Laurent Ducastel Ecrivain

23 janvier 2012

LA LIBERTE

Soudain, il fut dehors. Des mois entiers et autant de nuits qu’il y pensait. Et brusquement, il était dans la rue. C’était presque allé trop vite. Après toutes ces années, il aurait aimé savourer pleinement ce moment. Mais il avait fallu aller vite. Marcher droit dans les couloirs bruyants où résonnent entière la misère humaine. Une dernière fois soumis aux railleries des matons avant le grand saut, le retour à la vie : La liberté. Un long moment, il resta collé contre le mur d’enceinte, n’ayant pas la volonté momentanée d’aller plus loin. S’il n’avait pas été aussi fort mentalement et physiquement, il se serait avoué que pour la première fois depuis longtemps, il avait peur. Une peur presque panique, mais nimbée de tellement d’envie et de frustration qu’il ne savait par où la prendre. Il était encore jeune, mais ne savait de l’existence que ce que l’on apprend derrière les barreaux. C’est là, qu’il s’était forgé, qu’il avait grandi et était devenu un homme qui avant même d’avoir un présent, expiait déjà son passé. À l’heure de l’insouciance, il n’avait connu que la honte, les juges, les cellules bondées, la violence pour unique compagne. Il avait dû se construire sans certitude pour le futur. D’ailleurs, quel sens pouvait encore avoir ce mot quand on prend perpétuité avant même d’avoir vingt ans ? Il était passé sans délai de l’enfance à l’enfer via l’héroïne et le manque. Par erreur, par défi peut-être, par bêtise sûrement, pour tromper la douleur qui surgit à l’adolescence et qu’on ne comprend pas plus qu’on ne la contrôle. On s’embarque sans passeport pour des histoires sans issues dans les ruelles sombres des cités où les victimes, à la longue, finissent par ne plus être celles que l’on croit. À force d’humiliation, de brimades, de raclées reçues sans broncher, il avait appris à vivre ainsi, sans intimité, sa fierté à bout de bras comme un étendard dérisoire. Il avait durci son âme et son corps seul contre tous, année après année avec un but simple et définitif : Survivre à tout prix. Et il avait fini par réussir. Ce matin, les portes s’étaient ouvertes pour lui et les bruits de la rue qu’il entendait depuis si longtemps de l’autre cote du mur avaient soudain pris une autre dimension : Ils  étaient devenus réels, concrets. 

 

        Plus d’une heure maintenant qu’il n’avait pas bougé. Une heure, ce n’est rien en prison. On a tout son temps, d’ailleurs c’est quasiment tout ce qu’il vous reste. Mais il fallait y aller. Trouver un peu de courage. Prendre sa première décision d’homme libre. Partir vers la droite ou vers la gauche ? Ce n’est pas si simple quand on n’a nulle part où aller, quand personne ne vous attend ! D’ailleurs, qui pourrait bien vous attendre après tout ce temps ? Vous êtes comme mort sauf qu’on ne vous porte pas de fleurs et qu’aux pleurs, on préfère l’oubli. Finalement serrant bien fort ses poings dans ses poches, il marcha sans but, d’abord doucement puis de plus en plus vite sans s’arrêter. Depuis combien de temps n’avait-il pas couru ? Il ne s’en souvenait plus. Ses jambes lui tiraient, mais il ne voulait pas se poser. Il voulait mettre un maximum d’espace entre lui et le monde carcéral. Au détour d’une rue, à bout de souffle. Il entra dans un bar et commanda une bière. La patronne, une blonde décolorée qui avait passé l’âge de faire des manières, lui tendit un sourire tandis qu’elle déposait son verre sur la table. Il l’a regarda s’éloigner lentement, ondulant sans grâce les kilos superflus qu’elle avait partout sur le corps.  Derrière elle, flottait un parfum un peu âcre de déodorant bon marché. Oui, mais pour lui, il n’y avait aucun doute : le paradis, s’il existait devait sentir quelque chose d’approchant. Des années, des siècles qu’il n’avait pas été aussi proche d’une femme, à part de l’infirmière de la prison et de l’assistante sociale bien sûr. Mais cela n’avait rien de commun. Là, il aurait pu la toucher, prendre dans sa main ses gros seins fatigués. Cette simple pensée le bouleversa. Faire l’amour avec une femme. Enfin ! Longtemps pour lui, la liberté n’avait rien signifié d’autre. Mais aujourd’hui, il n’était plus sûr de rien. Comment pouvait-il envisager la sexualité sans l’urgence et la violence carcérale ? Tout ce qu’il savait des femmes venait des films X de Canal et n’avait rien à voir avec la réalité. Il le pressentait. Et il eut peur à nouveau. Pour de bon. Décidément, rien ne semblait conforme à ce qu’il avait fantasmé dans les ténèbres de sa cellule. Dehors, tout allait trop vite. Tout était trop bruyant. Tout avait tellement changé aussi. Sa mémoire n’avait rien gardé auquel il put se raccrocher. Il passa une bonne partie de la journée derrière la vitre du café. Il commanda à manger, mais ne toucha presque à rien. Le fait de n’être plus au réfectoire, à manger sans la vigilance malsaine des gardiens, le perturbait à un point qu’il n’aurait pas imaginé. Il traîna tout l’après-midi ce sentiment diffus de malaise. Le soir, il alla dans une rue commerçante où la jeunesse abondait. Comment était-il arrivé là ? Par hasard, en marchant au gré des rues. Il finit par entrer dans un parc et s’allongea dans l’herbe. Il voyait autour de lui les jeunes qui vociféraient pendant que d’autres au loin, dans l’ombre, s’embrassaient. La vie leur brûlait les artères. Et quel spectacle c’était ! Par tous les diables ! C’était donc cela qu’il avait raté. Il était tellement ému que pour un peu il en aurait pleuré. Mais ce n’était pas son genre. D’ailleurs, quel pouvait bien être son genre ? Maintenant qu’à nouveau, il était dehors, il mesurait pleinement l’ampleur du désastre. Jamais, malgré les années et la distance qu’il avait cru prendre, l’horreur de son acte ne lui parut si dense et si présent. Jamais il ne serait comme eux, insouciant et ambitieux. Jamais il ne retrouverait ces joies simples qui construisent le bonheur. Ces voies-là s’étaient bouchées irrémédiablement le jour où un jury populaire l’avait déclaré coupable.


Dès cet instant, il ne s’était plus cherché d’excuse. A quoi bon ! Il fallait affronter la vérité en face. Et cela en avait pris du temps pour y arriver. Mais maintenant, c’était l’heure du nouveau départ, de la nouvelle chance. Il avait payé, effectué sa peine. Seulement voilà, il lui semblait qu’il ne faisait plus partie intégrante de la vie. À présent, il n’était qu’un spectateur fantôme hanté et distant que personne ne voyait.


         Il finit néanmoins par s’endormir sur un banc sans même s’en rendre compte. C’est une torche qui le tira de son sommeil. Faut pas rester là, criait la voix. Où voulez-vous que j’aille chef ? Répondit-il par réflexe . C’est pas notre problème fut la seule réponse qu’il obtint. Les policiers l’encerclaient maintenant comme s’il était toujours un danger potentiel. Ce ne serait pas allé plus loin, si un agent pour faire de l’humour ne l’avait tourné en ridicule. C’était un tout jeune homme, blond et tout propre. Le genre dont on raffole la nuit dans les cellules ou plus brutalement sous les douches pendant que les copains montent la garde. Son seul tort fut de le lui faire comprendre. Blessé dans son orgueil de mâle, le policier lui passa les menottes sur-le-champ et il se retrouva en route vers la cellule de dégrisement. Merci pour tout, leur cria-t-il cependant qu’il verrouillait l’épaisse porte de fer grise . Voilà enfin quelques heures de répit et de réflexion avant à nouveau le grand saut. À la lumière de cette première journée, il avait sacrément besoin de souffler un peu pour faire le point. Allongé, seul dans la pénombre il se dit que, décidément, après toutes ces années d’enfermement, la liberté n’allait pas de soi.   

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16 janvier 2012

RENOUER AVEC TOI-MÊME

Tu devrais renouer avec toi-même.

Elle avait dit cela avec son aplomb habituel. Nous venions juste de faire l’amour dans un hôtel bon marché à la périphérie de la ville. Ordinairement, je suis plutôt détendu après. Mais là, il faut avouer que ma mauvaise humeur ne m’avait pas lâché. J’avais beau jouer le mec qui allait bien, qui prend tout à la légère, je partais en vrille, cela ne faisait aucun doute. Je pouvais en rajouter autant que je voulais, les femmes ne se laissent généralement pas abuser par ce genre de stratagème facile. Une chose néanmoins m’avait surpris. Cloué même comme un uppercut. C’était la deuxième fois en deux jours que l’on me le disait. Bon dieu, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien entendre par renouer avec moi-même ?

 

Inutile de tourner autour de pot, cette question me tarauda l’esprit le reste de la soirée. Renouer avec moi-même ? Mais comment avais-je pu me laisser filer ? Comment avais-je pu me perdre de vue sans même m’en rendre compte alors je me prenais pour un forcené de l’introspection ? C’était vraiment dingue. Je voyais cette fille, quoi ? Trois, quatre fois dans le mois et nous passions les trois quarts de notre temps commun au lit. Et voilà que d’instinct, elle savait ce qu’il fallait faire. Sa phrase avait été nette et tranchante tandis qu’elle s’allumait une cigarette, assise nue sur le lit. Son verdict était sans appel et il y avait fort à parier qu’elle ait raison sur toute la ligne. Depuis bien des lunes déjà, je ne me tenais pas en haute estime. Trop d’échecs sans doute, de mauvais choix, d’atermoiements. À l’heure où tous étaient installés, j’en étais à vivre d’expédients, de combines à la petite semaine. Bouffé, dévoré de l’intérieur par mes démons. Ecrire. Toujours et encore. Jusqu’à l’épuisement, pour m’anéantir. Combien de fois cela avait-il été mon lot ? Des dizaines, des centaines de nuits. Je pensais qu’avec l’âge, les choses se calmeraient. Et c’est précisément le contraire qui se passait. Licencié, rejeté, blessé, vaincu, mais toujours la plume à la main. Quel con ! Et quand je pense que certains m’enviaient ! Tu es si libre, mon vieux... Putain ! Je vais vous dire : elle est diablement chère payée la liberté. Au fond, je n’avais pas le choix. J’avais perdu trop de temps à essayer de prouver des choses qui n’étaient pas pour moi et m’avaient plongé dans un désarroi dont seul écrire me faisait sortir. Pas totalement en réalité. Suffisamment cependant, pour trouver la force de continuer. Le reste de ma vie était à l’avenant. Je me noyais entre des bras trop frileux pour m’étreindre plus d’une heure à la fois. Vite fait. À la sauvette avant de regagner ce confort bourgeois que j’avais envié toute ma vie et qui finissait par me faire horreur.

 

Renouer avec moi-même ? Baisser un peu la garde. Retrouver un zeste d’insouciance, de légèreté. Facile à dire en vérité. Le fardeau était si lourd à porter. Déjà, elle s’était rhabillée et filait dans la nuit froide de janvier. Bientôt avec ce même aplomb, elle mentirait à son mari. Lequel ne manquerait pas de se foutre de ma gueule dés que l’occasion s’en présenterait : Alors, vieux, toujours pas de bouquin de vendu ?

Son mépris me requinquerait. Au fond, je vivais ce que je voulais ce qui n’était pas son cas. C’était juste une mauvaise passe. Une de plus. Une qui durait depuis bientôt cinq putains de longues années. Et quand bien même cela n’en fut pas une, je pourrais crever avec l’esprit en paix. C’est vrai, j’en bavais plus que je ne pouvais l’avouer décemment. Mais j’aurais fait ce que j’avais à faire de mes jours. Qui parmi eux pouvait en dire autant ?

 

Seulement, d’ici là, je ne voyais pas d’autres issues. Vivre vite et fort. Voilà ce dont j’avais besoin pour renouer avec moi-même. Je ne me reconnaissais plus dans mon époque, voilà tout. Je ne rêvais pas de sécurité, de stars préfabriquées qui pillaient sans vergogne nos codes, de consommation frénétique, de média en rut, de religion, de guerres au nom d’idéaux dégueulasses. J’ai mis Sticky Fingers des Stones, lu quelques pages de Fante, de Bukowsky. Et la vérité, la mienne, celle qui m’était propre était toujours là. Ce n’était pas une vérité issue du marketing, ni de la pub. Elle avait de la gueule, de la classe. Elle hurlait comme le V8 d’une Mustang 68 ou un riff des Clash. Ma vérité n’était pas bien loin. Mais cela faisait du bien quand elle revenait.

 

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09 janvier 2012

VINDICTE ORDINAIRE

Ma main a frappé d’un coup sec sur le carrelage encore humide. Le moustique a éclaté sans avoir le temps de comprendre. Maintenant, ces petites tripes s’étalaient avec impudeur sur la dalle blanche immaculée. Il y a des jours où les moustiques ne sont pas très vifs et c’était un jour comme ça. Sur la table de la cuisine, il y avait une lettre à l’entête du syndic de la cité, la cinquième depuis le début du mois, qui répétait la même chose : quand allez-vous enlever votre véhicule accidenté du parking ? Suivaient les mots sanctions, à vos frais, etc.… J’avais beau leur expliquer que je m’en occuperais sitôt terminé l’enregistrement sur lequel je travaillais, ils ne voulaient rien entendre. C’est à croire que ma caisse accidentée devenait un sujet obsessionnel pour tous ces parvenus à la petite semaine qui colonisaient peu à peu la cité, qu’ils n’en dormaient ni n’en bouffaient plus. C’est qu’ils devaient sacrément se faire chier  tous ces rats de bureaux pour, le soir venu, aimer à ce point jouer les redresseurs de torts au sein de la copropriété. Ils tenaient des réunions dans la cave entre propriétaires en se donnant des grands airs pour décider, que dis-je, pour présider à l’avenir de la résidence, ainsi qu’ils la nommaient. La différence entre eux et nous était toute simple : ils étaient propriétaires et nous simples locataires. Ils habitaient là depuis six mois, d’autres depuis deux, trois ans et nous depuis plus de deux décennies, mais ils voulaient tout régenter, dicter leurs lois et nous aurions dû leur obéir servilement, sans broncher. Peut-être même qu’ils auraient apprécié que nous baissions la tête sur leur passage en signe de respect. C’est qu’ils aimaient ça tous ces crétins pâlots, le respect.  Ça leur donnait l’impression d’être importants, d’avoir réussi. Et quelle réussite, mes amis ! Ce n’était pas un château en Espagne dont il s’agissait, mais un simple T4 salon, salle à manger plus deux chambres. Un Éden sur 80m2, un paradis pour petits cadres dégarnis. Cela pouvait sembler dérisoire, mais pour beaucoup d’entre eux, c’était déjà le bout du monde. Ils en avaient pris pour vingt ans, pieds et poings liés à un crédit qui leur faisait suer sang et eau. C’était ça leur vie, c’était ça leur futur. Le pire, c’est que certains, et pas les moins virulents, n’avaient pas encore atteint la trentaine. Heureusement, pour combler le vide de leur putain d’existence, ils m’avaient moi, mais aussi mon voisin avec ses trois gosses, trois petits furieux tout blonds qui enchaînaient les conneries avec une rigueur métronomique. C’est qu’il fallait bien qu’ils en aient pour leur compte, tous ces héros de banlieue, sinon on se demande ce qu’ils auraient fait de leur soirée. Probablement qu’ils se seraient plantés devant la télé, à faire du lard, vautrés sur leurs canapés en cuir en attendant que la mort n’emporte le morceau. C’est sûr que d’un autre côté, ils ne pouvaient pas tellement compter sur leur épouse pour rigoler un peu. D’ailleurs, c’est drôle parce qu’elles avaient toutes le même look et finissaient par se ressembler. C’était, comme le dit l’immense Brel, le genre qui aimerait avoir l’air, mais qu’a pas l’air du tout. Ce n’était que des ombres permanentées et insignifiantes, sans vie, sans flamme, avec de la cellulite au cul, des seins qui tombaient sous leur polo Lacoste rose et des libidos de mémère avant l’heure. Il fallait les voir, tous ensembles, le dimanche. C’était le défilé des affreux. Surtout aux beaux jours quand ils paradaient dans leur tenue de sport, lunettes noires sur le nez et raquettes de tennis à la main, singeant les nantis dont les magazines people faisaient leurs gorges chaudes. Et c’est des heures entières qu’ils discutaient, complotaient, s’enflammaient contre ces maudits locataires sans gènes qui, décidément, ne respectaient rien avec leurs chiens qui pissaient partout, leurs gamins bruyants, mal élevés, leurs mauvais goûts affichés. Mon Dieu, on se demande où l’on va ! Voilà ce qu’ils se disaient les propriétaires trop bien entre eux à cultiver leur petite haine de tout et de rien, coincés dans leurs habitudes, dans leur vision d’un monde propre, lisse et forcément blanc. À titre personnel, je n’en avais pas, moi, de la haine à leur égard, tout juste du mépris.


En attendant, ma mère, ça l’inquiétait d’avoir des frais, à nouveau. J’allais encore au-devant des problèmes. J’ai relu au moins trois fois la lettre et j’en avais la nausée tellement le style était mesquin et vicieux. Aucun d’entre eux n’avait le courage de venir me dire les choses en face. Quand je les croisais, ils étaient tout miel, tout sucre. Les fumiers ! Il leur fallait des lettres avec cachet pour abriter leur médiocrité. Ce n’était que lâcheté, veulerie et compagnie. Ils ne savaient que vous épier, bien à l’abri derrière leurs fenêtres, vous jugeant sans appel de leurs regards froids et inquisiteurs. C’était ignoble comme mentalité. Ignoble et bien pensant. Voilà qui étouffait toute jeunesse, toute vie dans la cité. Plus ça irait, plus ils avanceraient en âge, plus ils deviendraient irritables, moins ils supporteraient les autres. À terme, l’intolérance finirait par être au centre de leur existence et autour d’eux le monde ne serait qu’un enfer. Un enfer doré aux valeurs nauséabondes.

L’un d’eux travaillait dans une société pétrolière et stockait, illégalement, des produits inflammables au sous-sol. J’ai fait comme quand j’étais gosse. Je me suis faufilé dans sa cave et ai piqué un de ces sacrés bidons bleus électriques. La nuit coulait doucement et me regardait faire. J’ai aspergé la voiture avec le produit. En fait, ça me fendait le cœur d’en arriver là. C’est dingue ce que je pouvais m’attacher aux voitures ! Mais bon, c’est la vie. J’ai laissé le bidon dans une poubelle à proximité, sans trop chercher à le cacher. Puis, j’ai allumé une clope et le vent glacé qui soufflait à travers la nuit à fait le reste. En rentrant, j’ai appelé les flics. Dix ans après, les commères du quartier en parlaient encore !

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02 janvier 2012

Les chiffres 2011 du blog

Hello ! Pour tous ceux qui aiment les stats, voici les chiffres annuels du blog. Cette année a été exceptionnelle pour la fréquentation du blog qui a littéralement explosée. En effet ce ne sont pas moins de 10.151 pages qui ont été lues cette année, soit une moyenne de 27.5 pages par jour. Le cap des 20.000 a aussi été franchi puisque le premier janvier nous étions à 20.272. Enfin, le 22 décembre a été le plus gros jour de l’année avec 90 pages lues (deuxième plus gros score depuis l’ouverture du blog) suivi du 7 juillet avec 82. A noter que cette année, il n’y a eu aucune journée à zéro, mais quelques-unes à un ou deux. Je voudrais vous remercier pour votre fidélité à mes petites histoires et vous souhaiter encore une bonne année 2012  

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01 janvier 2012

BONNE ANNÉE 2012

Mes bons amis, vous tous qui venez lire mes petites histoires, ceux qui m’écrivent et ceux qui passent, je vous souhaite une bonne et heureuse année 2012

Je vous souhaite beaucoup de bonheur, de  plaisir, de joie surtout si on considère que ce doit être la dernière, puisque chacun sait que le 20 décembre, ce sera la fin du monde.La fin du monde, voilà de quoi nourrir un paquet de questions existentielles primordiales : comment s’habiller pour l’apocalypse ? Faut-il manger gras avant la fin des temps ?  Faut-il apprendre le langage des requins ou des thons (ne sont-ce pas souvent les mêmes ?) avant d’être englouti par des millions de litres d’eaux, salées qui plus ce qui n’est pas bon pour l’organisme ? Les poissons sont-ils concernés ? J’ai une bouée canard, dois-je l’utiliser ? Mais que fait la police  (suggestion de nos lecteurs niçois et toulonnais) ? David Beckham mourra-t-il englouti sur la pelouse du PSG ? 

Et encore faudrait-il savoir de quelle fin du monde il s’agit. Le monde merveilleux des stars, des riches, de Son Altesse Sérénissime Nicolas Sarkozy de Nagy Bocsa est-il aussi concerné? Mais non, gros bêta! s’il l’était, nul doute que Son Eminente Sainteté Claude Guéant dans sa grande clairvoyance liberticide aurait fait voter une loi interdisant l’apocalypse. Non mais ! Pour qui elle se prend la fin du monde ! Holà ! Tout doux, l’ami, sinon ce sera le Karcher. En plus, la fin du monde, ce n’est pas un truc français, ça ! C’est un plan des Mayas autant dire des Mexicains ! Et l’apocalypse, bon une ça va. C’est quand y en a plusieurs que ça pose problème. 

Putain ! Mais si c’est la fin du monde. Oyez Citoyen ! Foutons un bordel de tous les diables. De toute façon, vu où nous a mené le dogmatisme libéral, ça peut difficilement être pire.  Roulons à fond la caisse, fumons de l’herbe et picolons en masse ce merveilleux nectar dont la France est si fière. Fumons des clopes, le cancer, bah tant pis pour lui, avec la fin du monde, on a fini par trouver mieux, plus rapide. Profitons de la vie, ce ne serait pas une mauvaise idée non ? 

Ceci étant, les gouvernements libéraux ont tellement la frousse de cette connerie  de fin du monde, qu’ils dépensent des millions, convoquent les plus grands savants pour nous expliquer que non, le 20/ 12/ 2012 la planète ne prendra pas sa revanche. Oui, il y aura bien un autre Noel où naitra encore le petit Jésus, lui qui justement devait être le sauveur, mais qui finalement a préféré convoquer tout le monde au paradis. Nous passerons alors au virtuel intégral, le graal libéral où tu encaisses (quoi ? ça reste à voir) mais tu ne produis plus rien. C’est les Chinois qui vont faire la tronche. 

D’ici là la vie, elle, continue de palpiter. D’ici là, notre Fantomatique gauche peut gagner les élections, tandis que la droite pratiquera sans doute la politique de la terre brulée. D’ici là, soyons vivants et humains. D’ici là, bien des choses peuvent se passer. C’est à nous de voir.

Bonne année… 

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26 décembre 2011

DIMANCHE

Tout à l’heure, j’étais à la superette sur la place de mon quartier. À la caisse, devant moi, une petite mamie rondouillarde. Elle a dans les soixante-dix ans et est presque aussi large que haute. Je remarque de suite sa coiffure improbable, tout à fait étonnante, plaquée en haut grâce à une multitude de barrettes en ferraille et frisée sur le bas, ultime relent je suppose d’une mise en plis à l’agonie. Elle porte un pantalon flottant aux multiples couleurs délavées par d’innombrables lavages comme on n’en fabrique plus, et c’est heureux, depuis 1969. Pour faire bonne mesure, elle s’est un peu lâchée sur le maquillage : du fard bleu turquoise du meilleur effet tartine ses paupières fanées et un splendide rouge à lèvres très vif dont elle a largement abusé pour rehausser sa bouche fine. Voilà qui, avec son teint tirant nettement sur violacé, nous donne un assez joli camaïeu final. Sur le tapis roulant de la caisse, je la regarde machinalement déposer ses courses. Un pack de six de Heineken, une grande bouteille de Jenlain, deux bouteilles de mauvais vin et une toute petite barquette de hachis Parmentier surgelé. Le caissier qui visiblement la connait bien lui lance le sourire aux lèvres :

-         Bah ! C’est fête, m’dame Georgette !

-         Qu’est-ce que vous voulez, c’est pas tous les jours dimanche, faut s’faire des petits plaisirs, répondit-elle d’une voix nasillarde marquée d’un fort accent de titi parisien, mais où résonne nettement une sorte de solitude latente.

 

Je me suis subitement demandé quel genre de dimanche elle pouvait passer, tandis qu’elle s’éloignait, seule, en claudiquant comme si elle était montée sur un balancier qui la faisait osciller un coup à droite, un coup à gauche, emportant ses petits plaisirs dans un cabas en plastique rouge trop grand pour elle.  

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19 décembre 2011

UNE PARURE DE REVE

Aujourd’hui dans ma boite aux lettres, il y avait comme d’habitude des factures plus tout un tas de ce courrier qui vous ronge la vie jour après jour. Le tout était noyé sous un flot de prospectus qui vous vantaient les dernières promos en cours. C’était à peine croyable à quel point les prix étaient bas dans ma boite aux lettres. Le RMI, la précarité, le pouvoir d’achat laminé, elle s’en n’en avait cure ma boite aux lettres. C’était un monde de fête où des magasins pleins de bons sentiments se mettaient en quatre pour avoir des prix défiants toute concurrence. Oui, ils savaient ce dont vous aviez impérativement besoin et c’est sans relâche, qu’ils traquaient LE produit pas cher. Quelle veine c’était pour nous les consommateurs ! Bon autant le dire de suite, habituellement, je me fous éperdument des pubs et n’y prête en général aucune attention. Non, c’est Édith qui a ce rôle au sein de notre couple. Seulement ce jour-là, elle n’était pas rentrée de la journée et le courrier traînait sur la table basse du salon. Après une journée passée sur mon ordinateur à écrire des livres dont aucun éditeur ne voulait, j’étais heureux de discuter avec elle sur le canapé, en feuilletant machinalement ces fameuses pubs. Certaines étaient faites de façons astucieuses. Elles vous faisaient croire qu'elles étaient de vraies lettres avec votre nom dessus. Vite ouvrez, disaient-elles c’est urgent. Comme si commander tout un tas de bazars par correspondance était un acte urgentissime qui ne supportait pas d’attendre !

 

Bref, comme il n’y avait rien de spécialement attractif aux yeux de ma compagne, elle me demanda d’aller jeter toutes ces mirifiques propositions dans la poubelle la plus proche. C’est ainsi que je me suis retrouvé avec ce prospectus dans les mains. On y voyait une femme d’une quarantaine d’années, blonde à coup sûr décolorée, un sourire de six pieds de large, nous exhiber ses bijoux de pacotille. Elle avait l’air tellement heureuse que c’en était presque honteux.  Au-dessus, il y avait écrit : cette parure de rêve pour quinze euros au lieu de trente. Je me suis dit qu’à ce prix-là, le mari de la dame devait vraiment être heureux de pouvoir donner toute cette joie à sa femme avec si peu d’argent. À n'en pas douter, ce type était un sacré veinard. Avec trois babioles en imitation perle, il envoyait sa femme au ciel. Et elle sur la photo, elle en rajoutait dans la pose pour nous montrer que c’était bien à sa breloque qu’elle devait tout ce bonheur. Pour une fois, la publicité semblait dire vrai. C’était vraiment une parure de rêve. Oui, mais le rêve de qui ?

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12 décembre 2011

AU DIABLE

Depuis quelques jours déjà, une sensation de manque m’étreignait sans que je sache pourquoi. Un manque prégnant d’une violence inouïe, un manque incontrôlable qui bousillait, laminait littéralement mes journées. Je tournais en boucle sur cette douleur venue d’on ne sait où qui me vrillait l’esprit sans en saisir formellement la teneur. Ça vient de ton enfance, m’assurait Marie ma compagne cependant que je demeurais assez dubitatif sur le sujet.

À vrai dire, j’opérais un retour en force au trente-sixième dessous alors même que ma situation ne semblait plus si désespérée. Je venais de vendre un de mes livres à très grand éditeur parisien et on venait de m’en commander deux autres. Nul doute donc que dans les semaines à venir ma situation financière allait sensiblement s’améliorer. Bon, pas de quoi flamber quand même, mais néanmoins de quoi voir venir quelques mois. Autant dire une éternité pour moi. Pourtant, allez savoir pourquoi, je me traînais un cafard de tous les diables. Je ressassais, je recyclais à tour de bras mes vieilles névroses jusqu’à l’overdose comme si mon esprit peinait à passer outre ce vieux linceul pourri de souffrance, cette couronne d’épines à la con qui m’empoisonnait l’existence depuis l’adolescence. D’accord, j’en avais bavé bien plus que ma dose, mais j’étais toujours debout. Salement cabossé, mais toujours debout. Et je ne n’étais pas le genre de type qui se lamentait sur son sort ou incriminait le destin pour tenter de justifier errances et déroutes. Non, moi je savais parfaitement à quoi m’en tenir. J’avais fait un choix. Un putain de choix douloureux, mais il était mien : je m’étais accroché comme un dingue, j’avais serré les poings jusqu’au sang pour en arriver là. Maintenant, j’étais un écrivain publié, j’avais pignon sur rue. Il y avait eu des articles sur moi dans des journaux nationaux, je passais à la radio, et je vous accorde que c’est dérisoire, cependant cela avait suffi pour faire considérablement évoluer mon statut au sein même de la société et de mon entourage. Je n’avais toujours pas un rond en poche, mais c’en était fini des quolibets et des railleries familiales : pour la première fois de toute ma vie, j’avais la nette impression d’être à ma place. Celle vers laquelle je tendais plus ou moins inconsciemment depuis que j’étais môme. Restait à rendre plus tolérable cette douleur insensée qui m’habitait et avec laquelle je pressentais que je n’étais pas prêt d’en finir. C’est dingue mais à la longue, elle avait vraiment fini par faire partie intégrante de ce j’étais. Surtout ces dernières années où la fréquentation intensive de la précarité et de toutes les merdes qui lui servent d’escorte avait renforcé son emprise sur moi. J’avais mille fois rêvé de mettre un terme définitif à ce cauchemar. Pas par lâcheté, ni par faiblesse plutôt par fatigue, pour que la souffrance s’arrête. Seulement, comme je l’ai déjà dit à maintes reprises, le suicide n’était pas mon créneau. Quitte à plier bagage, je voulais être sûr et certain d’avoir brûlé tout ce qui avait pu l’être. À défaut de se débarrasser de cet état plus ou moins dépressif, éviter qu’il ne me mette K.O sans raison à la moindre baisse de régime serait déjà un progrès énorme.

       Donc, j’étais de nouveau au plus mal sans vraiment comprendre pourquoi. La journée entière avait semblé durer mille ans. Une vraie journée de merde : pluvieuse, automnale, grise jusqu’au fin fond de l’âme. Je n’avais quasiment pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures, ne dormant que par bribes, ici ou là, quelques heures d’un sommeil nerveux, infect et cauchemardeux. J’étais allé à Paris en désespoir de cause, dîner avec quelques amis et rentrais par le dernier train, un peu éméché. Pas assez cependant pour semer totalement ce trouble latent qui m’étreignait. J’allais nonchalamment dans l’allée de la gare, mon MP3 crachant le dernier album de CULT « Born into this » quand il a surgi brusquement d’un hall. Bon Dieu, je me suis demandé ce qu’il me voulait. Il devait bien faire une demi-tête de plus que moi, mais son allure était frêle et ses mains osseuses. L’une d’elle, la droite, tenait un petit revolver ridicule, probablement un. 7.65, qu’elle brandissait nerveusement.

-          Hé toi, connard, vas-y vides tes poches. Vas-y speede-toi, file-moi tout ce que t’as et y t’arriveras rien, me lança-t-il d’une voix qu’il voulait le plus assurée possible.

Son regard était voilé, sa tronche parsemée de profondes traces acnéiques et ses cheveux hirsutes n’avaient pas dû croisé de shampoing depuis des lunes, tandis qu’il tentait d’être menaçant dans son blouson taché de rapper trop grand pour lui et son air tremblotant de toxico à la petite semaine. 

-          Va te faire mettre, me suis-je entendu lui répondre sans réaliser vraiment.

-          T’es dingue ou quoi. Putain, tu vois pas qu’c’est un vrai c’flingue.

-          Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?

-          Mais… mais j’pourrais te descendre, a-t-il repris visiblement interloqué.

-          Bah, vas-y mec te gène pas, continuais-je soudain pris d’une brutale frénésie jusqu'au-boutiste. Vas-y, mais s’il te plait ne me rate pas.

-          C’est quoi c’plan ? Eh, tu tiens pas à la vie ou quoi ?

-          Et toi, petit con, t’y tiens à la vie ? Comment veux-tu que j’y tienne moi à la vie, alors qu’elle me force à me colleter avec des minables de ton espèce, ajoutais-je de plus en plus rageur. 

 

J’ai bien senti qu’il était dépassé par les événements, qu’il paniquait en brandissant son flingue ridicule à bout de bras cependant que la colère me prenait. Il y eut, une fraction de seconde, comme un flottement dans l’air. En temps ordinaire, j’aurais naturellement calmé le jeu. Seulement d’un coup, sans réfléchir, j’eus un geste inconsidéré. Alors qu’il s’approchait un peu trop de moi, ce fut comme un instinct, un état second. J’arrachais le flingue de sa main et l’instant d’après, alors même que l’idée n’avait pas encore atteint mon cerveau, je lui collais la crosse en pleine gueule. Ce fut comme si toute la colère, la rage qui stagnait en moi et bousillait tout sur son passage, comme si elle se libérait d’un seul tenant. Je le frappais comme un damné, sans rien contrôler. J’étais le spectateur impuissant de ma propre bestialité. Il geignait comme une bête blessée maintenant qu’il était à terre, mais je continuais à lui balancer des coups de lattes en rafales, pour lui faire mal, pour qu’il en chie. Putain, j’étais dans une rage de tueur, je voulais aller jusqu’au bout de la curée, je voulais mon lot de victime expiatoire. Le pauvre gars était à présent blotti en position du fœtus dans un coin du bâtiment, à encaisser comptant ma fureur. Soudain, il a hurlé : Pitié ! Pitié ! Et ce fut comme un électrochoc. Je me suis arrêté net. Mon esprit venait de reprendre les commandes.  Je titubais, ivre de ma propre violence. Dans ma main qui pissait le sang, j’ai vu que le flingue était cassé. Ce n’était qu’une vulgaire arme d’alarme, comme on trouve un peu partout. Je l’ai balancé par-dessus une haie. Et là, j’ai senti le vide me prendre, m’aspirer. Un vide, une détresse abyssale. Mes mains puis mon corps tout entier s’étaient mis à trembler comme une feuille. Merde, qu’est-ce qui m’arrivait ? Comment avais-je pu péter les plombs de la sorte ? Je me suis senti minable comme jamais. Plus bas que terre. Un pauvre con incapable de se dominer, voilà ce que j’étais. Ah ! Il était beau à voir, le gratte-papier. Je n’ignorais pas que toute l’énergie qu’il y avait en moi, ce moteur qui me permettait de tenir le choc, cette énergie quand elle tournait en rond, pouvait devenir extrêmement destructrice. Plus jeune, j’en avais fait l’amère expérience et cela avait failli me coûter cher. Seulement, je croyais que j’avais fini avec les années par dominer la bête. Je venais de comprendre qu’il n’en était rien.

Le toxico s’est relevé comme il a pu. Puis, il a disparu dans la nuit en m’insultant de loin. Peu importait, à cet instant, plus rien ne pouvait m’atteindre. J’étais en apesanteur, en lévitation.  Je voulais m’absoudre de cet enfer. Je suis rentré tant bien que mal à la maison. En pleine descente, dans un vertige à nul autre pareil. Seul dans le noir du salon, allongé par terre. J’étais prêt à mourir.

    Mais Marie s’est levée. Elle m’a trouvé là, pâle comme si j’avais vu une apparition. Elle a poussé un cri quand elle a vu ma main pleine de sang qui commençait à sécher.

-          Qu’est-ce qui t’est arrivé ? m’a-t-elle demandé en me serrant très fort contre elle.

    Je n’ai rien dit. Pas tout de suite. Je n’en avais pas la force. Alors, doucement, très doucement, elle a passé sa main dans mes cheveux, posé ses lèvres sur mon front et j’ai su qu’elle m’aimait encore assez pour m’arracher à mes ténèbres.       

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05 décembre 2011

CHEVROTINE

Avant, Rémy n’était pas différent des autres. Je veux dire, il était dans un système qui ronronnait et ce petit confort anesthésiant lui allait parfaitement. C’était un de ces gars dressés pour réussir, qui gravissent les échelons un à un, à la force du poignet. C’était un petit laborieux parfaitement conscient de n’être pas spécialement brillant, mais qui contrebalançait en étant d’une pugnacité exemplaire, le genre qui ne s’économise pas, fait de l’entreprise sa religion et finit toujours par être dans les petits papiers du patron. Et le fait est que cela lui réussissait plutôt bien. D’année en année, il affermissait sa position et son caractère aussi. Car pour en arriver là, Rémy avait appris à sabrer, à couper des têtes sans que la main ne tremble. Ils en riaient alors à table avec ses supérieurs. On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, était la maxime qu’il se ressortait pour faire taire ce qui lui restait de conscience. Rémy ne se posait pas de question. Ce n’était pas son genre. Et puis d’ailleurs pourquoi s’en serait-il posé ? Il allait avoir trente-cinq ans et avait fait de sa passion sous-jacente du pouvoir, un job lucratif. Vraiment, il n’avait aucune raison de s’en faire. Tout roulait pour le mieux. Son avenir semblait tout tracé : Il avait une famille, une bagnole neuve, des crédits en veux-tu en voilà. Enfin bref, tout ce qui ce qui ressemble d’assez près à la réussite sociale en action. Et puis tout s’est arrêté. D’un coup, net.

    D’accord, il y avait eu des signes avant-coureurs, mais vous savez ce que c’est. Personne n’y croit. C’est toujours les autres qui prennent la porte. Jusqu’au jour où, convoqué au bureau, le couperet était tombé. Implacable, froid, inexorable. Ils avaient des arguments aiguisés comme des rasoirs, des arguments qui frappaient forts et ne faisaient pas de détail. Des arguments contre les quels, ni lui ni personne ne pouvait lutter. Rémy a pris le pognon qu’ils lui proposaient et même un peu plus. Il était confiant : S’il retrouvait vite du boulot, ce serait 100 % gagnant. Et il ne doutait pas d’en retrouver.

-          Y a que les feignants qu’en trouve pas, clamait-il lors des repas familiaux du dimanche. S’ils se bougeaient un peu plus, eh bien, ils en trouveraient du travail. Moi, je me donne six mois.

     Seulement, six mois sont passés, puis douze et Rémy n’a jamais retrouvé de boulot. Enfin pas vraiment. Des remplacements à droite, à gauche, mais rien de réellement sérieux. Les deux trois premières années, il s’est vraiment accroché grave. CV, lettres de motivation et tout le toutim. Une véritable organisation qu’il avait mise en place : Plus de cent candidatures mensuelles pour tout au plus deux, trois réponses, souvent des mois plus tard. Cependant, il restait sur la brèche : des heures au téléphone pour décrocher des pseudo-entretiens d’embauche à l’autre bout du monde. Pas de problème, il y allait. Et tout ça pourquoi ? Pour rien. Le vide. Le désert. Le néant absolu avant le plongeon vertigineux aux enfers. Fin de droit, Allocation Spécifique de Solidarité et bientôt, le début de l’errance. À partir de là, c’était le no man’s land. Un monde parallèle, la frontière de la société de consommation. Un monde dont les hommes politique de tous bords parlaient comme ils parlaient de Dieu et du paradis : en faisant de grands gestes sans avoir la moindre idée de ce que c’était.  Et pour une raison simple : Tant qu’on n’était pas plongé dedans, personne ne savait ce que c’était.À partir de là, vous n’étiez plus rien ou si peu. Vous ne viviez plus, vous surviviez. En faisant attention à tout, et même là, ça n’était pas suffisant. Les fins de mois devenaient permanents et pour l’état, votre situation au sein de la société se résumait aux aides qu’on vous filait et à la dette que vous traîniez comme un boulet. Un putain de boulet de plus en plus lourd.

      Rémy, lui, il refusait d’y croire. Alors, avec sa famille, ils se sont serrés la ceinture de plus belle. Mais son petit pécule avait fini par fondre comme la neige par grand soleil et, à présent, il était disposé à prendre absolument n’importe quoi. Seulement, même pour des jobs pourris, fallait avoir un certain profil. Il n’y a que ceux qui ne sont jamais passés par là pour croire que c’est facile de faire embaucher dans ce genre de boulot. Et encore, les trois quarts de ceux qui vous donnaient ce précieux conseil, n’aurait pas tenu une journée dans ce monde-là. Pour la main d’œuvre, les boites cherchaient plutôt des jeunes, résistants, si possible pas trop qualifiés pour pouvoir les exploiter sans qu’ils ouvrent trop leurs gueules. Voilà ce que voulaient les patrons, et les clients étaient nombreux à se bousculer au portillon. Rémy n’hésita pas à se brader, mais ce ne fut pas suffisant. Vous êtes trop vieux, trop ceci, trop cela. Il y avait toujours un truc qui ne collait pas. Ça puait les excuses bidon et Rémy le savait.

     Au fil des mois, il sentait qu’il se désocialisait, qu’il perdait pied dans la vie. Désormais, il connaissait les programmes télé par cœur. Des journées, des semaines entières, il restait en survêtement à cuver sa rage, à ressasser sa défaite. Il ne comprenait pas où il avait perdu la bataille. Mais le Rémy, ce n’était pas un type à baisser les bras facilement. Alors, il a persisté encore un moment. Seulement, les employeurs auxquels il se présentait ne comprenaient pas ce qu’il venait faire là avec son bac+5 et son expérience. Cependant, ces entretiens furent encore l’occasion de grands moments d’humiliation ordinaire, d’autant plus violents qu’ils étaient involontaires, la plupart du temps.

     Puis un jour, il eut quarante ans puis quarante et un et désormais, même les fast-foods ne le recevaient plus. Plus personne. Plus d’annonces, plus de candidatures, plus de réponses. Plus rien. Silence radio. Quand les gendarmes sont venus, un après-midi de printemps lui expliquer qu’ils allaient, lui et sa famille, être expulsés sans être relogés, Rémy s’est dit qu’il touchait le fond. Mais de là où il était maintenant, la surface lui semblait si lointaine qu’il n’aurait jamais assez d’air dans les poumons pour remonter. Faute de mieux, ils se sont installés dans le garage de ses beaux-parents. Il faisait froid, mais ils avaient un toit. Rémy ne dormait plus. Il serrait les poings. Il aurait voulu mourir, seulement ça n’aurait rien changé. Alors, il a pris toutes ses affaires et bon dieu, il en a fait un grand feu. Ses yeux brillaient d’une étrange étincelle. Un regard de fou, de dément. Sa femme n’a rien pu faire. Il a brûlé les photos, les fringues, les chaussures, les souvenir. Tout, absolument tout y est passé. Quand il n’est rien resté de lui, que les vêtements qu’il portait, le petit matin venait de se lever. Il faisait beau. La rosée avait empli le minuscule jardin. C’était un mercredi. Vers neuf heures trente, il est allé embrasser les enfants, a bu un café puis il a serré sa femme dans ses bras. « Voilà, ma chérie, on est au bout, c’est fini. » Ce sont les derniers mots qu’il a prononcés avant d’entrer dans cette banque avec un fusil à canon scié calibre douze chargé à la chevrotine.

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Devenir président et le rester

Ce soir à 23 heures, sur France3 sera diffusé le documentaire "Devenir président et le rester, la saga des gourous de l'Elysée" que j'ai co-écrit avec mon complice Cedric Tourbe qui l'a également réalisé. Retrouvez ici les chroniques du Nouvel Observateur http://teleobs.nouvelobs.com/tv_programs/2011/12/5/chaine/france-3/23/5/devenir-president-et-le-rester et de Telerama http://television.telerama.fr/tele/programmes-tv/devenir-president-et-le-rester,32010004.php

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