Laurent Ducastel Ecrivain

12 février 2018

SAC EN PLASTIQUE

Sa vie entière tenait dans des sacs en plastique. Pas n’importe comment, non. Bien rangée comme s’il agissait d’une quelconque armoire. Ses vêtements étaient soigneusement pliés dans un sac plus gros à l’effigie d’un grand magasin parisien dont le slogan disait qu’on y trouvait de tout. Même de la détresse ?

Nous étions sur l’une des lignes les plus chics de Paris, à la hauteur de la station Charles de Gaulle-Étoile et elle dormait très profondément, entourée de ses sacs en plastique. Son corps ondulait, vacillait avec les trépidations du wagon. Elle n’était même pas ivre. Juste au bout du rouleau. Et il n’était pas long ce rouleau, car elle n’avait pas l’air bien vieille. Dehors, il faisait un froid de chien, gris et humide. Alors, elle venait souffler un peu dans le métro avec sa misère autour d’elle comme un rempart de plastique dérisoire, comme un linceul pour se prémunir de leurs regards.

        Eux, ils étaient trois. La vingtaine conquérante. Deux hommes et une femme coulés dans le même moule. Fiers, propres, cheveux impeccablement en place, lunettes en écaille, costards, fringues de marques, porte-documents en cuir. Ils parlaient avec aisance de droit économique en riant bien large de leurs exploits devant leurs profs. Ils la toisaient, tout orgueil dehors et leur jugement était sans appel : dur, implacables, gavé de dédain et de mépris. Ils se croyaient hors d’atteinte. Hors de portée des coups du sort. À leurs yeux, l’existence se réglait en monnaie sonnante et trébuchante. Leurs profs leur enseignaient sûrement comment trancher dans le vif, à eux les élites. Ils étaient appelés à diriger. On les formait pour cela. On les formatait. De la rigueur des lois comptables, on excluait l’humain. Mais dans leurs foutues écoles, on ne leur apprenait pas que la vie est une tordue de première, le genre qui frappe dans le dos et n’épargne personne. Valait mieux pas qu’ils le sachent. Ils n’étaient pas encore armés pour comprendre et ne le seraient pas davantage, le jour où on les foutrait à la porte. Et tôt ou tard, ça finirait par arriver. Ça arrive à tous, maintenant, même aux meilleurs.

        En descendant à la station Argentine, ils m’ont lancé un regard entendu, assorti d’une petite grimace du coin des lèvres qui se voulait ironique, mais qui réussissait tout juste à être pitoyable. Ça en disait surtout long sur le degré d’humanité qui habitait leurs âmes de petits coqs. Je me demande quelle tête ils auraient fait s’ils avaient su que je vivais des aides sociales et que j’avais moins d’un euro sur moi !


06 février 2018

HÔTEL DE NUIT

       Elle s’était assoupie sur le côté. La lumière faiblarde de la chambre se reflétait mollement sur sa peau diaphane. Dans mon coin, immobile, je l’observais en silence. Je me délectais des courbes délicieuses de son corps, de ses petits seins roses, de ses cheveux blonds qui étaient comme des flammes qui lui couraient dans le dos.  Le lit, comme la chambre, semblait avoir été dévasté par le désir insatiable qui brûlait nos artères. Maintenant, elle lâchait du lest dans les bras de Morphée et était simplement bouleversante dans sa nudité la plus absolue. Rarement une femme s’était approchée aussi près de moi, de ce que j’étais vraiment, de ce à quoi mon âme cabossée aspirait. Mais j’étais certain qu’elle ne s’en rendait pas compte. Elle se contentait de rire à gorge déployée aux conneries que je sortais en rafales avant de se donner sans retenue dans une étreinte qui repousserait la mort en moi pour longtemps. Il était deux heures du matin quand elle quitta la chambre. Elle sourit de toutes ses forces une ultime fois en montant dans sa voiture avant que la vie ne nous sépare pour toujours. Je crois qu’elle ne se douta jamais à quel point j’étais amoureux d’elle.

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29 janvier 2018

BAISER LE SYSTEME

-          S’il y a bien un truc dont je suis sûr, c’est que le boulot, c’est pour les caves. Moi, les mecs, ce que je veux, c’est baiser le système !

 Terry avait lâché ça un soir de fête, alors qu’il n’avait pas seize ans et déjà un casier prometteur.  Tandis que nous étions tous affalés, chargés à bloc à la mauvaise bière, au whisky volé et à la Marie-Jeanne de compète, il s’était levé et avait fait cette déclaration de foi sur un ton un brin péremptoire. Les autres avaient pris ça pour de la frime habituelle et les vannes avaient fusées. Mais, moi qui avait été élevé avec lui, je voyais dans son regard, un éclat qui disait qu’il ne plaisantait pas le moins du monde. Et la suite allait prouver que j’avais raison.

Alors que notre petite bande n’allait pas tarder à partir en vrille dans les grandes largeurs, certains pour la morgue, d’autres pour des séjours en centrale à répétition, lui réussit à passer miraculeusement entre les gouttes. La rumeur mit cela sur le compte d’un instinct hors du commun, voire sur une baraka toute aussi extraordinaire. Voilà qui lui valut un moment dans le quartier, un début de légende que lui enviait bien des lascars. Car, les faits étaient là, bien tangibles. Terry s’en tirait tout le temps, quand bien même, il fut pris dans un mauvais braquo, dans une petite station-service de Picardie.

Ce devait être un coup tranquille, vite fait. On entre, on braque, on sort, et à nous les vacances était le plan initial. Il n’avait rien d’exceptionnel. On appelait même ce genre de plan, un "Cinq Minutes de Frayeur". Terry en avait déjà un certain nombre à son actif. Seulement, ce jour-là, rien ne se passa comme prévu. Et son insouciance s’écrasa de plein fouet contre une voiture de gendarmerie qui venait en sens inverse, alors que lui et son comparse prenaient la fuite, leur forfait commis.

Comment la voiture de patrouille de la gendarmerie s’était-elle retrouvée là si vite ? Le caissier avait-il une alarme sourde ? Toutes ces questions allaient rester en suspens pour l’éternité.

Le complice du jour de Terry s’appelait Bruno. Les deux ne se connaissaient que depuis deux semaines à peine. C’était seulement la troisième fois qu’ils partaient en virée ensemble. Bruno était un paysan barré et fier à bras qui picolait son ennui, un fou de moto-cross qui commettait là son premier délit. Rien n’avait été prémédité. Terry avait lancé l’idée en passant devant et l’autre, passablement ivre et voulant montrer à son pote de la Courneuve qu’il en avait dans le froc avait dit : Banco ! Moins de vingt-cinq  minutes plus tard, il était déclaré mort. Lors du choc, il fut projeté au travers du pare-brise, eut la colonne fracturée et ne survécut pas au transfert.

Les gendarmes étaient issus d’une petite brigade de campagne qui, à l’époque encore, en ce milieu des années 80, n’était pas familière avec ce genre de violence. Elle géra l’évènement comme elle put : approximativement. Ce qui explique selon toute probabilité la légèreté avec laquelle Terry fut traité. Dans l’accident, il était mal tombé et s’était fracturé le bras gauche. Transporté aux urgences, on l’enferma dans une pièce aveugle où débordé, on l’oublia.  Dans la panique, il n’avait pas été interrogé, et personne n’avait même songé à lui demander son nom. Quand, au bout de deux longues heures, un interne asiatique se pointa pour le plâtrer, Terry cru qu’il était perdu. Avec ses antécédents, cette fois, il allait plonger.

Mais, sa bonne étoile n’allait pas l’abandonner au milieu du gué comme tant d’autres. Le hasard voulut que l’interne ait une âme de redresseur de tort. Le genre qui n’hésiterait pas à faire payer cash à sa façon ces petits salopards de banlieue. Lors de l’examen et de la radio, le jeune médecin chercha donc délibérément à lui faire mal. Terry, pour qui prendre des coups était comme une seconde nature, serra les dents et encaissa. La douleur se répandait comme un poison dans son corps entier. Pas assez profond cependant pour lui faire perdre la tête. Dans l’action, l’interne, qui ne semblait pas très au fait des énergumènes de l’acabit de Terry, négligea quelque peu ses arrières. Mal lui en prit. Il mettait la dernière main au plâtre quand Terry, voyant son attention se relâcher, lui asséna par surprise une droite pleine de rage qui sécha net le médecin. Celui-ci tenta bien de se relever mais, d’un coup de pied leste, Terry termina le travail. Des années à jouer au foot dans les terrains vagues lui avait donné, disons, une certaine dextérité en la matière.

L’interne désormais aux abonnés absents, il n’eut qu’à prendre les clés qui trainaient sur la table, ouvrir puis refermer à double tour la porte et filer directement à la gare de Soisson. Un peu plus d’une heure plus tard, il roulait vers Paris. Sitôt rentré à la Courneuve,  il plia ses affaires et avec le maigre pécule du braquage, qu’il avait pris soin de conserver, se paya un billet pour le Maroc où il resta huit mois. Le temps de l’oubli. 

L’épopée marocaine fut là encore épique.  Parti par les airs, il rentra par le bateau, les valises pleines de produits psychotropes de haute qualité. Voilà qui dans un premier temps, lui permit de se remettre à flot, puis dans un second, de monter un petit bizness très lucratif, tout en restant sous la ligne de flottaison. Car, contrairement aux autres zonards grands crus, Terry veillait dorénavant à ne pas se faire remarquer. Et il respectait cette ligne de conduite jusqu’aux limites de la parano.

Mais, paradoxalement, cette discrétion nouvelle, en étonna plus d’un. A commencer par les flics. Eux-aussi aussi furent surpris par cette nouvelle attitude après une si longue absence de la part d’un jeune qu’ils serraient régulièrement depuis l’adolescence. Aussi, sous prétexte d’un banal contrôle, ils le cuisinèrent à toutes les sauces. Les questions « impromptues » cinglaient en rafale. Gardant son sang-froid, Terry leur servit une soupe du genre je suis rangé maintenant, je cherche du boulot, mais… je n’en trouve pas. Les flics ne furent pas dupes. Toutefois, ils finirent par lui lâcher la bride. Quand le break Renault s’éloigna, sirènes hurlantes,  Terry respira un grand coup. Pas une question sur Soisson. Rien, pas même une allusion. L’affaire semblait passée à l’as. Cependant, ce contrôle lui laissa un arrière-goût pour le moins amer. Le soir, seul dans sa piaule, Terry se mit à cogiter. Certes, l’orage s’éloignait, mais il devenait évident qu’avec son passé, il ne serait jamais bien loin.  Et l’idée d’en finir, d’une façon ou d’une autre avec la Courneuve commença  peu à peu à germer.

Elle trouva sa concrétisation quelques mois plus tard, presque par hasard.

 Je ne sais plus très bien comment il s’était retrouvé à fourguer dans les beaux quartiers, dans les soirées huppées. Toujours est-il que c’est dans l’une d’entre-elle qu’il rencontra une jeune héritière un peu paumée. Sa baraka étant encore à l’œuvre, la demoiselle tomba raide dingue de lui et comme dans un roman à l’eau de rose de Barbara Cartland, elle l’épousa. Du jour au lendemain et sans un regret, ni un regard en arrière, Terry trancha dans le vif. Il déserta la Seine St Denis pour le Lot et Garonne. Il planta la rue, les potes, le bizness et tout le reste pour démarrer une nouvelle vie. Une plus douce, plus bourgeoise aussi.

Puis, les années passèrent comme des comètes dans la voie lactée.

 Infirmière, sa femme ouvrit un cabinet, lui fit deux enfants dont il s’occupa avec un vrai dévouement qui en aurait surpris plus d’un. L’ex-racaille était devenue un père de famille. Certes pas tout à fait modèle quand même. Car jamais, il ne travailla.  Il donnait bien la main ici ou là, quand sa belle-famille avait besoin de lui. Mais d’emploi, il ne fut jamais question. Pas réellement en tout cas.

Son beau-père lui proposa à maintes reprises d’entrer dans sa florissante société et d’autres que lui se seraient jetés sur cette proposition, disons-le, assez inespérée vu son passé. Mais pas Terry. Lui se bornait à cultiver son jardin et son herbe, s’occuper de ses enfants et point barre. Sa colère de jeunesse, issue de la rue se mua en anarchisme de salon de province, donneur de leçon voire moralisateur à la petite semaine. Dans la bibliothèque familiale, il avait trouvé de quoi combler les lacunes qu’il avait accumulées depuis qu’il avait fait un passage express au collège. Il s’initia à la philosophie, s’épris de Voltaire et de Jules Vallès et passa de NTM à Léo Ferré avec la même conviction.  

Mais de sa vie, il ne fit rien d’autre.

Certains soirs, quand le soleil se couchait sur son corps de ferme, et caressait au loin les grands arbres, tranquille sur sa terrasse, fumant un petit joint, il se disait que oui, il l’avait bel et bien baisé le système.

Enfin, jusqu’à ce qu’il atteigne ses quarante-cinq ans.

Maintenant, ses enfants étaient devenus des ados, ils n’avaient plus besoin de lui comme avant. Terry avait beau prendre ses grands airs détachés, il sentait confusément que la terre se dérobait sous ses pieds, par petites touches sournoises.  Pourtant, il s’entêta comme si de rien n’était. Empêtré jusqu’au cou dans sa nonchalance, il ne vit pas le décalage, ni les contradictions entre son discours et sa condition d’homme finalement entretenu. Il ignora tous les signaux avec cette même inconscience qu’il lui avait tant réussie. Terry ne vit pas que le regard de ses fils sur lui avait changé. Il se croyait intouchable, hors d’atteinte, toujours un peu bravache, l’homme qui avait baisé le système. Mais la réalité était tout autre. Dans le cœur de ses fils, l’image du père se consumait.

Totalement désœuvré, désocialisé, Terry avait peu à peu, sans s’en rendre compte, rompu les amarres avec le monde extérieur. Même sa femme peinait à l’atteindre encore. C’était un lent naufrage.

Et puis, un samedi soir, la digue s’était rompu.

Son fils ainé traversait une période plus difficile au lycée, comme tous les ados de son âge en connaissent. Ce soir-là, au lieu de le rassurer, au lieu de l’écouter, il lui sortit sa meilleure logorrhée alcoolico-moralisatrice. Satisfait de lui-même, il ne sentit pas venir la déferlante :

-          Mais qui t’es toi pour me faire la morale ? lui balança son fils sur un ton sec et tranchant.

-          Ton père, voilà ce que je suis.

-          Bah, tu vois, je crois que ça va plus suffire désormais.

-          Comment ça, ça ne va plus suffire ?

-          Lâche-moi et va cuver ta bière et tes pétards, comme d’hab’

-          Je t’interdis de dire ça, t’as compris ?

-          Tu ne m’interdis rien du tout.  Non, mais regarde-toi ! T’es vautré sur ce putain de canapé, défoncé du matin au soir ! Tu trouves que ça le fait ? Franchement ? Tous les pères de mes potes, ils font des trucs, ils ont des boulots, des passions, une vie quoi ! Et toi, Papa, qu’est-ce t’as fait de ta vie ?

-          T’occupes pas, moi, j’en ai rien à foutre de la réussite sociale, tu piges ?

-          C’est facile de dire ça quand on vit au crochet des autres !

-          Si j’avais voulu, j’aurai pu devenir…

-          Rien du tout, oui ! le coupa net son fils. T’es là à nous chier ta morale, à ressasser ton aigreur, mais t’as jamais rien voulu foutre !

-          Nous, les mecs de banlieue, personne ne nous laisse de la place.

-          Arrête tes conneries Papa. Ici, tu l’as eu ta chance et qu’est-ce que t’as construit ? Qu’est-ce que tu vas laisser derrière toi ?

-          Toi et ton frère, voilà ce que je vais laisser derrière.

-          Non, je ne te parle pas de ça, c’est trop facile, non ? Tu sais aussi bien que moi que c’est à la portée de n’importe quel abruti d’avoir des enfants. Non, Papa, je parle de ta vie d’homme. Qu’est-ce que tu en as fait, à part bousiller la vie de Maman ?

-          …

-          La réponse est claire pourtant : Rien. Nada. Alors, je vais te dire, à partir d’aujourd’hui, tes conseils et ta morale à la con, comme t’aimes si bien le dire, éh bien tu peux te les mettre où je pense.

  Terry se tourna vers sa femme, en un mouvement lent, comme si le film tournait à présent au ralentit. Il chercha dans son regard un soutien, un appui. Mais, dans ses yeux, il ne trouva que des larmes et une tristesse insondable. Une tristesse qui disait la souffrance silencieuse et l’abnégation d’un amour en charpie. Et il sut que plus rien ne serait désormais comme avant.

Oui, pendant toutes ces années, Terry avait cru baiser le système en beauté. Mais, le système avait joué la montre et, sur la distance, il avait fini par prendre sa revanche.

22 janvier 2018

ADULTERE

-         Est-ce que tu te rends compte que mon père s’est barré avec une fille qui a vingt ans de moins que lui !

 Elle avait dit ça sur un ton qui oscillait entre la colère pure et l’indignation. Elle en avait même perdu son magnifique sourire, au profit d’un air furibond qui l’a rendait plus désirable encore.

-        Je ne vois pas où est le problème, lui répondis-je tout à fait sincèrement.

-        Mais Morgan, elle a à peine six ans de plus que moi !

-        Et alors, mon propre père vit avec une fille qui est plus jeune que moi, ça ne les empêche pas d’être parfaitement heureux.

-       Mais mes parents aussi étaient heureux avant que mon père se barre avec cette…Cette fille.

-     Sûrement pas autant que tu le croyais. Sinon, il ne serait pas aller voir ailleurs.

-       Putain, mais qu’est-ce que t’en sais du bonheur ? Je ne suis même pas certaine que  tu saches réellement de quoi tu parles. Tu es un artiste, Morgan, et les artistes ne sont pas spécialement doués pour le bonheur. Et s’il te plait, ne nie pas parce qu’il suffit de lire tes livres pour s’en rendre compte.

-         D’accord, je ne suis peut-être pas le mieux placé pour te parler du bonheur en couple. Tu ne m’empêcheras pas de penser que ton père n’a pas tous les torts dans cette histoire.

-         Comment ça pas tous les torts ? Mais… Mais il a plaqué ma mère. Est-ce que tu te rends compte ? Il l’a planté là pour aller batifoler avec une jeunette. Il a sacrifié trente années de vie commune sur un coup de tête.

-         Qui te dit que c’est un coup de tête ? Qui te dit que ça ne fait pas des années qu’il rumine son ennui ?

-         Ne raconte pas de connerie ! Mes parents ont une vie passionnante.

-         Ta mère a une vie passionnante. Nuance. Ton père se contente de suivre le mouvement.

-         Morgan, ne lui cherche pas d’excuses parce que là, je vais te dire : Tu perds ton temps. Je vis une déception qui est bien au-delà de ce que tu peux imaginer. Mon père… Mon père est en train de se conduire comme le pire des machos à la con. Il a trahi toute la confiance que j’avais en lui.

-         Non, il a éclaté l’image que tu te faisais de lui, c’est différent. Je crois que tu es en train de comprendre que ton père est un mec comme les autres.

-       De quoi, un homme comme les autres ? De quoi tu parles ? C’est de trahison qu’il s’agit ! Ça fait des mois qu’il s’envoie sa poule en douce. Des mois qu’il nous ment, qu’il nous berne ! Tout ça pour une… Une, je ne sais même pas quoi... Franchement, je me demande ce qu’elle a de plus que ma mère.

-         C’est simple. Vingt ans de moins !

-        C’est tout petit comme argument ! Seulement l’autre jour au téléphone, il m’a avoué que ma mère restait la femme de sa vie !

-         Faut croire que ça ne lui suffisait plus.

-         Qu’est-ce que tu me chantes là ?

-         J’essaie de t’expliquer que pour ton père, le compte n’y est plus. Ouvre tes yeux ! Ton père a cinquante-cinq berges et visiblement il lui reste du feu dans les artères. Il n’a peut-être pas envie de renoncer à vivre certaines choses.

-         Et tu crois qu’il est plus vivant parce qu’il se tape cette fille.

-         Sans aucun doute.

-        Ce que tu peux être basique, parfois ! Et ma mère qui pleure du soir au matin toutes les larmes de son corps. Elle, elle est plus vivante peut-être !

-     Ta mère s’en remettra. Je sais que c’est dur à encaisser surtout pour quelqu’un d’aussi entier qu’elle. Tu peux me croire : Même si son orgueil en a pris un bon coup, ta mère refera surface. 

-         Là-dessus, tu as probablement raison.

-         Et ton père, comment va-t-il ?

-         Lui, très bien, il est sur un nuage. Je suis allé chez lui dimanche. Oui, parce que maintenant, Monsieur a un chez lui.

-         Un chez lui avec sa copine.

-         Evidemment ! Pas avec la concierge !

-         Alors, tu l’as vue.

-         Bien sûr que je l’ai vu ! Il voulait à tous crins me la présenter.

-         Comment est-elle ?

-      Elle est… Elle est… Oh ! Merde ! Elle est vraiment sympa et même objectivement, elle est plutôt jolie. D’ailleurs, je t’avoue que ça m’a énervé. Ça m’a foutu les boules, j’en aurais chialé. J’aurais préféré une conne. Une bimbo à deux balles.

-         T’aurais eu moins de mal à la détester.

-         Bah, oui, probablement.

-         Je suis content que tu en conviennes. C’est la vie qui a séparé tes parents. Rien d’autre. Et toi, tu n’y peux rien. Ta mère ne voit que par son boulot. Elle est toujours par monts et par vaux. Ça fait des années et des années qu’elle enchaîne meetings, campagnes, réunions j’en passe et des meilleurs. Elle a oublié ton père en route, voilà la vérité.

-         Ma mère est maire de cette ville, je te rappelle.

-         N’en fais pas une espèce de sainte, s’il te plait !

-         Je n’en fais pas une sainte. C’est juste que… J’ai beaucoup d’admiration pour elle. Son engagement, c’est toute sa vie.

-         Justement. Tu viens de le dire toi-même. SA vie, pas celle de ton père.

-         Ça n’excuse pas ce qu’il a fait !

-         Il ne s’agit pas de l’excuser, mais de comprendre. Tu es la première à fustiger en permanence la morale bourgeoise, mais tu dénies à ton père le droit d’avoir sa propre vie en dehors de la cellule familiale.

-         Morgan. Tu me fais chier.

-         Je sais, dis-je en l’attirant contre moi. Embrasse-moi quand même.

-         N’y compte pas !

-         Tu es vraiment furieuse ?

-     Mais non, voyons ! Ce serait te faire trop d’honneur, monsieur le scribouillard. Jette plutôt un œil sur la pendule. Je crois qu’il est plus que temps de nous rhabiller, mon mari ne va pas tarder à rentrer. 

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15 janvier 2018

FIN DE PARTIE

C’est elle qui a insisté. Moi, je ne voulais pas y aller. J’avais eu une semaine infernale et n’avais pas la moindre envie de bouger. Sans compter qu’une bonne âme venait de m’offrir, pour mon anniversaire, l’intégrale des Doors. Et franchement quand on a toutes ses merveilleuses chansons fraîchement remastérisées à la maison, a-t-on encore envie de sortir ? Je ne désirais rien d’autre que m’immerger une fois encore complètement dans cette musique. Oui, je voulais fermer les portes, les volets, couper le téléphone et oublier le reste du monde pendant que Jim et ses potes ne joueraient que pour moi leurs sublissimes compositions.

Mais cela, Angéla ne pouvait pas le comprendre. Angéla avait seize ans de moins que moi et j’avais beau tout essayer, jamais elle ne serait sensible au charisme et à la voix de Jim Morrison. Pour elle, c’était juste un vieux truc qui la gonflait. Même mon père trouverait ça démodé, disait-elle en plaisantant à moitié tandis qu’elle s’habillait dans la salle de bain transformée par ses soins en piscine-sauna. Nous vivions à la colle depuis six mois. Enfin quand je dis que nous vivions à la colle, je veux dire qu’elle passait le plus clair de son temps chez moi. Son père était un entrepreneur de la région qui avait réussi et voyait d’un très mauvais œil sa fille chérie traîner avec un garçon trop vieux pour elle. Un garçon qui, de surcroît,  n’avait pas vraiment de situation, du moins, pas au sens où il entendait. A cette époque, je bossais en intermittence dans le cinéma. Rien de bien glorieux en vérité. J’étais assistant régisseur. Autant dire que mon job consistait à faire tout et n’importe quoi sur le tournage. Néanmoins, cela s’avérait assez mouvementé et finalement ne me convenait pas si mal. Mais j’avançais en age et ce boulot me laminait physiquement tandis qu’à présent, j’avais de plus en plus de mal à récupérer. Aussi, fis-je mon possible pour esquiver, ce soir-là. Seulement, Angéla n’était pas du genre à s’avouer vaincue facilement. Abusant de son charme, et ça bon dieu elle savait s’y prendre, elle avait fini par m’embarquer dans cette galère.

-         Tu verras, on va se marrer, avait-elle dit d’un ton joyeux avant d’ajouter à la dérobée : en plus mon frère sera là. Et j’ai très envie de voir mon frère.

 

Dans l’ordre chronologique des mauvaises nouvelles de cette soirée, celle-ci venait en haut de la liste. Tête de con, était bien la première chose qui me venait à l’esprit quand je pensais à ce sinistre personnage. Il s’appelait Jeremy et n’avait eu aucun effort à fournir pour m’être, de suite, antipathique. C’était le genre de type qui avait tout pour réussir dans la vie et n’avait pour ces semblables que dédain et mépris. Il crachait à la face du monde en brandissant bien haut le fric que son père avait mis toute une vie à gagner. Rien n’était assez beau, rien n’était assez luxueux pour ce jeune homme. Il était le fils tardif d’un homme que la maladie rongeait jour après jour. Alors, qu’il soit une petite crevure n’avait pas d’importance à ses yeux. Du moment qu’il était heureux, tout lui était pardonné. Et il y avait beaucoup à faire ! A vingt ans, Jeremy avait foiré, de main de maître, sa scolarité et avait aussi eu quelque peu maille à partir avec la justice à plusieurs reprises, pour des histoires diverses et variées, mais surtout après un accident de la route où, passablement éméché au volant de son coupé BMW flambant neuf, il avait doublé en plein virage sans visibilité aucune. Monsieur aimait jouer à la roulette russe sur la route pour épater la galerie. Quatre tonneaux plus tard, le magnifique petit coupé n’était plus qu’un amas de tôle dont on avait sorti le corps sans vie d’une gamine de dix-sept ans. Lui avait été éjecté lors de la collision et n’avait eu qu’une fracture bénigne. Comme quoi, la chance ne sourit pas qu’aux audacieux. Avait-il montré une forme de remord ou même de compassion à l’égard des parents de la malheureuse ? Pas le moins du monde. Non, pour se remettre, alors qu’il n’avait momentanément plus de permis de conduire, il s’était derechef fait offrir un bolide japonais sur deux roues qu’il surnommait, avec beaucoup d’à propos, le suppositoire supersonique. Il traînait en ville, faisant hurler le moteur au nez et à la barbe des gendarmes qui enrageaient, mais savaient qu’il ne serait pas bon pour leur carrière de contrôler ce monsieur. Donc, voilà le personnage avec qui nous avions rendez-vous, celui pour qui, in fine, j’avais abandonné une soirée paisible en compagnie de mes Doors adorés ! Nous étions dans les derniers jours de novembre et l’hiver nous était tombé dessus par surprise. Une pluie fine et glaciale dégringolait depuis le matin. Le thermomètre plafonnait à cinq degrés quand nous sommes arrivés dans ce bar sur les bords du lac. Angéla était tout sourire quand elle aperçut son frère attablé avec sa petite cour, trois garçons et deux filles qui ne le quittaient pratiquement jamais et disaient amen à toutes ses fantaisies.

-         Eh bien Angéla, ma sœur, t’es venu avec ton feignant ! Dit-il d’emblée pour nous souhaiter la bienvenue.

-         Arrête un peu, veux-tu, Jeremy !  Morgan n’est pas un feignant, c’est un écrivain et en plus, il est intermittent du spectacle.

-         Angéla, ne le prends pas comme ça, Sister. Si tu préfères intermittent à feignant, moi ça me va !!!

 

Ils étaient déjà tous à rire de moi alors que je n’étais pas encore assis. Les regards complices, lourds de sens fusaient. Oui, ils avaient dû préparer leur coup. Mais je m’en foutais.

-         Laisse-les dire, a murmuré Angéla à mon oreille, c’est des jaloux.

 

C’est surtout des gros cons ai-je eu envie d’ajouter. Seulement, j’ai gardé mes réflexions pour moi. Je m’étais promis de ne pas m’énerver. C’était un peu comme chez le dentiste. Juste un mauvais moment à passer. Ensuite, Angéla et moi rentrerions à la maison et il ne lui faudrait pas longtemps pour se faire pardonner. Ma principale erreur au cours de cette regrettable soirée fut d’avoir pensé que boire ferait passer le temps plus vite. C’était une technique que j’avais mise au point lors de mon premier mariage. Aux repas de famille, je m’enivrais dare-dare dès l’apéro et ainsi, totalement déconnecté, je pouvais rester des heures à table à endurer les pires conversations et la philosophie prolétarienne de fin de repas sans broncher. Et je vous jure que ce n’était pas là un mince exploit. Sauf que l’alcool avait aussi, il faut bien l’admettre, tendance à me courir sur les nerfs, en plus de me désinhiber plus que nécessaire. Ainsi, aux confins de l’ivresse et de l’inconscience pure et simple, je pouvais primo, m’envoyer n’importe qui ( et c’était déjà arrivé ! ) Secundo, me foutre sur la gueule pour n’importe quels motifs puérils.

Cette soirée a bien duré mille ans. Dès qu’un creux se présentait dans la conversation, pouf ! Jeremy trouvait une petite vanne pour mon compte. C’était sympa comme ambiance. Oh ! Et puis c’est pas méchant, il est moqueur, me soufflait Angéla qui n’avait, jusqu’alors, jamais expérimenté mes colères subites. J’encaissais, j’encaissais, toujours plus. Je n’en revenais pas. Franchement, je sentais la tension monter en moi mais je restais calme. Il a dépassé les bornes encore et encore. Et plus il rajoutait, plus j’étais magnifique de détachement, de contrôle. D’un sens, ceux qui me connaissent ne m’auraient sûrement pas reconnu. Car oui, j’étais fier de rester ainsi aussi zen, tant c’est un comportement, je l’avoue, qui est assez loin de moi, ordinairement. Je mettais cela sur le compte de l’age. Mais voilà, on n’échappe pas à son tempérament. Un moment d’inattention et hop ! Le verrou saute et alors les vannes s’ouvrent en grand.  Encouragé par ma passivité, Jeremy était allé jusqu’à traiter ma mère de putain. Mais pour aussitôt, s’empresser de s’excuser, cependant que sa petite cour pouffait. J’ai ris, moi-aussi avant de prendre son verre de bière et de le balancer sur sa chemise Versace en ajoutant :

-         Je vois que Monsieur est un habitué. Rien que d’en parler, il a lâché la purée sur sa chemise. Va falloir apprendre à te contrôler, mon garçon. Sinon, je crains que tu n’aies des soucis avec les filles. Mais là, je ne t’apprends rien, n’est-ce pas, tocard ! 

 

Brutalement, nous venions de changer de registre. C’en était fini de rire. Il s’est levé furieux, les yeux exorbités de rage. Là, comme à un gamin, il m’a collé une baffe tonitruante. Sa main a claqué comme un fouet infernal sur ma joue. J’en suis resté abasourdis et il a dû le voir quand je me suis levé, très doucement. J’étais presque sonné. Humilié, fatigué, vaincu. Je ne comprenais plus nettement ce qui m’arrivait. Il y avait juste ce désir en moi, ce désir brûlant, incandescent d’en finir, de tout casser.

A cet instant, mon âme réclamait le chaos.

C’est là qu’il s’est mis en garde et a déclaré sur un ton qui suintait la peur :

-         Fais gaffe, feignasse, je fais du karaté. Si tu bouges, je te détruis.

 

Ce sont les derniers qu’il a prononcé avec toutes ses dents dans sa bouche. J’avais été élevé à la dure. Champion en herbe dans mon adolescence, j’avais souvent serré les poings pour faire taire ceux qui prenaient ma petite taille et mes cheveux blonds frisés pour un signe de faiblesse. Dressé par mon paternel à l’usage intensif du coup de boule, j’avais acquis un répondant qui allait me coûter trois renvois en trois ans.   C’était le genre de conditionnement qui laissait des traces profondes et ne s’oubliait pas du jour au lendemain. Je crois que c’est son " je fais du karaté " qui avait mis le feu aux poudres et ranimé cette mécanique en moi. Je l’ai attrapé par le col et lui ai balancé un coup de boule de derrière les fagots. Un coup de boule qui carburait à la fatigue, à l’alcool et surtout à la colère rentrée. Toute la frustration de la soirée était contenue dans ce coup de tête.  Le problème, c’est qu’il avait ouvert la bouche au mauvais moment. L’impact avait été foudroyant pour lui comme pour moi. Ses putains de dents de devant étaient allées se nicher en droite ligne dans mon front. Seulement, je n’avais pas tapé assez fort pour les lui casser net. Et le voilà, le fier à bras avec ses dents plantées à la base de mon cuir chevelu. C’est rien de dire qu’il hurlait à la mort. Et il n’avait encore rien vu. La douleur, déjà insupportable, avait viré carrément à l’insoutenable au moment où, au terme d’une légère rotation sèche de la tête,  je les lui avais déchaussé à vif pour me dégager. Le sang giclait comme d’une fontaine de ses dents qui, à présent, s’étaient décalées vers le bas et dont la racine commençait à poindre. Jeremy a tourné de l’œil tandis qu’Angéla après m’avoir copieusement maudit, lâchait son dîner au grand complet sur la banquette en skaï mauve. Pour ma part, j’attrapais une serviette et me la collais sur le front. Le sang qui s’échappait de mon front avait déjà taché toutes mes fringues. J’étais en pleine dérive et cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je me sentais perdu tandis que la petite cour de Jeremy  m’insultait de plus belle en prenant soin, cette fois, de garder ses distances. Merde ! j’avais plus l’age pour ce genre de connerie. Comment pouvais-je encore tomber aussi bas ? Je connaissais pourtant ces plans par cœur. Heureusement, Anna, la serveuse, une délicieuse brune aux hanches un peu forte est venue à ma rescousse :

-         T’es vachement patient comme mec, a-t-elle dit en épongeant avec un torchon imbibé d’eau froide mon front transformé en hématome géant. Moi, à ta place, y a longtemps que je l’aurai démonté ce petit con.

-         Oui, t’inquiètes pas, a renchéri le patron, Y aura pas de suite. Ce mec c’est un connard et je ne porterai pas plainte. J’en ai marre de lui et de sa troupe de lèche-bottes. Il peut brailler tant qu’il veut. Ici, c’est chez moi et son père peut bien aller se faire foutre ! S’il est pas content, c’est le même tarif !

 

Je me suis retrouvé aux urgences de l’hôpital de Manosque au milieu de la nuit, avec cette fille que je connaissais à peine mais qui avait tenu à m’accompagner parce que, disait-elle, je n’étais pas en état de conduire. Pendant le trajet, Angéla m’avait envoyé un SMS qui disait simplement : Fin de partie. J’avais répondu par un très sobre : Passe prendre tes fringues quand tu veux. Maintenant, nous étions seuls dans le couloir surchauffé des urgences.  Retour au calme, tout juste ponctué par le balai incessant des ambulances. Anna ployait un peu sous le poids de la fatigue et sortait à intervalle régulier fumer une Pall Mall pour tenir le choc.

-         Au fait, ai-je demandé alors qu’elle se levait, tu aimes les Doors ?

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11 janvier 2018

CHIFFRES DU BLOG 2017

Amis lecteurs de ce blog, voici les chiffres de fréquentation 2017. 25942 pages ont été lues. La plus grosse journée a été le lundi 27 mars avec 352 pages, ce qui constitue le nouveau record de fréquentation. Depuis l’ouverture du comptage en 2007, le blog a enregistré 135 716 pages vues dont 75 927 sur les deux dernières années.

 Merci à toutes et tous de venir lire et souvent relayer mes histoires.

Bonne année 2018. 

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26 décembre 2017

RESURRECTION

-        Monsieur, pouvez-vous m’aider ? m’interpella-t-il alors que j’allais monter dans ma voiture.  

 C’est vrai, j’ai été surpris. Ici, à l’écart de la route, il ne passe jamais personne. C’est d’ailleurs pour ça, que j’ai choisi cet endroit, sur les hauteurs. On surplombe la ville. La nuit, c’est un spectacle sans pareil, une ruche diffuse, frénétique et lumineuse s’agitant dans un brouhaha lointain. Autours de ma maison, ce n’était encore que des vergers, les derniers de la région. Bien sûr, ils étaient menacés. Et sans la reprise en main du domaine par son petit-fils, il est certain que le propriétaire les aurait vendus. Comment résister aux millions que les bétonneurs en série allongeaient pour le moindre lopin de terre constructible ? Et là, il y avait de quoi faire tout un lotissement. Seulement voilà, le petit-fils en question était un écolo militant, ayant un temps œuvré sur la ZAD de Notre Dame des Champs. Les promoteurs, cyniques, avaient cru bon de citer Audiard : « à partir d’un certain chiffre, tout le monde écoute ». Seulement, ils venaient de tomber sur un spécimen rarissime : un mec intègre aimant cette terre que ses aïeux exploitaient depuis des générations. Jamais le fric de ces minables arrogants ne remplacerait ça. Et ils étaient trop étroits d’esprit, trop ignares, pour pouvoir le comprendre.  

-        Monsieur, pouvez-vous m’aider ?

La question avait été posée sur un ton neutre, sans dramaturgie excessive. L’homme qui se tenait devant moi avait l’air d’être assez jeune, la peau mate, les cheveux longs, noirs et ma foi, assez crasseux, une barbe sans entretien, un anorak par-dessus une espèce de djellaba ayant connue des jours meilleurs et des baskets déchirées qu’il portait sans chaussettes, malgré le froid qui commençait à mordre.  

-        Qu’est-ce que vous foutez là ? Vous n’avez pas vu que c’est une propriété privée ?

-        Non, pardon, j’ai juste suivi le chemin.

-        Si c’est Thibaut que vous cherchez, vous vous êtes trompés d’une maison. La sienne c’est celle en contrebas, lui indiquais-je en le prenant d’abord pour un de ces altermondialistes qui défilaient chez mon voisin.

-        Non, je ne cherche pas Thibaut en particulier. Je cherche juste un endroit pour me restaurer un peu et dormir, si c’est possible. Mes pieds me font atrocement souffrir.

-        Pas étonnant avec ces baskets pourries… enfin, sans vous offenser, réalisant qu’emporté par mon énervement, j’avais encore parlé trop vite et sans contrôle.

-        Vous ne m’offensez pas.

-        Seriez-vous un de ces migrants ? lui demandais-je franco, car en vieillissant j’avais tendance à ne plus m’encombrer de faux-semblant et laissait ma nature profonde reprendre le dessus.

-        Je crois qu’on peut dire ça, en effet.

-        Je suis désolé, sincèrement, je ne voulais pas vous blesser, ajoutais-je ne sachant que dire.

-        Vous n’avez pas à l’être. Vous n’y êtes pour rien.

-        En tout cas, je ne sais pas d’où vous venez, mais vous parlez très bien notre langue, félicitation, tentais-je pour me rattraper.

-        Merci. Si je parle beaucoup de langues, c’est qu’on me parle dans toutes sortes de langues.

-        Ça ne m’étonne pas. Et les gens ne doivent pas être franchement sympathique… un peu comme moi, je l’avoue.  

-        Vous n’imaginez pas à quel point.

-        Pourquoi n’allez-vous pas dans un de ces centres d’hébergement que l’Etat met à votre disposition ? Ils en parlent sans cesse à la télé.

-        Eh bien, pour ne dire que la vérité et rien qu’elle, je crains que la police ne me tombe dessus.

-        Vous êtes sans papiers ?

-        Evidemment.

-        Vous risquez effectivement de vous retrouver en centre de rétention.

-        Sans vouloir vous contredire, je crains de risquer un peu plus que ça.

-        Je ne le crois pas, non. Les autorités montrent les muscles pour calmer l’opinion, mais dans les faits, ils ne vont pas vous renvoyer chez vous, dans un pays en guerre. La commission européenne des droits de l’homme s’y opposerait. Même réfugié, vous avez des droits dans ce pays.

-        Je  crois que vous ne saisissez pas pleinement la situation. Si la police ou les services secrets me trouvent. Ils vont au mieux m’interner et beaucoup plus probablement m’assassiner sans autre forme de procès. Et ça ne sera pas la première fois, vous pouvez me croire.

-        Vous n’avez pourtant pas l’air d’un dangereux criminel, ni d’un barjot radicalisé.

-        Je ne suis ni l’un, ni l’autre. Je suis Jésus.

-        Jésus, rien de moins.

-        Jésus… Confirma-t-il.

-        Et donc… vous êtes… de retour ?

-        Il semblerait, oui.

-        D’accord… Et vous n’avez pas l’impression d’avoir, comment dire, 2000 ans de retard ? demandais-je, entrant dans son jeu, sur un ton franchement ironique.

-        Ecoutez, pour ce que j’en voie, je n’ai pas l’impression que les choses aient tellement changé. Certes, il y a eu beaucoup de progrès, mais en y regardant de plus près, l’humanité ne me semble pas en meilleure posture aujourd’hui.

-        Vous marquez un point. Sans vouloir être indiscret, on peut vous demander ce que vous avez fait pendant tout ce temps ?

-        Eh bien, je dois vous confesser que je n’en sais rien. C’est comme si toutes ces années avaient filé en un claquement de doigts.  J’ai toujours su que j’aillai ressusciter, mais pas que ça prendrait autant de temps. 

-        D’après ce que j’en sais, ce n’est pourtant pas votre coup d’essai. La dernière fois, si je ne m’abuse, vous étiez revenu au bout de trois jours seulement.

-        Là, c’est vous qui marquez un point.

-        Il y a longtemps que vous êtes à nouveau parmi nous ?

-        Deux mois, après demain.

-        Et pourquoi revenir maintenant ? J’imagine que ce n’est pas pour porter la bonne parole. De ce côté-là, on peut dire que vos disciples ont bien bossé.

-        On peut voir les choses ainsi. Sauf que ce n’est pas ma parole qu’on vénère apparemment, mais ce que l’Empereur Constantin en a fait. Ce qui est loin d’être la même chose, vous pouvez me croire.

-        Et donc, votre mission aujourd’hui, c’est quoi ?

-        Sauver des âmes, peut-il y en avoir une autre ?

-        Bien sûr… suis-je bête ? Eh bien, laissez-moi vous dire que ce n’est pas gagné.

-        Je vous l’accorde, c’est une tâche immense. J’ai pu en avoir un aperçu tout au long de la route. Il semble que plus il y ait d’hommes sur cette terre, moins il y ait d’humanité.

-        C’est que nous montre le journal tous les soirs. Vous êtes sur la route depuis votre… retour ?

-        Je n’ai pas eu le choix. A Jérusalem, dès que la nouvelle a été connue,     ça a été le tollé !

-        Parce qu’en plus, certains le savent ?

-        Evidemment. Mais, on les a vite réduits au silence. Visiblement, aujourd’hui plus que jamais, je représente une menace. Au point qu’ils ont évoqué la sécurité nationale, et que les services secrets ont mis ma tête à prix. Je n’avais plus d’autres options, j’ai dû fuir. Et pour le coup, je suis devenu un migrant. Le flot de ces malheureux qui se déverse sur l’Europe m’a, c’est vrai, bien aidé à passer inaperçu. D’autant qu’ils m’ont de suite reconnu comme l’un des leurs. Aujourd’hui ma place est près d’eux. Malheureusement, ma présence les met en danger.

-        Mais la chrétienté, les cathos, les protestants tous ces gens, enfin je veux dire, ils sont censés croire en vous, en votre message. Et ils ne vous ont pas protégé ? ils ne vous ont pas offert le gite et le couvert, comme c’est l’usage ? Vous êtes censé être leur Messie quand même !

-        Cessez d’être ironique, voulez-vous ? Vous avez vu ce qu’est devenu ce que vous appelez la chrétienté ? Si je changeais l’eau en vin sous leurs yeux, ils m’excommunieraient sur-le-champ ! Ou mieux encore, ils me traiteraient d’hérétique. Croyez-vous que la foi profonde, l’accès au divin passe par ce rigorisme halluciné, ou  ces bâtiments, ces temples ostentatoires, ces ecclésiastiques apprêtés comme des majestés ?  

-        Mais tous ces gens travaillent à votre gloire.  

-        La leur, pas la mienne ! moi, je n’ai pas besoin de gloire. J’ai besoin d’amour et de paix, d’équilibre et de justice, d’égalité, de concorde entre les hommes. Ca a toujours été cela ma mission, aujourd’hui comme hier, pour répondre à votre question de tout à l’heure.

-        Je me demande si finalement, vous n’êtes pas un barjot radicalisé ?

Sans vraiment y réfléchir, j’ai remis la course que j’avais à faire à plus tard. Je dois avouer que j’étais plus troublé que je ne l’aurai voulu. Surtout de la part d’un homme qui avait de tout temps été imperméable à la religion, quand bien même il avait été à l’école catho. Ceci étant, il est aussi vrai qu’il se dégageait quelque chose de lui, une aura indicible, une paix intérieure, une force sereine qui brillait dans son regard.

Bref, j’ai fait entrer Jésus chez moi.

Il s’est installé sur le canapé, tandis que je lui servais une assiette de spaghettis bolognaises qui datait de la veille. Jésus n’en avait jamais mangé. Il a trouvé ça très bon. C’est encore meilleur réchauffé, ai-je cru bon d’ajouter en lui servant un fond de Bourgogne.

-        J’ai de l’eau si vous préférez, mais vous devriez gouter ce Mercurey, il n’est pas mal du tout. Et celui-là, vous n’aurez pas besoin de le transformer.

-        Vous avez raison, il est bon. Il n’est pas sûr que j’arrive à faire aussi bien.

-        Je vous en ressers un verre, comme ça, on finit la bouteille.

-        C’est pas de refus.

-        Vous savez ce qu’on dit quand on termine une bouteille, marié ou pendu !

-        Cette fois, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’opterai pour la première solution, rétorqua-t-il dans un franc sourire. 

-        Je peux vous poser une question ?

-        Faites, je vous en prie.

-        Vous qui venez du passé, qu’est-ce qui vous manque le plus, dans cette sorte de vie nouvelle qui s’ouvre à vous ?

-        Que croyez-vous ? Marie-Madeleine, évidemment. Personne ne me manque autant qu’elle. Et… le silence aussi. Dans votre temps, le bruit est omniprésent.

-        Dans mon temps comme vous dites, il semble que la plupart des gens aient de plus en plus peur du silence.

-        Ils ont surtout peur d’eux-mêmes, ce n’est pas nouveau. Il en était déjà ainsi dans le temps qui m’a vu naitre.

-        Ils en sont arrivés à avoir peur de nommer les choses. C’est un détail que je trouve pourtant significatif. Aujourd’hui, c’est l’heure des substituts. Il n’y a plus d’aveugles, plus que des non-voyants.

-        C’est l’univers virtuel. Le substitut est devenu la norme de votre époque ! Le vrai, comme la liberté, les effraie, car ce sont des valeurs exigeantes, violentes même et dont le prix est toujours élevé. Certes, il y a de la technologie, vous vivez plus longtemps, bien des choses ont évoluées, mais sur le fond, comme je vous le disais, rien n’a vraiment changé. La misère est plus sournoise, elle a aussi plus de visages, et les nantis n’ont jamais été aussi puissants.

-        Vous avez du pain sur la planche, si je peux me permettre. 

-        Ne m’en parlez pas, je n’ai pas le droit au désespoir.  Puis-je à mon tour, vous posez une question ?

-        Allez-y.

-        Croyez-vous en moi ou disons en ma représentation ?

-        Pour être honnête, non. Les églises ont depuis la nuit des temps préemptées la spiritualité, car c’est un formidable outil de contrôle des masses. Bien sûr, il existe d’authentiques croyants, j’en ai déjà rencontré et j’ai un immense respect pour eux. Mais, les trois quarts du temps, ce sont juste des bigots, des trouillards qui croient s’acheter une conduite pour le paradis. Et puis, il existe bien d’autres formes de spiritualité, et toutes n’ont pas besoin d’église pour atteindre la transcendance.

-        Pourquoi ne dites-vous pas Dieu ?  

-        Dieu est concept parmi d’autre, non ?

-        On dit que je suis son fils, rappelez-vous !

-        Oui, et franchement, je n’aimerai pas être à votre place. Mais quelque chose me dit que vous le saviez déjà, n’est-ce pas ?

-        Je l’avoue.  

-        Prenez ça, lui disais-je en lui tendant une paire de Running, elles ne sont pas neuves, mais en meilleur état que vos baskets. Et prenez aussi, ces chaussettes d’hiver. Ici, le froid peut devenir violent.

-        Pourquoi faites-vous ça ?

-        Vous en aurez plus besoin que moi.

-        Je vous remercie sincèrement, dit-il d’une voix douce, avant de s’endormir presque instantanément.

 

Je le laissais se reposer, cependant que je m’enfermais dans mon bureau à l’étage, où du travail en retard m’attendait. Quand je revins deux heures plus tard, il avait disparu. Sa vaisselle avait été faite, mais à part ça, aucune trace de lui. J’ai pris la voiture et ai sillonné un moment les routes alentours. En vain.

 

A mon retour, il y avait des voitures partout dans le chemin. Dans ma cour, mais aussi dans les fossés, des hommes me scrutaient avec un air évident de suspicion.  Bien qu’ils soient en civil, il n’était nul besoin d’avoir fait Saint Cyr pour voir que c’était des flics.

-        Vous habitez là ? questionna sèchement un grand type, la quarantaine, tout en noir, barbe de trois jours et cheveux à ras.

-        A vous voir, il serait étonnant que vous ne connaissiez pas déjà la réponse à votre question.

-        Contentez-vous de répondre.

-        Vous êtes chez moi, en effet. Et je compte cinq voitures dans ma cour et quatre sur le chemin, et des hommes visiblement lourdement armés disséminés tout autour de nous. Alors, il me semble que s’il y a un de nous deux qui a le droit à des explications, c’est bien moi, non ?

-        Capitaine Ménard, DGSI, me balança-t-il laconique.

-        Que se passe-t-il pour que les services secrets envahissent ma maison ?

-        Nous recherchons un individu dangereux.  Il a été vu sur la route à proximité de chez vous, ce matin de bonne heure.

-        Et ?

-        Et on doit s’assurer qu’il n’a pas trouvé refuge dans une des maisons du coin.

-        D’accord. Iriez-vous jusqu’à me dire qui est cet homme ?  

-        Il se fait passer pour un migrant, mais c’est un terroriste. Sous ses airs avenants, l’individu est extrêmement radicalisé et nous craignons qu’il passe à l’acte sous peu. reprit le Capitaine Ménard, avec la conviction d’un acteur de Plus Belle La Vie, avant de poursuivre : On l’a vu près de votre chemin.

-        C’est vrai, dis-je sans chercher à nier, j’ai bien vu un migrant ce matin.

-        Vous lui avez parlé ?

-        Oui.

-        Que voulait-il ?

-        Savoir si c’était la bonne direction pour l’Angleterre. Il avait l’air perdu.

-        Quoi d’autre ?

-        Rien, il a dit merci et a repris la route, immédiatement. J’avais une course à faire, je suis parti. Vous voyez bien d’ailleurs, je rentre juste !

-        S’il revient, ne faites rien. Surtout, surtout… a-p-pe-lez-nous, martela Menard en prenant soin de bien épeler les lettres.

-        Je n’y manquerai pas, mentis-je avec aplomb.

Sans un temps mort, ils étaient remontés dans leurs voitures, dans un tonnerre de gesticulations, comme s’il s’agissait d’une opération militaire. Toute cette frime, j’avoue, m’avait tapé sur les nerfs.

J’ai repensé à Jésus. Il avait raison. Finalement, les choses n’avaient pas beaucoup changé. Les hommes de paix représentaient toujours une menace pour l’ordre établi, tandis que le vrais terroristes semaient l’horreur sans vergogne,  servant d’épouvantail au bon peuple, cependant qu’en coulisse le mal œuvrait comme jamais et encaissait les dividendes. 

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18 décembre 2017

ENSEMBLE

Je faisais une pause. C’était ma première journée de boulot depuis des mois. Je vendais des claviers dans un hypermarché de la région. Le job consistait à inciter les clients à acheter mes instruments en leur jouant au piano toutes sortes de choses allant des conneries qui passent à la télé mais font plaisir aux mômes, à de bonnes vieilles chansons des Beatles.  Quoiqu’il en soit, et même si vous adorez la musique, il arrive toujours un moment où vous avez envie de souffler un peu. Et donc, je faisais une pause. Il devait être dans les trois heures de l’après-midi en ce début novembre, et il n’y avait pas grand monde au rayon jouet où après avoir rêvé des plus grandes scènes du monde, j’avais échoué. Dans l’allée, il y avait un couple. Lui immense et tout maigre, le teint vitreux, elle petite, blonde décolorée, le visage dévasté par l’acné, engoncée dans un blouson noir qui ne la mettait pas en valeur. Tandis qu’elle rêvassait, son homme remplissait le caddie de bon cœur. Et vas-y le turbo guerrier spatial à 100 euros, la voiture de course télécommandée à bien plus encore, tout ce qu’il y avait de plus cher, de plus clinquant, atterrissaient sans délai dans le caddie. C’était un sacré Noël qui se préparait là. Un Noël qui sentait la fête, la vraie sans retenue et marquerait à jamais les esprits. Quand soudain, elle revint à elle et ne put réprimer un cri :

-          Mais qu'est-ce qui te prend ? Fit-elle visiblement catastrophée en découvrant son caddie plein à craquer de robots et autres merveilles électroniques. T’es pas un peu dingue ?

-          Bah ! Quoi !

-          Non, mais regarde ce que t’as pris. Y en a pour une fortune, t’es pas bien ?

-          Et alors, on s’en fout, ça fait plaisir aux gosses.

-          J’en doute pas, seulement faudrait que tu m’expliques comment tu vas payer tout ce bordel ? 

-          Avec la carte.

-          Et on bouffe comment après ?

-          Merde, tu fais chier, faut toujours que tu gâches tout.

-          Je gâche pas tout, j’essaye de nous maintenir à flot, c’est pas la même chose. On a que ça, des dettes. Si on mourait maintenant, il n’y a que les organismes de crédit qui se souviendraient de nous !

-          Rabat-joie !

-          Peut-être, en tous les cas, toi, tu ferais mieux de lever un peu le pied sur la picole.

-          Et pourquoi ça ? Parce que là, je ne vois pas le rapport.

-          Tu ne vois pas le rapport ? Mais t’es en train de perdre la boule, mon pauv' vieux ! Des fois, j’ai l’impression que tu rends plus compte de ce que tu fais ! Non, mais regarde le caddie ! Regarde ! On dirait que t’as gagné au loto ! Je sais que ça part d’un bon sentiment. Seulement, faut que t’arrêtes de vouloir jouer les grands seigneurs. T’es pas de taille… T’es gentil, mais… T’es pas de taille. Tu sais, ça nous ferait vraiment du bien si tu pouvais rentrer à la maison, de temps en temps, sans tenir une cuite de tous les diables. On pourrait peut-être se retrouver un peu tous les deux.

 

Il redressa alors sa longue carcasse, sorti ses mains de ses poches puis il la regarda droit dans les yeux et lui dit : 

     -   Parce que, franchement, tu crois que si je buvais pas, on serait encore ensemble !

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24 novembre 2017

La liste Selinger

En 1987, un groupe terroriste nommé les Factions Armées Révolutionnaires est démantelé au terme d’une prise d’assaut particulièrement sanglante. À l’exception de leur chef, Thomas Selinger, tous les membres sont tués. Dans leurs affaires, on retrouve une liste de personnalités du monde économique qu’ils projetaient d’assassiner. Vingt ans plus tard, alors que l’ex-leader terroriste se meurt du sida dans une prison de Normandie, les personnalités de la liste sont sauvagement assassinées, les unes derrière les autres. Pour le Capitaine Kieffer commence une enquête où il devra aller au bout de lui-même et de sa conception de la justice. 
Les deux versions papier et Kindle sont désormais en ligne. Vous pouvez aussi lire quelques pages, si vous voulez vous faire une idée. Enjoy !

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LA LISTE SELINGER

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20 novembre 2017

STATION SERVICE

Harold n’en pouvait plus de sa vie et il avait décidé d’en finir. Il ne supportait plus son reflet dans la glace avec tous ces kilos qui lui étaient venus au cours des années, au fil des cuites, des excès qui avaient déformé son corps. Bien sur, il aurait pu faire un régime ou un peu de sport. Mais la vérité, c’est qu’Harold n’était pas de taille à lutter. Il n’était pas de ceux qui sont bâtis pour gagner. Lui, il avait jeté l’éponge avant même le premier coup de gong.

        Ses seules satisfactions venaient de la station-service. C’était toute sa vie, ce débit d’essence. Une sacrée station service que c’était et en plein centre ville encore ! Les affaires allaient du feu de dieu. Surtout depuis qu’ils avaient adjoint l’épicerie, deux ans auparavant.

     Harold, tout le monde ici le connaissait. Il avait bien le verbe un peu haut parfois. Mais tous savaient qu’au fond, c’était un brave type, même s’il aimait un peu trop jouer au grand patron. Car, en fait, ce n’est pas dans sa poche que le fric tombait, mais dans celle de sa femme. Et cela faisait une différence notable. Toute la station lui appartenait et sa vie durant, Harold n’avait jamais eu droit qu’aux miettes. C’est d’une poigne de fer qu’elle tenait les rênes, la Gisèle. Elle pensait, dirigeait tout dans les moindres détails. Et personne n’avait son mot à dire. Et Harold encore moins qu’un autre. Elle le lui avait assez souvent répété :

-          Si t’es pas content, t’as qu’à tirer, mon vieux. Crois-moi, c’est pas moi qui chercherais à te retenir.

    Souvent le soir, bien après la fermeture, dans le silence de l’atelier vide, Harold aimait venir vider une bière, seul au milieu des odeurs familières de cambouis et de graisse. Ici, il était tranquille. C’était son monde. Elle n’y mettait que très rarement les pieds. Gisèle avait bien trop peur de se salir. Il se demandait comment il avait pu en arriver là. Comment il avait pu épouser une mégère pareille, toujours à lui faire des réflexions sur tout et sur rien. Elle lui faisait horreur maintenant avec toutes ses petites manies qui lui étaient venues avec l’age. Même en se forçant un peu, il ne se rappelait pas avoir été amoureux d’elle un jour. Ni de personne d’autre d’ailleurs. Peut-être qu’après tout, ça n’avait été que purement sexuel entre eux. Ou alors elle avait été la seule à vouloir de lui. Harold refusa de trancher. De toute façon, il n’en avait plus rien à foutre.

    Ce matin-là, il sortit du placard à outils, un coffret noir. Il le posa lentement sur l’établi et attendit un long moment avant de l’ouvrir. Puis, comme s’il s’agissait d’un rituel sacré, il fit pivoter la serrure dorée. Harold retint son souffle un instant. Du velours rouge qui garnissait l’intérieur, il extirpa un 44 magnum chromé qu’il s’était payé en douce. Dehors, une pluie dense d’octobre s’était mise à tomber. Harold tira le barillet, le fit coulisser plusieurs fois avant d’introduire les balles, une à une, dans leur logement. Il se fourra le reste de la boite de munitions dans la poche. Puis, il s’alluma une cigarette sans filtre et tira dessus à plein poumon. Harold se sentait à merveille. Le poids du flingue dans sa main droite le rassurait. Oui, cette fois c’en était fini de toute cette frustration qui lui minait l’existence. Fini les remontrances, fini de mendier quatre sous chaque fois qu’il voulait aller boire un coup ou rigoler avec les copains. Oui, assez de ses airs hautains de bourgeoise à la manque. L’ombre de Gisèle plainait sur ses moindres faits et gestes et Harold ne pouvait plus le supporter. Il avait son compte de vie ordinaire.

     Alors, il marcha doucement jusqu’au comptoir. La buée avait envahi la vitrine de la boutique. Gisèle était là, veillant au grain comme toujours. Fidèle au poste. Elle a dit quelque chose comme : Hé Harold ! Au lieu de rêvasser, tu ferais bien de t’occuper des vidanges. Le boulot va pas se faire tout seul !!!

     D’un geste lent et ample, il a levé le flingue à la hauteur de ses yeux. La lumière au néon de l’enseigne se reflétait sur le canon. Crève ! A-t-il répondu très calmement . Et Bang ! La première balle l’a tapé en plein front et lui a collé la cervelle sur le panneau « grande promo sur les plaquettes de frein » qui trônait derrière la caisse. Bang ! Bang ! Il lui vida le reste du barillet dans le corps juste pour avoir le plaisir de lui faire mal encore, histoire de lui faire payer toutes ces foutues années où elle l’avait menée par le bout du nez. Une immense sensation de liberté l’envahit soudain. Oui, il se sentait soulagé de voir qu’elle n’était à présent plus qu’une masse informe et inerte baignant dans son sang. Elle qui aimait tant la propreté, voilà que pour son dernier voyage, elle avait irrémédiablement taché, avec sa chair et ses os disloqués par les balles, ce carrelage et ce comptoir qu’elle avait si souvent fait astiquer au personnel. Pour fêter l’événement, Harold se mit à tirer sur n’importe quoi en hurlant comme un damné sous l’œil médusé de quelques clients effarés. Bang ! Bang ! La machine à café, Bang ! Le frigo à boissons ! Mais ce qui le faisait le plus marrer, c’était de voir toute l’huile s’échapper des bidons en une cascade visqueuse et nauséabonde pour se répandre sur le sol après qu’il leur eut tiré dessus.

    Bien sûr, les flics ont fini par se pointer. Ils ont encerclé la station avec leurs voitures. Harold les regardait faire. Il aimait bien voir les gyrophares multicolores se refléter dans les flaques qui inondaient la piste.

 -          Harold soit raisonnable, lui a lancé le commissaire avec son mégaphone. Faut te rendre maintenant. Tu peux pas t’en tirer. Sors sans faire de vague. Fais pas le con Harold, c’est ta dernière chance…

 -          C’est quoi la chance ? A-t-il gueulé pour toute réponse aux flics, juste avant qu’ils ne donnent l’assaut .

Posté par asbury à 11:31 - Commentaires [6] - Permalien [#]