on aurait un dit un flic de série télé,  le genre taciturne, dur à cuire qui en a tant vu que plus rien ne peut encore l’émouvoir. Et d’ailleurs peut-être était-ce vraiment le cas ? Quoi qu’il en soit, il en en rajoutait à mort. Mais bon, vu le gabarit du garçon, personne n’aurait songé à le contrarier. La petite serveuse chinoise nous avait installés près de la vitre, de sorte que nous ne perdions pas une miette de ce qui se tramait là, pratiquement sous nos yeux, à quelques mètres seulement. Les médecins avaient ouvert une voiture et à plusieurs, ils essayaient de dégager quelque chose.

        D’où nous étions, il  nous était impossible d’en voir plus et  on se demandait vraiment ce qu’ils pouvaient bien fabriquer dans cette voiture. À tour de rôle, ils se relayaient, repartaient revenaient, s’agitaient. Mais pas moyen de distinguer l’objet de tout ce remue-ménage. Ça a duré au moins dix minutes. Avec Nat, on était comme des cons, le nez collé à la vitre. Et puis soudain, j’ai vu.

        Oui, ils se sont écartés tous en même temps et Bon Dieu ! J’ai vu de quoi il retournait. Il y avait un mec coincé dans sa voiture. Un mec mort, coincé entre le siège et le volant de sa bagnole sur un parking en plein cœur de Frisco. C’était la première fois que je voyais un cadavre d’aussi près et je vous jure qu’au petit déjeuner, ça fait un drôle d’effet ! Le brancard et le sac pour le corps étaient déjà prêts. Seulement  voilà, ledit corps était coincé et pas décidé à se rendre. Au bout d’un moment, n’en venant pas à bout, un flic en civil se décida à en parler au grand black qui était toujours occupé à faire circuler les gens. Brièvement, il lui expliqua la situation pendant qu’un autre flic prenait sa place, en faction à l’entrée du parking. Le black s’approcha de la voiture, examina la situation avant de passer à l’action. Visiblement, la dentelle n’avait pas l’air d’être une spécialité du bonhomme.  Donc de ses énormes mains, il attrapa le mort d’un coup sec et tira dessus de toutes ses forces. Mais le cadavre n’avait pas décidé de s’en laisser conter. Ce devait sûrement être un genre de rebelle : même mort, il trouvait encore moyen de faire chier les flics. Seulement point trop n’en faut. Car notre grand black commençait à s’énerver pour de bon. Alors, à nouveau, il empoigna le corps et, de plus belle, voilà qu’il tirait dessus. Toutefois, ses jambes semblaient coincées pour de bon sous ce damné volant et la rigidité cadavérique n’arrangeait rien à l’affaire. Ne voulant à aucun prix perdre la face, le flic  posa une de ses immenses jambes sur la porte de la voiture pour faire levier, attrapa le cadavre dans la foulée qui, d’un seul coup, devant tant de pression, se décida enfin à mettre un peu de bonne volonté. Surpris de voir soudainement aussi peu de résistance, emporté par son élan, le représentant des forces de l’ordre alla s’écraser brutalement par terre, dans un nuage de fumée avec un foutu mort dans les bras. Je ne sais pas si c’est l’odeur ou quoi, mais il ne traîna pas à balancer le mec dans le sable, comme s’il venait de danser un slow langoureux avec le diable. Les infirmiers, qui n’avaient rien perdu de la scène, se précipitèrent et collèrent, sans attendre, le corps dans son linceul de plastique blanc. Cette fois, c’en était bien fini.  Nat et moi, on était vraiment estomaqué.

-     Merde ! Quelle mauvaise mort, ai-je dit en attaquant mes œufs au bacon.

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