Laurent Ducastel Ecrivain

nouvelles urbaines

08 novembre 2009

LAURENT A 100%MAG

Ma pomme à 100% mag sur M6 le 6/11/ 2009

http://www.youtube.com/watch?v=bJM5MPkmnZc

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LA VIE A PLEINE DENT

J’allais me mettre à l’ordinateur quand elle a débarqué, en ce début d’après-midi pluvieux et hivernal. J’avais des articles à rendre et comme d’habitude, j’étais très sérieusement à la bourre. J’avais mangé sur le pouce et étais en train de m’abreuver d’un bon vieux Iggy Pop ( Wild America extrait d’Américan Caesar ), histoire de faire grimper ma tension artérielle. Ce n’est un secret pour personne, pour écrire, j’ai besoin d’électricité. Le rock et la furie saturée qui l’escorte m’aident étrangement à me concentrer. Donc, j’en étais à relire mes notes quand elle m’a fait la surprise d’une visite. Habituellement, elle passait avec Henry, son mari, un type gentil qui tenait absolument à ce que je lui apprenne la guitare. Or, il faut bien l’avouer, j’en jouais comme un pied et aurait été bien en peine de lui apprendre quoi que ce soit. Néanmoins, il s’était pris d’affection pour moi et passait régulièrement me montrer les nouvelles guitares qu’il se payait à la chaine. Eh oui, il avait un très bon job dans l’informatique qui lui permettait à peu près n’importe quelle folie. Françoise, elle, était cadre dans une boite de Com. Ensemble, ils avaient l’air parfaitement heureux. Très régulièrement, ils m’invitaient et j’aimais beaucoup aller manger chez eux. Surtout après le quinze du mois, quand mon frigo criait famine. Lentement, année après année, la précarité gagnait du terrain. J’avais commencé par perdre mon boulot principal dans une maison de disque. Sacrifié comme tant d’autres sur l’autel du profit. J’avais alors multiplié les piges. Mais depuis un temps, mes articles dans la presse rock n’y suffisaient plus. D'ailleurs, les revues fermaient les unes derrière les autres, tandis que je prenais de l’âge et que des plus jeunes prenaient les meilleures places. Après tout, c’était dans l’ordre des choses, se lamenter ou ressasser sa colère, ne servait à rien. Au fil des mois, j’étais donc de plus en plus chômeur et j’avais beau ne pas baisser la garde, être prêt à me battre bec et ongle, je m’enfonçais toujours plus loin dans le dégoût et la détresse. Je luttais des nuits entières à hurler comme un damné pour ne pas sombrer. Il ne restait que mes mots et les quelques lambeaux d’espoir qui allaient avec pour me tenir debout. Je vous accorde que ce n’était pas grand-chose. Néanmoins, je m’y accrochais ferme n’ayant pas vraiment d’autres alternatives et aucune affinité avec le suicide. Un jour, froidement, je m’étais mis le canon d’un 357 magnum dans la bouche. Je devinais les balles dans leur logement, le barillet prêt à tourner, prêt à me propulser dans le noir. J’étais resté un long, long moment, là sans rien faire, à genoux sur la moquette affreuse de la chambre. Puis comme une putain d’évidence, j’avais choisi la vie. Depuis, je savais à quoi m’en tenir et n’avais jamais remis ce choix en question.   

Donc j’allais me mettre au travail quand elle est entrée sans sonner et sans donner plus d’explication. De toute façon, avec la musique, je n’aurais rien entendu. Elle a jeté son sac dans l’entrée et m’a tendu un sourire. Le même qu’elle me tendait en douce parfois quand Henry avait son compte d’alcool, d’informatique et de rêves avortés. Ce n’était pas la Françoise habituelle. Non, c’était une Françoise élégante qui revenait du travail et avait décidé de faire une halte chez moi. Je poussais un peu le bordel qui régnait en maître sur la table basse et lui proposait immédiatement un café cependant qu’elle coupait la chique à Iggy. Françoise n’aimait pas le hard-rock et préférait sans vergogne le trip-hop et Portishead en particulier. Enfin, elle dénicha le premier album de Massive Attack dans ma discothèque et après avoir ôté sa veste, elle se cala dans le canapé en s’allumant une cigarette. Ses jambes à peine croisées laissaient entrevoir subrepticement le haut de ses cuisses blanches et c’eut été un péché que de regarder ailleurs. En bon garçon, je tentais quand même de meubler en sortant quelques banalités de rigueur, mais elle ne fut pas dupe. Nous étions au bord de l’abîme et c’était très précisément ce qu’elle voulait. Sans un mot, d’un geste lent et infini, elle se leva, se dressa contre moi et passa sa main dans mes cheveux en pétard. Je pensais à Henry. C’était un type bien et il ne méritait pas ça. Mais j’étais un salopard et Françoise le savait. Elle a très doucement dégrafé son chemisier rose. La peau blanche et lisse de son ventre tendu est apparue peu à peu, haletante. Les effluves de son parfum finissaient d’embraser l’atmosphère. J’ai fait glisser mes doigts sous son soutien-gorge,  dégageant ses petits seins roses avant de les avaler à pleine bouche et de mettre en pièce tout ce qui obstruait la progression du plaisir. Puis elle a glissé sur le canapé, couchée sur le ventre, les reins cambrés, fesses offertes, après que je sois venu à bout de sa petite culotte en dentelle mauve. Là, sans une once de culpabilité, j’ai pris tout le plaisir qu’elle me tendait.

Vers cinq heures, elle se rhabilla sommairement, m’embrassa sur le front et reprit le cours normal de sa vie comme si de rien n’était, comme s’il n’était rien arrivé. Heureusement, elle prit soin d’oublier sa pince à cheveux et c’était là une preuve bien tangible que je n’avais pas rêvé, que ce n’était pas un mirage. Je restais sonné bien longtemps après qu’elle eut quitté la pièce. En partant, elle avait laissé un vide immense derrière elle. Comme si d’un coup, les steppes d’Asie centrale avaient déballé leurs solitudes dans mon salon. J’ai tenté de remettre Iggy dans le lecteur C.D , mais rien n’y faisait. Il s’ébrouait dans le vide. Dans le silence de la nuit qui s’avançait,  allongé sur le canapé, je tentais encore de garder le contact avec l’ombre de sa présence. Je vais vous dire, mes articles, ma situation désastreuse et même le reste du monde pouvaient bien aller se faire foutre. Dans la pénombre, quelque part en moi, la vie souriait à pleine dent.

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31 octobre 2009

MAUVAISE MORT

     Je me souviens la première fois que nous sommes allés à San Francisco. C’était à la fin de l’été 1988. Nous logions avec Nat dans un vieil hôtel, le Senator, dans Ellis street. Nous avions l’habitude de prendre notre petit déjeuner dans un resto à deux blocs de là, tenu par des Chinois vraiment charmants. Sauf qu’un matin sur le parking qui jouxte l’établissement, régnait une agitation pas ordinaire. Il y avait des ambulances et des voitures de police un peu partout. Un immense flic black, d’au moins un mètre quatre-vingt-dix empêchait quiconque de s’approcher. Avec son air pas commode, sa casquette qui fondait sur une paire de Ray-ban à monture dorée et ses bras bientôt aussi gros mes cuisses, on aurait un dit un flic de série télé. Le genre taciturne, dur à cuir qui en a tant vu que plus rien ne peut encore l’émouvoir. Et d’ailleurs peut-être était-ce vraiment le cas ? Quoi qu’il en soit, il en en rajoutait à mort. Mais bon, vu le gabarit du garçon, personne n’aurait songé à le contrarier. La petite serveuse chinoise nous avait installés près de la vitre, de sorte que nous ne perdions pas une miette de ce qui se tramait là, pratiquement sous nos yeux, à quelques mètres seulement. Les médecins avaient ouvert une voiture et à plusieurs, ils essayaient de dégager quelque chose. D’où nous étions, il ne nous était pas possible d’en voir plus et vraiment on se demandait ce qu’ils pouvaient bien fabriquer dans cette voiture. À tour de rôle, ils se relayaient, repartaient revenaient, s’agitaient. Mais pas moyen de distinguer l’objet de tout ce remue-ménage. Ça a duré au moins dix minutes. Avec Nat, on était comme des cons, le nez collé à la vitre. Et puis soudain, j’ai vu. Oui, ils se sont écartés tous en même temps et Bon Dieu ! J’ai vu de quoi il retournait. Il y avait un mec coincé dans sa voiture. Un mec mort, coincé entre le siège et le volant de sa bagnole sur un parking en plein cœur de Frisco. C’était la première fois que je voyais un cadavre d’aussi près et je vous jure qu’au petit déjeuner, ça fait un drôle d’effet ! Le brancard et le sac pour le corps étaient déjà prêts. Seulement  voilà, ledit corps était coincé et pas décidé à se rendre. Au bout d’un moment, n’en venant pas à bout, un flic en civil se décida à en parler au grand black qui était toujours occupé à faire circuler les gens. Brièvement, il lui expliqua la situation pendant qu’un autre flic prenait sa place, en faction à l’entrée du parking. Le black s’approcha de la voiture, examina la situation avant de passer à l’action. Visiblement, la dentelle n’avait pas l’air d’être une spécialité du bonhomme.  Donc de ses énormes mains, il attrapa le mort d’un coup sec et tira dessus de toutes ses forces. Mais le cadavre n’avait pas décidé de s’en laisser conter. Ce devait sûrement être un genre de rebelle : même mort, il trouvait encore moyen de faire chier les flics. Seulement point trop n’en faut. Car notre grand black commençait à s’énerver pour de bon. Alors, à nouveau, il empoigna le corps et, de plus belle, voilà qu’il tirait dessus. Toutefois, ses jambes semblaient coincées pour de bon sous ce damné volant et la rigidité cadavérique n’arrangeait rien à l’affaire. Ne voulant à aucun prix perdre la face, le flic  posa une de ses immenses jambes sur la porte de la voiture pour faire levier, attrapa le cadavre dans la foulée qui, d’un seul coup, devant tant de pression, se décida enfin à mettre un peu de bonne volonté. Surpris de voir soudainement aussi peu de résistance, emporté par son élan, le représentant des forces de l’ordre alla s’écraser brutalement par terre, dans un nuage de fumée avec un foutu mort dans les bras. Je ne sais pas si c’est l’odeur ou quoi, mais il ne traîna pas à balancer le mec dans le sable, comme s’il venait de danser un slow langoureux avec le diable. Les infirmiers, qui n’avaient rien perdu de la scène, se précipitèrent et collèrent, sans attendre, le corps dans son linceul de plastique blanc. Cette fois, c’en était bien fini.  Nat et moi, on était vraiment estomaqué.

-          Merde ! Quelle mauvaise mort, ai-je dit en attaquant mes œufs au bacon.

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27 octobre 2009

L'orage

J’étais tranquille quand il m’a appelé sur mon portable. Là, on peut dire qu’il m’a pris par surprise. Je ne m’y attendais pas. Peu importe qui c’était puisque l’on en revenait toujours au même. C’était une litanie bien rodée par mes proches qui démarrait par : quand vas-tu trouver du boulot ? Et s’achevait par : on ne peut rien pour toi.

Je n’irais pas par quatre chemins : ce jour-là fut atteint une espèce de point de non-retour. D’accord, pour une raison que j’ignore, j’ai pris ces fadaises en pleine tronche bien plus fort que prévu. Je me croyais blindé, immunisé, mais ils trouvaient sans cesse de nouvelles idées pour m’exploser le moral. C’est dingue, ils avaient toujours les mots justes pour me réduire en cendre, me traîner plus bas que terre. C’était des mots qui puaient la compassion facile nimbée de reproches sous-jacents. Des mots qui faisaient mal et frappaient en traître. Des mots comme des pièges à loups qui refermaient sur vous leurs mâchoires d’acier.

En attendant, c’était une sacrée droite que je venais de prendre. J’étais K.O debout. Oui, j’ai donné le change avec ma femme, mais mes larmes étaient prêtes à dévaler le long de mes joues. Je n’en revenais pas d’être touché aussi fort, aussi profond. Je ne valais donc pas plus que cela pour eux. J’étais juste un poids sur leur conscience. Un poids dont il fallait se soulager de temps à autre. Ainsi, il me faisait l’aumône d’un conseil à la con alors que nous étions en plein naufrage, que nous n’avions plus rien à bouffer et qu’il fallait encore sauver les apparences coûte que coûte. J’ai mis Marc Bolan, Les Kinks et Patti Smith pour ne pas craquer. Les meilleures chansons du monde peuvent vous sauver la vie, parfois. Je me suis immergé dans la musique. J’étais comme Ray Davis dans Waterloo Sunset, je n’avais pas besoin d’ami.  J’étais au bord du gouffre. Il s’ouvrait en moi de façon très distincte. J’avais envie de tout casser, de faire mal pour voir jusqu’où je pouvais aller dans la déchéance. J’allais avoir quarante berges et j’étais au taquet, vidé, rincé, laminé, sans une once de futur.

   

Soudain dehors, l’orage a éclaté. C’était le premier orage de l’été. Il était agressif, sombre et crachait son courroux avec ferveur, effrayant les enfants. Il a inondé la chambre pendant que j’écrivais ces lignes. Sa rage s’est fondue dans la mienne et finalement, sa violence m’a lavé de ma colère. Je suis resté là à regarder le vent et les rafales de pluies mettre en pièce ce qu’il subsistait de cette belle journée ensoleillée.

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18 octobre 2009

MAUVAISE PASSE

Elle était partie un matin presque sans dire un mot, sans une explication valable. Elle voulait faire le point, avait-elle dit avant d’ajouter qu’elle voulait éprouver notre amour. J’étais resté stoïque, à boire mon café sans même chercher à la retenir. C’eut été peine perdue. Je savais parfaitement à quoi m’en tenir : quand les femmes vous disent ce genre de truc, c’est que la situation est en général au stade du coma dépassé. En fait, en langage de fille, faire le point signifie que notre heure a vécu et éprouver notre amour veut dire qu’elle cherche déjà un successeur.

Lizzy avait attrapé sa valise cabossée, avait jeté ses fringues dedans, surtout les plus sexy d’ailleurs, avant de prendre le large, en arborant une mine consternée que je ne lui avais jamais vue auparavant. Peut-être aurais-je dû lui courir après dans l’escalier, avoir une franche engueulade ou ce genre de chose ? Seulement  voilà, je n’étais plus ce genre de gars. J’avais passé l’âge et mon crédit d’engueulades était épuisé. En vieillissant, je devenais fataliste, ce qui ne signifiait pas que je me résignais. J’essayais juste de prendre de la hauteur, probablement pour ne plus déguster autant qu’auparavant.  Lizzy, au contraire, avait tendance à penser qu’une petite dispute bien sentie mettait du piment dans la vie de couple. Aussi à intervalles réguliers, elle pétait un câble, mettait la baraque sans dessus dessous et me faisait sortir de mes gonds avec une dextérité, une précision remarquable. Elle claquait ensuite la porte en jurant grand dieu que je pouvais aller au diable avec mes foutus bouquins, que je n’étais qu’un connard fauché, invivable et égoïste, ce qui sur le fond n’était pas tout à fait faux. Invariablement, je lui rétorquais qu’elle n’était qu’une emmerdeuse, une fille de famille pourrie gâtée tout juste bonne à faire des colères. J’ajoutais narquois, car je savais que ça la foutrait en boule, qu’elle ne comprenait rien à la littérature et qu’elle ferait mieux d’épouser un comptable, ce qui au passage ne manquerait pas de ravir sa revêche de mère. Dans ces moments-là, je me demandais toujours ce que je pouvais bien lui trouver. C’est vrai, Lizzy se situait parfois si loin de moi. A l’extrême opposé même. Elle aimait le foot, la bouffe japonaise, les petites voitures et faire les boutiques le samedi quand elles étaient bondées. Lizzy était le style de fille qu’avait toujours envie de baiser alors que j’étais en plein boulot, à me démener avec un chapitre difficile. Lizzy détestait mes groupes préférés et spécialement Iggy Pop, cependant qu’elle vouait une passion singulière pour les tristounets chichiteux de la nouvelle chanson française.

Seulement cela mis à part, cette fille avait dans ces veines translucides, une force de vivre hors du commun. Une force de vivre qui rayonnait et irradiait chaque instant passé à ses côtés. J’en arrivais même à me demander comment un corps aussi frêle pouvait receler une telle force. Dès le départ, j’avais senti que j’allais marcher sur des braises avec elle, mais il était devenu très vite évident que je ne désirais rien d’autre. Notre rencontre avait été, il faut bien le dire des plus banales. Je l’avais croisé dans l’escalier alors que Mademoiselle ouvrait sa boite aux lettres. Elle était magnifique et en était parfaitement consciente. Il émanait d’elle une présence, une aura dont elle jouait, je l’apprendrai par la suite, avec un art consommé. Nos regards s’étaient croisés et elle m’avait souri. Un sourire qui illuminait son visage, un sourire qui emportait tout sur son passage. Il ne lui avait pas fallu quarante secondes pour me terrasser. Encore une autre poignée de secondes et j’étais déjà prêt à la suivre au bout du monde, elle et son regard bleu profond, sa peau diaphane et ses cheveux de jais coupés courts. Brutalement, tous les soirs à six heures tapantes, j’avais une irrésistible envie d’aller moi aussi relever  mon courrier. Bientôt, involontairement, mes journées s’étaient mises à tourner autour de ce court instant. Il ne me fallut pas une semaine pour apprendre qu’elle s’appelait Élisabeth, avait trente-quatre ans, pas d’enfant et qu’elle venait de mettre un terme à une relation de neuf années. Huit jours de plus et je l’invitais à dîner. Deux mois encore et nous vivions ensembles puis une année entière s’écoula avant qu’elle ne claque la porte pour aller faire le point et éprouver notre amour chez sa mère.

Dans les premiers jours, elle m’appela à plusieurs reprises pour tenter, soi-disant, de me rassurer. En fait argumentait-elle, nous n’étions pas fautifs. C’est juste que nous nous étions peut-être mis en ménage trop vite. Elle n’arrivait pas à trouver la distance dans notre couple. J’étais si différent des hommes qu’elles avaient connus jusqu’alors. Et il est vrai que pour faire plus différent, il aurait fallu se lever de bonne heure. Je n’étais pas issu de la petite bourgeoisie banlieusarde, je n’avais guère fait d’étude, j’avais un long passif de marginal qui tétanisait sa mère et aucun plan de carrière à l’horizon, pas plus que d’actions ou de fric à la banque. Rien de cela. Aucun des stigmates de la réussite. Cette réussite sociale si chère au cœur de sa mère, comme à tous ces petits parvenus de banlieue. Cette réussite, je n’avais fait que l’effleurer, il y a longtemps dans une autre vie. Depuis, je me traînais un karma de damné, un karma que je n’aurais souhaité à personne. Seulement, j’étais en phase avec moi-même. Mon existence était certes misérable pour ne pas dire merdique mais à mes yeux, elle était cohérente, elle avait un sens : J’étais enfin devenu ce à quoi j’aspirais : un écrivain. Un écrivain ni riche, ni célèbre. Mais au fond, je m’en foutais. Je l’acceptais tel que ça venait même quand ce n’était pas facile. Et c’était assez souvent le cas. Je n’avais pas le choix. Au fond, je ne savais rien faire d’autre. Sans cela, la vie avait nettement moins d’intérêt. J’étais né un crayon à la main et c’est sûrement ainsi que j’allais crever.

Dès le départ de Lizzy, j’avais entrepris un ménage en grand. Je voulais expurger toute trace de son passage. Seulement, rien n’y faisait. Cette garce était partout. Son absence et le silence qui en découlait me collaient au corps. Cependant, je m’accrochais, car je n’avais aucunement l’intention de me laisser abattre. Mon inclination naturelle pour la dépression avait failli avoir ma peau plus d’une fois aussi avais-je, cette fois, décidé d’emblée de lui tordre le cou. Ce n’était pas la première fois que je me faisais larguer. Je me donnais quinze jours pour remonter à la surface, peut-être un peu plus. Bientôt pourtant, je renouais en grande pompe avec ma grande copine la déprime carabinée et tous les vieux démons qui l’accompagnent. Comme de nombreux écrivains, je suppose, j’étais plutôt un solitaire de nature. Seulement, il y avait quand même des limites et mes quatre murs me devenaient insupportables. Je sortais tous les soirs, traînant dans le Paris nocturne, le plus souvent sur le pavé de ce dix-huitième arrondissement qui m’avait vu naître, seul ou parfois en compagnie d’une bande de furieux à la recherche du chaos qui m’anéantirait un moment. J’étais de retour dans les bas-fonds. J’espérais qu’en jouant encore avec le feu, traquant l’adrénaline, la vie s’activerait et qu’elle carboniserait le souvenir de Lizzy par la même occasion. De nouveau en solo, je renouais de bon cœur avec mes noirs penchants. Des abîmes glauques, souterrains des beaux quartiers où des corps tendus s’offraient au premier venu, lèvres agiles et rapides, sans étreintes réelles, du sexe ultime noyé dans la coke ou le speed. Et tout au bout de la nuit, dans le magnifique matin ensoleillé qui drapait les rues de la capitale d’une couleur irréelle, tout au bout la nuit, il n’y avait que le vide et la solitude. Une solitude plus prégnante, plus abyssale encore. Une solitude dégueulasse, chargée des relents de la nuit et de son cortège de remords ignobles. Je dormais peu, buvais trop, mangeais n’importe quoi à n’importe quelle heure, n’allumais la télé que de temps à autre pour voir les infos. De ce côté-là pas vraiment de changement : Le monde était en grande forme, les intégristes du dollar et des religions révélées se tiraient la bourre pour la domination planétaire, cependant que la mort tournait à plein régime. C’était une bien curieuse équation : plus il y avait d’êtres humains, plus l’humanité perdait du terrain. Oui, décidément, nous traversions vraiment une période très étrange. J’avais de plus en plus l’impression d’être le spectateur de ma propre vie. La droite la plus dure venait d’être plébiscitée par le peuple qui croyait avoir gagné les élections tandis que les vrais vainqueurs, les as de la finance qui n’avaient que mépris pour le genre humain, se frottaient les mains en riant bien bas de la façon dont ils n’allaient pas manquer de dépecer le pays. La gauche, elle, continuait de nous rejouer le même sempiternel vaudeville en se déchirant de plus belle dans des querelles d’ego complètement hors de propos. Mon éditeur était en train de déposer le bilan dans mon dos, je n’aurai pas de quoi finir le mois et pourtant tout cela ne m’atteignait guère. Je me sentais en bout de course comme rarement. Las de cette existence. Las de moi, las des hommes et toutes leurs merdes. Je ne voulais plus rien d’autre que m’éreinter, éreinter mon corps pour couler une bonne fois pour toute. Je voulais abdiquer. Fondu au noir et bonsoir M’sieur Dame ! 

Je n’étais pas rentré à l’appart depuis deux jours. Deux jours d’errances et d’ivrogneries. Deux jours en apnée. Je déconnais à plein tube, j’en étais conscient mais peu importait, c’était un état irrépressible, une force intérieure qui me poussait, malgré moi, vers le noir. Les années qui passaient ne changeaient pas fondamentalement la donne. La volonté du chaos s’était même fait plus pugnace, d’autant plus violente que l’espoir, LE grand Espoir qui nous tenait la tripe s’était salement corrompu au fil des gamelles successives de nos amours foirés.   

J’avais pris une longue douche, avalé une aspirine avant de m’affaler dans le fauteuil face à la fenêtre. J’étais K.O et c’était plutôt une bonne nouvelle. Je laissais doucement le sommeil venir avant de rejoindre le lit quand soudain, deux mains se sont posées sur mes yeux.

-          Devine qui est là ? A fait la voix dans mon dos.

Elle n’aurait pas eu besoin de parler, son parfum aurait suffi, comme une signature indélébile dans ma mémoire. Qui est là ? Qui d’autre pouvait se tenir là, radieuse avec cet éclat dans le regard ? Elle me prenait encore par surprise, je ne l’avais même pas entendu rentrer. Je lui ai tendu un reste de sourire, en me redressant tant bien que mal pour sauver au moins les apparences alors que je me sentais tout à fait minable. Au pied de la table trônait sa valise cabossée et j’ai su qu’elle avait fini de faire le point et d’éprouver notre amour. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait mais cela n’avait aucune importance. Sans plus d’explication que pour son départ, elle a ôté le tee-shirt bleu qui lui moulait les seins, a fait glisser son jeans et sa culotte avant de se coller contre moi. Puis elle a noué ses bras autour de mon cou  et je n’ai posé aucune question cependant qu’elle embrasait le silence de la chambre. J’ai senti le souffle de la vie qui battait en elle envahir mon âme. C’était comme embrasser le soleil à pleine bouche. Le ciel se dégageait, un vent d’altitude soufflait à nouveau et j’eus l’impression de renouer avec les sommets.  L’enfer qui m’habitait venait de claquer la porte. Rien ni personne n’était de taille à lutter. Lizzy était de retour, la vie allait pouvoir reprendre. 

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11 octobre 2009

HÔTEL DE NUIT

Elle s’était assoupie sur le côté. La lumière faiblarde de la chambre se reflétait mollement sur sa peau diaphane. Dans mon coin, immobile, je l’observais en silence. Je me délectais des courbes délicieuses de son corps, de ses petits seins roses, de ses cheveux blonds qui étaient comme des flammes qui lui couraient dans le dos.  Le lit, comme la chambre, semblait avoir été dévasté par le désir insatiable qui brûlait nos artères. Maintenant, elle lâchait du leste dans les bras de Morphée et était simplement bouleversante dans sa nudité la plus absolue. Rarement une femme s’était approchée aussi près de moi, de ce que j’étais vraiment, de ce à quoi mon âme cabossée aspirait. Mais j’étais certain qu’elle ne s’en rendait pas compte. Elle se contentait de rire à gorge déployée aux conneries que je sortais en rafales avant de se donner sans retenue dans une étreinte qui repousserait la mort en moi pour longtemps. Il était deux heures du matin quand elle quitta la chambre. Elle sourit de toutes ses forces une ultime fois en montant dans sa voiture avant que la vie ne nous sépare pour toujours. Je crois qu’elle ne se douta jamais à quel point j’étais amoureux d’elle.

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05 octobre 2009

ROBERT REDFORD

Norbert s’était endormi à table. Maintenant, ces bras pendaient le long de la chaise comme des morceaux de bois morts. La télé hurlait des pubs pendant que les gosses foutaient un bordel monstre à l’autre bout de la pièce. Lydia les regardait faire et elle sentait une immense tristesse intérieure l’envahir. Elle savait qu’elle aurait beau brailler, rien n’y ferait. Ses enfants n’obéissaient vraiment qu’à leur père. Lequel justement dormait du sommeil du juste alors qu’il avait à peine fini de dîner . Depuis quelque temps, il n’attendait même plus d’être devant la télé pour sombrer dans les bras de Morphée. Non, sitôt le repas avalé, il s’affalait inexorablement sur sa chaise. Et plus rien, désormais ne pourrait l’atteindre. Enfin, jusqu’au moment où, inévitablement, il finissait par tomber, entraîné par son propre poids. Alors en jurant tous les diables, il se ramassait, se traînait jusqu’au lit, où aussi sec, il se rendormait. Lydia s’est dit que ce n’était pas encore ce soir qu’elle aurait droit au peu d’amour qu’elle réclamait et dont tout le monde dans cette maison, semblait se foutre comme de sa première chemise. Bien des fois, elle avait songé à prendre un amant. Un homme qui lui ferait la cour, lui offrirait des fleurs et penserait à elle. Mais où trouver cet homme providentiel qui saurait lui faire retrouver les réalités du plaisir charnel ? Car malgré tout, elle aimait encore le reflet que lui renvoyait le miroir. Et puis pourquoi une femme de quarante ans n’aurait-elle pas le droit d’avoir une vie sexuelle épanouie et attrayante, sous prétexte qu’elle avait eu trois enfants ? Pourtant, Norbert avait été un bon amant avant d’être un mari ordinaire. Ils en avaient passé des nuits à faire des folies de leur corps. Bon dieu ! Oui, ils en avaient connu des grands moments ensemble. Mais voilà, tout cela avait disparu et n’était, à présent, plus rien d’autre que des vieux souvenirs qui croupissaient, on ne sait où. Si seulement, elle pouvait mettre la main dessus ! Les vivre une fois encore ! Renouer avec la folie qui leur courait dans les veines. Norbert n’était alors qu’un chien fou qui prenait l’existence à bras le corps. Leurs six premiers mois de vie commune avaient été fantastiques. Six mois de bonheur pour quinze ans d’errance. Lydia se disait que c’était foutrement cher payé. Six mois de folie pour quinze années d’habitudes, le jeu n’en valait pas la chandelle. Elle ferma les yeux un moment et supplia le ciel de lui venir en aide. Mais qui pouvait-il le ciel, si sa vie lui était devenue insupportable ? Que restait-il de ses espérances d’adolescente ? Elle qui avait été une élève brillante. Elle qui avait trimé dur pour avoir le bac. Elle qui avait de l’ambition et voulait aller droit vers les sommets. Les sommets s’étaient arrêtés sur les bancs de la fac quand Norbert avait débarqué dans sa vie. De fil en aiguille, elle s’était retrouvée quinze ans plus tard, pieds et poings liés à élever des mômes qui finalement ne la respectaient pas. À présent, la télé diffusait un vieux film avec Robert Redford. C’est un homme comme lui dont j’aurais besoin, pensait-elle, en s’allumant une cigarette. Elle se laissa tomber dans ce canapé qu’il lui faisait horreur depuis le premier jour, mais qui plaisait tant à son époux. Sa tête était en ébullition. Les gamins braillaient de plus belle tandis que Norbert, lui, ronflait toujours planté sur sa chaise. Lydia sentit qu’elle arrivait au point de saturation. Elle ne pouvait plus aller au-delà. Elle écrasa sa clope dans le cendrier, se leva et enfila son imper rouge délavé.

-          Où tu vas m’man ? Demanda son aîné.   

-          J’en sais rien, répondit-elle d’une voix chargée de lassitude.

-          Bah, qu’est-ce qu’on va dire à Papa ?

-          Tu n’as qu’à lui dire que je suis partie rejoindre Robert Redford.            

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26 septembre 2009

A FOND DE CALE

Après trois semaines de répit, j’étais de retour à fond de cale. Le moral en berne, sans savoir pourquoi. C’était comme si une chape de plomb planait au-dessus de ma tête. Pourtant, tout n’allait pas si mal dans ma vie. Après des années de galères intenses, j’étais en voie de réhabilitation. On me lisait maintenant avec plus d’attention et un éditeur m’avait même commandé un livre, à moi le vaurien de la banlieue nord. Seulement, voilà que je me sentais accablé sans raison particulière. Ce n’était pas un cafard de tous les diables. Non, c’était un sentiment diffus de malaise, de mal-être. Je n’avais brutalement plus goût à rien. Je me traînais comme une larve et cela me collait la rage. D’autant plus que je ne comprenais pas le pourquoi de cette brusque baisse de régime. Etait-ce des problèmes de fric ?  Pas pire que d’habitude, en fait. Nous étions le vingt-cinq du mois et je n’avais plus un euro valide devant moi. Plus d’essence, plus grand-chose à becqueter, il faisait froid et mon manteau tombait en lambeaux, mais peu importe. J’étais habitué à ça. Enfin, je veux dire autant que faire se peut, évidemment. On ne s’habitue jamais à n’avoir pas un rond devant soi. Comment s’habituer à l’indigence quand la société qui vous entoure glorifie la consommation à outrance ? Comment s’habituer au dénuement quand comme moi, on avait entrevu l’autre côté du miroir ? C’est dingue, c’était hier et pourtant j’avais l’impression que c’était une autre vie, une vie antérieure. Une vie où la musique, le fric, les filles et la came avaient coulé à flot. Aujourd’hui que restait-il de ces années-là ? La sensation d’un rêve éveillé. Un rêve où j’étais passé à côté du sujet sans même m’en rendre compte. Aujourd’hui, je savais que pour un tas de raisons qui m’échappaient alors, j’avais laissé filé le train. J’aurais dû tout plaquer et m’atteler à mes ambitions. Mais j’avais préféré le mirage facile du confort bourgeois, version rock’n’roll parvenu. Un mélange détonant fait d’une volonté, d’un désir sans borne de reconnaissance, de respectabilité, mais aussi d’une inclinaison sans faille pour les plans foireux, l’autodestruction et le sexe sous ses formes les plus variées.

À présent, je n’en nourrissais aucune nostalgie. D’ailleurs, je l’ai déjà dit, j’ai horreur de la nostalgie. C’est un sentiment qui ne sert qu’à détourner les yeux, qu’à réfuter le présent alors que moi, je ne rêvais que d’en découdre justement. J’avais juste les nerfs d’avoir été aussi con, d’avoir manqué de discernement et ainsi gâché mes chances. Seulement, je n’étais pas du genre à chialer sur mon sort. J’avais mal à en crever intérieurement, mais ma foi, ce désir inouï d’écrire qui m’habitait, était intact et me tenait debout. Un copain m’avait dit récemment : mon vieux, il faut que tu prépares à sortir de la précarité. Sur le coup, j’avais pris ça à la légère. C’est vrai, vu d’ici cela semblait si facile. Je me trompais lourdement et n’allais pas tarder à mesurer l’ampleur des dégâts. Car au fur et à mesure que cet avenir auquel j’aspirais, devenait par petites touches, concret. Eh bien, je vous l’avoue, j’étais désemparé ! Oui, vraiment, je ne savais plus réellement comment l’aborder, comment réagir et ma première réaction fut de rendosser ma défroque de douleur, en redoublant d’ardeur. Il y avait cette chanson, ce blues déjanté des Doors qui disait : « I been down so goddamn long that it looks like up for me » (il y a si longtemps que j’ai touché le fond que cela semble haut pour moi) et c’était exactement ce que je vivais. La vérité pourra vous sembler bizarre, mais j’avais peur de cette sensation de légèreté qui m’avait accompagné ces dernières semaines. Peur du revers de la médaille, peur du retour de bâton. Pourtant, c’était juste un premier pas vers un retour à une certaine forme de normalité. Seulement dans la bataille, j’avais laissé bien plus de plumes que je ne voulais l’admettre. On ne sort pas indemne de la précarité. On n’en sort pas d’un claquement de doigts. J’avais dû renoncer à tant de choses pour survivre que l’idée même du bonheur m’était devenue étrangère. J’avais développé des techniques, des postures pour me durcir, pour me maintenir à la surface sans trop prendre de coups et voilà que je ne savais plus baisser la garde. Immanquablement, je finissais par devenir le reflet de mon état : un indigent. J’avais beau lutter, en être conscient, c’était bel et bien ainsi. La précarité s’incrustait insidieusement en vous, bien profondément. Elle faisait aussi le vide autour de vous. La détresse sociale fout la trouille à la populace bien pensante. C’est comme la gale ou la peste. Les petits cadres ont peur de l’attraper. Mais comment leur en vouloir quand jusqu’aux services sociaux de la ville, censés nous venir en aide, on nous jetait la pierre, on nous traînait dans la boue. Il fallait la voir cette connasse qui perdait ses cheveux avec son teint de mort, son pull vert dégueu où trônait une tête de berger allemand, il fallait voir la jouissance, le plaisir qu’elle prenait à nous mettre le nez dans la merde à nous les pauvres, nous qui vivions de rien. Vous n’avez qu’à vous bouger le cul qu’elle disait en substance, la morue. C’était facile comme conseil. Facile et bien dégradant. Et surtout, cela évitait de se poser des questions auxquelles elle n’avait aucune réponse. Comment en étions-nous arrivés là, tous autant que nous étions ? Elle s’en foutait, ce n’était pas son problème. La pauvreté, le dénuement, elle y était confrontée toute la journée. Et avec les années, tous ces miséreux et leurs insurmontables problèmes devaient lui sortir par les yeux. Jamais pourtant, avec son regard froid et dur, empreint d’un mépris de fonctionnaire qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler, jamais elle ne pourrait appréhender pleinement l’âpreté de l’existence de tous les malheureux qui défilaient dans son bureau comme un cortège d’âmes en peine, une cohorte sans fin de recalés de la vie. Non, son boulot terminé, elle devait vite rentrer chez elle retrouver son petit intérieur paisible et protecteur tandis que nous, nous continuerions à être en première ligne sans un rond, sans rien à bouffer, avec les huissiers, ces hyènes avides en embuscade, prêts à nous dépecer. Elle n’était pourtant que le dernier rouage d’un système qui broyait les âmes en vantant un libéralisme sauvage où la condition humaine n’avait plus aucune valeur.

La nuit s’avançait dehors, fouettée par le vent et la pluie d’octobre. Je restais chez moi, à tourner en rond comme un lion en cage avec mes états d’âme à la noix, les nerfs à vif. Je donnais deux, trois coups de téléphone, mais il n’y avait personne, nulle part. Je laissais des messages partout. En vain. Le monde était aux abonnés absents, ce soir. Aussi décidais-je de me finir aux neuroleptiques, à défaut d’autre chose. J’avalais les cachetons sans traîner. Une dose de cheval et un fond de vodka. En route pour le brouillard et les limbes, la défonce légale et bon marché. Parfois, il est si relaxant de se fuir un peu, fermer les yeux et n’être plus rien. Une âme en suspens. Juste un moment.

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21 septembre 2009

STATION SERVICE

Harold n’en pouvait plus de sa vie et il avait décidé d’en finir. Il ne supportait plus son reflet dans la glace avec tous ces kilos qui lui étaient venus au cours des années. Au fil des cuites, des excès qui avaient déformé son corps. Bien sur, il aurait pu faire un régime ou un peu de sport. Mais la vérité, c’est qu’Harold n’était pas de taille à lutter. Il n’était pas de ceux qui sont bâtis pour gagner. Lui, il avait jeté l’éponge avant même le premier coup de gong.

         Ses seules satisfactions venaient de la station-service. C’était toute sa vie, ce débit d’essence. Une sacrée station service que c’était et en plein centre ville encore ! Les affaires allaient du feu de dieu. Surtout depuis qu’ils avaient adjoint l’épicerie, deux ans auparavant. Harold, tout le monde ici le connaissait. Il avait bien le verbe un peu haut parfois. Mais tous savaient qu’au fond, c’était un brave type. Même s’il aimait un peu trop jouer au grand patron. Car, en fait, ce n’est pas dans sa poche que le fric tombait, mais dans celle de sa femme. Et cela faisait une différence notable. Toute la station lui appartenait et sa vie durant, Harold n’avait jamais eu droit qu’aux miettes. C’est d’une poigne de fer qu’elle tenait les rênes, la Gisèle. Elle pensait, dirigeait tout dans les moindres détails. Et personne n’avait son mot à dire. Et Harold encore moins qu’un autre. Elle le lui avait assez souvent répété :

-          Si t’es pas content, t’as qu’à tirer, mon vieux. Crois-moi, c’est pas moi qui chercherais à te retenir.

Souvent le soir, bien après la fermeture, dans le silence de l’atelier vide, Harold aimait venir vider une bière, seul au milieu des odeurs familières de cambouis et de graisse. Ici, il était tranquille. C’était son monde. Elle n’y mettait que très rarement les pieds. Gisèle avait bien trop peur de se salir. Il se demandait comment il avait pu en arriver là. Comment il avait pu épouser une mégère pareille, toujours à lui faire des réflexions sur tout et sur rien. Elle lui faisait horreur maintenant avec toutes ses petites manies qui lui étaient venues avec l’age. Même en se forçant un peu, il ne se rappelait pas avoir été amoureux d’elle un jour. Ni de personne d’autre d’ailleurs. Peut-être qu’après tout, ça n’avait été que purement sexuel entre eux. Ou alors elle avait été la seule à vouloir de lui. Harold refusa de trancher. De toute façon, il n’en avait plus rien à foutre.

Ce matin-là, il sortit du placard à outils, un coffret noir. Il le posa lentement sur l’établi et attendit un long moment avant de l’ouvrir. Puis comme s’il s’agissait d’un rituel sacré, il fit pivoter la serrure dorée. Harold retint son souffle un instant. Du velours rouge qui garnissait l’intérieur, il extirpa un 44 magnum chromé qu’il s’était payé en douce. Dehors, une pluie dense d’octobre s’était mise à tomber. Harold tira le barillet, le fit coulisser plusieurs fois avant d’introduire les balles, une à une, dans leur logement. Il se fourra le reste de la boite de munitions dans la poche puis il s’alluma une cigarette sans filtre et tira dessus à plein poumon. Harold se sentait à merveille. Le poids du flingue dans sa main droite le rassurait. Oui, cette fois c’en était fini de toute cette frustration qui lui minait l’existence. Fini les remontrances, fini de mendier quatre sous chaque fois qu’il voulait aller boire un coup ou rigoler avec les copains. Oui, assez de ses airs hautains de bourgeoise à la manque. L’ombre de Gisèle plainait sur ses moindres faits et gestes et Harold ne pouvait plus le supporter. Il avait son compte de vie ordinaire.

         Alors, il marcha doucement jusqu’au comptoir. La buée avait envahi la vitrine de la boutique. Gisèle était là, veillant au grain comme toujours. Fidèle au poste. Elle a dit quelque chose comme : Hé Harold ! Au lieu de rêvasser, tu ferais bien de t’occuper des vidanges. Le boulot va pas se faire tout seul !!!

D’un geste lent et ample, il a levé le flingue à la hauteur de ses yeux. La lumière au néon de l’enseigne se reflétait sur le canon. Crève ! A-t-il répondu très calmement . Et Bang ! La première balle l’a tapé en plein front et lui a collé la cervelle sur le panneau « grande promo sur les plaquettes de frein » qui trônait derrière la caisse. Bang ! Bang ! Il lui vida le reste du barillet dans le corps juste pour avoir le plaisir de lui faire mal encore, histoire de lui faire payer toutes ces foutues années où elle l’avait menée par le bout du nez. Une immense sensation de liberté l’envahit soudain. Oui, il se sentait soulagé de voir qu’elle n’était à présent plus qu’une masse informe et inerte baignant dans son sang. Elle qui aimait tant la propreté, voilà que pour son dernier voyage, elle avait irrémédiablement taché, avec sa chair et ses os disloqués par les balles, ce carrelage et ce comptoir qu’elle avait si souvent fait astiquer au personnel. Pour fêter l’événement, Harold se mit à tirer sur n’importe quoi en hurlant comme un damné sous l’œil médusé de quelques clients effarés. Bang ! Bang ! La machine à café, Bang ! Le frigo à boissons ! Mais ce qui le faisait le plus marrer, c’était de voir toute l’huile s’échapper des bidons en une cascade visqueuse et nauséabonde pour se répandre sur le sol après qu’il leur eut tiré dessus.

Bien sûr, les flics ont fini par se pointer. Ils ont encerclé la station avec leurs voitures. Harold les regardait faire. Il aimait bien voir les gyrophares multicolores se refléter dans les flaques qui inondaient la piste.

-          Harold soit raisonnable, lui a lancé le commissaire avec son mégaphone. Faut te rendre maintenant. Tu peux pas t’en tirer. Sors sans faire de vague. Fais pas le con Harold, c’est ta dernière chance…

-          C’est quoi la chance ? A-t-il gueulé pour toute réponse aux flics juste avant qu’ils ne donnent l’assaut .

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11 septembre 2009

BON SCOTT

Il était deux heures quarante-sept du matin et une fois encore je ne dormais pas. En fait, je ne dormais plus. Ou alors seulement par tranche. Je tournais en rond dans l’appart que la torpeur de l’arrière-saison avait transformé en four incandescent. Je n’avais plus de livre à lire et il n’y avait rien à télé. Juste du consommable, du prédigéré, de la mort en sursit, du néant sponsorisé. Je passais néanmoins d’une chaîne à l’autre, plus par dépit qu’autre chose. C’est par hasard, que je suis tombé sur une rediffusion de l’émission vedette du moment. Une sorte de télécrochet revu et corrigé avec de vrais morceaux de n’importe quoi à l’intérieur. Le jury était composé d’illustres inconnus avec des looks à faire frémir la pire des fashion-victimes de banlieue. Leur rôle semblait simple : descendre en flèche tous ces apprentis chanteurs et chanteuses, si possible en pointant vertement leurs travers respectifs. Les mômes en prenaient pour leur grade sur un ton péremptoire et hautain qui m’insupportait de suite. Mais bon, ils avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient et après tout, s’ils aimaient recevoir la fessée en direct, je n’y voyais aucun inconvénient. La bande-annonce disait qu’ils DEVAIENT en baver pour devenir des stars ! Et c’est bien ce qui avait l’air d’arriver. En quelques secondes, on les voyait danser, manger, dormir, hurler, encore danser, pleurer, se disputer, mais guère chanter. Car in fine, ce n’était pas vraiment chanteurs ou chanteuses, qu’ils voulaient devenir, c’était star. Et cela faisait une sacrée différence. Ils ne voulaient pas mettre leurs tripes sur la table ou écrire de bonnes chansons. Non, ce qu’ils voulaient c’était vendre des disques, voir leur tronche à la télé et finalement se faire escroquer par leur maison de disque. Ces pauvres glands naïfs singeaient les codes de la rue en espérant être dans le coup. Ils balançaient en références des artistes dont on leur avait soufflé le nom et dont il n’était pas difficile de deviner qu’ils ignoraient tout. J’allais zapper sans autre forme de procès quand le perfide présentateur annonça qu’un candidat allait s’essayer sur le Highway to hell d’AC/DC. Je m’attendais au pire. J’étais encore loin du compte ! Sur une bande-son préenregistrée digne d’une supérette de campagne, le pauvre garçon éructait, tel un porc qu’on mène à l’abattoir, une espèce de bouillis de borborygmes vaguement anglophone. Visiblement, la langue de Shakespeare comme le chant n’avait pas l’air d’être son fort alors, dans un grand moment de solitude télévisuelle, le voilà, le bon fils à sa maman qui se roulait par terre, dans une singulière et poignante interprétation de l’épileptique en pleine crise. Mais attention ! Tout cela, sans tacher ses beaux habits soigneusement prédéchirés et joliment destroy. J’étais abasourdi. Sincèrement. Je vais vous dire, je suis comme tout le monde : Je n’aime pas qu’on salisse mes icônes. Et Bon Scott est l’une d’elle. J’adore AC/DC bien qu’Highway to hell ne soit pas un de mes titres préférés. Seulement là, j’avais beau chercher, je ne retrouvais rien de ce qui faisait l’essence de cette mythique chanson (au sens non galvaudé par les médias) dans la piètre prestation de ce malheureux garçon. Aussi ne donnais-je pas cher de sa peau quand soudain, le jury se leva et applaudit à tout rompre. Bravo ! Magnifique ! Tééééérrrrible !!!! Géééééniiiiaaaallll ! Quelle puissance, quelle prestance ! Hurlait le présentateur. De deux choses l’une. Ou tous ces mecs étaient sourds comme des pots ou alors le père du môme produisait l’émission. Ce n’était pas possible autrement. Eh bien, si ! Tout le monde se congratulait, c’était formidable. Le gamin ne touchait plus terre. Il avait mis moins de quatre minutes pour devenir une star. Une rock star. Dans le temps, il fallait plusieurs albums, pour imposer un artiste. Maintenant trois minutes de télé et une campagne de matraquage publicitaire suffisaient. L’expression fils de pub prenait un nouveau sens !

Que tout cela soit du cirque, du vent, tout le monde s’en foutait. C’était la règle du jeu et ils étaient des milliers à attendre leur fameux quart d’heure de gloire. Pour l’heure, sur le plateau, le gamin exultait ! J’espérais seulement qu’il ne prenait pas pour argent comptant les louanges appuyées que le jury lui faisait. Sinon, il risquait de se taper une gueule bois de première au réveil. Car rien, jamais, n’a été plus éloignée des prestations de feu Bon Scott que celle de ce pauvre garçon. Bon Scott était un putain de vieux briscard, un fieffé soûlard qui brûlait la chandelle par les deux bouts et avait fini sa vie prématurément un soir de cuite, une nuit de février 80. Un type qui montait sur scène et envoyait tout ce qu’il avait dans le ventre. C’est une longue route jusqu’au sommet si tu choisis le rock chantait-il et nul doute que pour lui, cela avait un sens. Un sens que tous ces petits merdeux dopés au chiffre d’affaires et au marketing tout puissant ne pourraient jamais envisager et encore moins comprendre. Je vais vous dire : Bon Scott n’aurait rien eu à foutre du jury, il lui aurait probablement pissé dessus après avoir dévasté la salle avec ces refrains simples et sauvages. Des refrains qui ne carburaient qu’à la vie, à la sueur, au sexe et aux excès en tout genre.

Mais il n’y avait rien de cela ce soir. Car sous le strass, sous le fric affiché du décor, on passait à côté de l’essentiel : c’était censé être une émission de télé-réalité. Mais de quelle réalité était-il question ? Une réalité calibrée, pensée, scénarisée dans ses moindres mouvements. Une réalité peuplée de stéréotype : Le noir, le rebelle, la pouffiasse, la première de la classe et j’en passe. Une réalité qui les jetait en pâture aux caméras en leur faisant croire que c’était ça, la vie. Seulement, la vie n’y était pas. C’était une imitation de la vie, où rien n’était vrai, rien n’était spontané. Tout ce qu’ils finiraient par découvrir, c’est que le rock comme toutes musiques se vivent de l’intérieur. Il ne suffisait pas de piller les codes du Rock pour l’être. Si encore le benêt avait été ivre mort, s’il avait sorti ça bite ou roulé une pelle au présentateur, S’il y avait eu cette sensation enivrante de danger, voilà qui eut été rock’n’roll. Mais tout est resté très propre, très politiquement correct. Et ni le téléspectateur, ni le sponsor, n’avaient été heurtés. Pourvu que la courbe d’audience fût bonne et rémunératrice, la chaîne n’avait cure du reste.

J’ai éteins la télé. Il n’y avait vraiment rien d’autre à faire. Trois heures du mat et toujours pas de sommeil en vue. Allongé par terre, je comprenais pourtant à présent beaucoup mieux ce que voulait dire ma fille quand elle me lançait que le rock était une musique de vieux. Le rock tel que je le concevais, en tous les cas. C’est elle qui était dans le vrai. Les jeunes ne rêvaient plus de changer le monde avec des utopies à la con héritées de leurs grands-parents. Il fallait voir les choses en face avec lucidité : les années soixante étaient finies depuis bien longtemps et les illusions qu’elles avaient engendrées étaient aujourd’hui moribondes. D’un acte de rébellion adolescente, les groupes de rock étaient devenus des entreprises dont le but premier devenait de faire des bénéfices. D’ailleurs, ils gagnaient plus d’argent avec les produits dérivés qu’en vendant des disques. Et les Stones, les héros historiques montraient la voie en battant des records de profits dont s’extasiait le monde économique. Les auteurs de « satisfaction » n’étaient plus un groupe, mais un produit, une marque qu’on déclinait sous licence. Les marchands du temple avaient gagné et l’aristocratie de l’argent faisait maintenant rêver les masses. Les gamins l’avaient bien compris et ils voulaient leur part du gâteau. Quoi de plus normal, après tout ?

Contrairement à ce que l’on pouvait croire, je n’étais pas vraiment aussi amer qu’il pouvait y paraître. Non, c’est juste que pour la première fois, je me surprenais dans la position du vieux connard qui pense toujours que c’était mieux avant. Voilà qui était nouveau et il n’y avait pas de quoi être fier. Comment avais-je pu en arriver là, sans même m’en rendre compte ? Ma jeunesse était donc terminée. J’entrais dans l’âge mûr avec le cortège inévitable de cette nostalgie poisseuse, qui au fond me faisait horreur. Moi, je ne sentais rien, ça venait tout seul. Je percevais sans doute moins bien mon époque ou alors d’une autre façon qui me poussait à penser que c’était mieux avant. Quelle connerie ! De toute façon, ce temps qu’ils n’avaient pas connu, les jeunes s’en foutaient et ils avaient pleinement raison. Qui étions-nous pour leur donner des leçons ? Notre bilan était-il si brillant que nous puissions nous permettre de la ramener ? Les jeunes voulaient inventer leur présent comme nous avions eu l’impression d’inventer le nôtre.

Quant à moi, je devais plutôt me faire à l’idée que, désormais, j’appartenais à une autre époque, même si j’essayais de rester connecté à celle-ci. Que je le veuille ou pas, mes valeurs, mes repères étaient ceux d’une génération précédente. AC/DC, les Clash, Iggy et les autres me faisaient exactement le même effet qu’à quinze ans. Ma rage, mon énergie étaient encore intactes. Je me sentais au sommet de mon art. Aiguisé comme jamais. Mais mes cheveux blanchissaient à vue d’œil, j’avais quelques kilos en trop et les jeunes dans la rue m’appelaient monsieur. Une page était en train de se tourner. J’allais avoir quarante berges. En guise de talisman, j’ai glissé « 20th Century Boy » de T Rex dans mon antique chaîne stéréo. J’ai enfilé le casque dans la prise jack pour ne pas faire chier le monde, tourner le bouton du son à fond et Marc Bolan est venu à ma rescousse. Soudain, toutes les années se sont envolées.  Toutes les années et le monde qui allait avec.

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