08 juillet 2008
PORTE COCHERE
Sandra adorait débarquer à l’improviste, juste avant la pause du midi. Je l’avais rencontré presque un an auparavant et nous avions, depuis, établi une relation épisodique qui nous convenait tous les deux. Sandra avait fait un beau mariage de convenance avec un musicien soucieux d’épouser une femme superbe pour masquer à sa famille et au reste du monde, le fait qu’il était homosexuel. Sandra n’en prenait pas ombrage. Elle-même ne dédaignait pas les filles et disait en riant que ce qu’elle préférait chez son mari, c’était sa carte American Express. Bref, ce n’était qu’un couple de façade où chacun semblait trouver son compte. D’ailleurs, Sandra prétendait souvent qu’elle n’aurait échangé son mode de vie pour rien au monde. Ce qui était aisément compréhensible, étant donné qu’à tout juste vingt et un ans, elle habitait un immense duplex dans le quatrième arrondissement de Paris, n’avait aucun souci d’argent et jouissait d’une liberté quasi-totale. Franchement, on avait déjà vu plus difficile comme existence. Pour ma part, mon état était nettement moins brillant. À cette époque, je travaillais dans ce grand magasin parisien et en bavais bien plus que nécessaire à cause de mon caractère de chien, mais surtout en raison de l’incapacité notoire à courber l’échine qui allait avec. De retour des États-Unis, je n’avais pas eu vraiment le choix. Il avait fallu trouver un job au plus vite pour payer les factures et se loger. Je m’étais dit que je ne m’attarderais pas dans ce boulot, que c’était juste un pis-aller en attendant. Mais finalement, dix-huit mois avaient passé et j’étais toujours en place !
Sandra, donc, se montrait toujours un peu avant midi. Elle faisait le tour du rayon, drapée dans son immense manteau blanc. On aurait dit une espèce d’apparition divine avec sa peau laiteuse et ses cheveux mi-longs, noir comme de l’ébène. Elle avait une classe rare, une élégance du geste qui trahissait une éducation bourgeoise. Mais sous ses airs de jeune fille de bonne famille sommeillait en elle, une prédatrice aguerrie. Jouer avec le feu était dans sa nature profonde. L’un de ces petits plaisirs favoris consistait à m’allumer à mort alors que je vendais péniblement un petit téléviseur ou autre chose à une des mémères du quartier. Elle se positionnait de façon à ce que je ne puisse pas la manquer. Puis, discrètement, ouvrait son manteau et par exemple, dévoilait un chemisier transparent qui ne masquait rien de ces petits seins célestes. Ce jour-là, elle opta pour une autre technique et alla s’asseoir sur l’un des sièges du bureau qui avaient la particularité de se balancer d’avant en arrière. Là, mimant à la perfection la cliente impatiente, suivant un fin mouvement de balancier, elle croisait et décroisait les jambes sous sa mini-jupe, suffisamment haut et suffisamment longtemps pour que je vois qu’elle ne portait pas de culotte. Soudainement, vendre mes bazars électroniques devenait beaucoup plus compliqué. Elle, ça la faisait marrer de me voir perdre les pédales et m’emmêler les crayons à loisir. Bon dieu ! J’étais comme un dingue. Et encore, c’est rien de le dire. C’était une tempête tropicale qui soufflait dans mes artères, prête à tout dévaster cependant que la vente s’éternisait et que je frôlais la rupture, le chaos à chaque seconde. La mamie pinaillait sur des détails ou atermoyait à loisir : Un coup, je prends celui-ci, un autre celui-là. On aurait dit qu’elle le faisait exprès pour éprouver mes nerfs ! Guidé par une sorte d’état second, je finissais par l’éconduire sans ménagement et filais comme une fusée au vestiaire. Là, je jetais mon badge, enfilait une veste et grimpait quatre à quatre les escaliers qui me conduiraient vers la rue, vers la liberté, vers Sandra et son sexe de velours. La pluie commençait à tomber alors qu’enfin je la rejoignais. Elle arborait cet air resplendissant qui indiquait qu’elle était toute heureuse de son effet. Plus les semaines passaient, plus ostensiblement, par petites touches, j’étais accroc de cette fille. Avant même de penser à autre chose, je voulais m’emplir d’elle. Je voulais sentir son parfum, la douceur inouïe de sa bouche, de ses lèvres. Je voulais la serrer encore contre moi. Comme un talisman, une fontaine de jouvence, un antidote contre tous les minables qui prenaient leur pied à me pourrir la vie. Mais pour l’heure, aucun d’entre eux ne pouvaient plus m’atteindre. J’étais hors de portée. Intouchable au septième ciel. Nous marchâmes un peu dans les rues, au hasard, sa tête posée sur mon épaule. Le peu de temps dont nous disposions réduisait à néant ce désir d’intimité incendiaire qui cavalait en moi. Généralement, nous nous retrouvions le soir, chez elle, pour assouvir nos aspirations charnelles débridées. Sandra trouvait, inventait sans cesse de nouveaux jeux dans le seul but d’aller toujours plus loin vers le plaisir, vers le vertige ultime. Celui qui finirait par nous engloutir et dont nous espérions ne pas revenir. Les visites du midi n’étaient finalement qu’un prétexte pour exacerber encore un peu plus le désir, l’appétit de chair qui nous liait l’un à l’autre.
Ce jour-là, je savais qu’il me serait impossible de tenir jusqu’au soir. Pourtant, la pluie avait redoublé d’effort pour calmer nos ardeurs. Dans une rue adjacente au magasin, nous avions trouvé refuge sous une porte cochère vert sombre. Sandra avait sonné en riant, au hasard, à l’interphone et après un bip immonde, la lourde porte s’était ouverte, dans un grincement métallique. Un hall désert s’offrait à nous, avec ses pavés propres comme des sous neufs, sa glace qui courait tout le long du mur blanc crème et surtout pas une âme qui vive. À peine à l’abri, l’incendie s’était propagé comme porté par le vent du soir. J’ai attrapé Sandra et, brûlant d’impatience, je me suis collé contre elle. Ma langue s’activait sa bouche offerte. Ses baisers sentaient l’orage de printemps, tandis que je relevais sa jupe et découvrais le sexe déjà chaud et fondant. Dans un moment d’inconscience qui frôla l’extase, elle fouilla mon pantalon et me guida en elle. Dans ma poitrine, mon cœur était prêt à exploser. Sa gorge haletante se tendait, se serrait à intervalles réguliers. Mon pauvre corps n’était plus qu’une torche. Ses longues jambes enroulées autour de mes hanches se contractaient en une impulsion spasmodique cependant que Sandra réprimait de petits cris aigus en mordant à pleine bouche le col de ma veste.
Quand nous sommes ressortis, la pluie avait cessé et il me semblait que cette journée avait pris un tour nouveau et inattendu. En fait, c’était la vie tout entière qui prenait une tournure nouvelle quand Sandra était dans les parages. Une tournure plus intense, plus excitante, plus dense, aux odeurs de soufre certaines, mais où luisaient encore si fort les derniers feux de l’innocence. Pourquoi, diable, l’avais-je laissé filer ?
02 juillet 2008
POINT DE RUPTURE
Dès la première fois, j’ai su que nous allions être ensemble. D’une façon ou d’une autre, ce fut une évidence depuis le premier instant, depuis le premier jour. Même notre entourage semblait s’en être rendu compte qui me parlait d’elle à tout bout de champ. Ce n’était qu’une question de temps. Il allait être plus long que prévu : deux ans. Deux ans à nous tourner autour, à jouer au chat et à la souris. Deux longues années, où je passais de longues périodes sans la croiser. Je l’oubliais d’autant plus vite que je traversais une mauvaise passe qui s’éternisait. D’ailleurs, il fallait être réaliste : Comment vouliez-vous amorcer une relation durable quand vous n’aviez plus grand-chose à offrir ? On ne construit pas sur du sable. Et avec elle, pas question de faire le fanfaron. Cette femme avait un mari, une maison, des crédits, un train de vie. Je ne pouvais prétendre à rien de tout cela. Je vais vous dire, je ne me sentais pas de taille. Cette fille voulait du sérieux, du vrai, du concret. Et malgré, le feu qu’elle déclenchait en moi, je n’étais pas sûr d’être l’homme de la situation. Il faut avouer que j’avais, depuis longtemps, cultivé une prédilection pour les femmes des autres. C’était des relations où chacun savait ce qu’il venait chercher, des relations simples sans avenir ni espoir. On se jouait parfois la comédie de l’amour pour se donner un semblant de bonne conscience quand cela se résumait les trois quarts du temps à des étreintes torrides volées au présent qui nous asservit, du sexe dans l’urgence, dans des parkings ou dans des chambres d’hôtel minables et anonymes. Combien en avais-je connu ces vingt dernières années, de ces corps qui s’offraient sans faire de manière, qui aimaient se dégrader bien au-delà de l’entendement pour oublier juste un moment, les blessures, les plaies à vif de leurs âmes cabossées . J’étais bien en peine de le dire. Néanmoins, je ne regrettais rien même si ce n’était pas spécialement reluisant. J’avais vécu en leur compagnie tant de moments intenses et précieux que leurs souvenirs m’accompagnaient encore quand il m’arrivait de céder aux affres tristement ordinaires de la déprime carabinée. Ainsi même au plus mal, je tenais le coup en continuant d’aimer des fantômes. Je les aimais d’autant plus qu’elles m’avaient quitté pour un monde où je n’avais pas trouvé ma place.
Mais avec Amélie, il n’était pas question de cela. Amélie n’avait pas encore la trentaine et elle avait encore de l’espoir, encore un avenir. Elle avait surtout une revanche à prendre, une revanche qui mûrissait à l’ombre des années où elle avait avalé des couleuvres par dizaine. Une revanche qui attendait son heure et à la quelle, j’allais finir par servir de déclencheur. Trop jeune, elle avait épousé un copain de lycée qui s’était révélé être un rustre qui la traînait plus bas que terre, la traitait parfois comme on n'oserait pas le faire d’un chien. C’était l’exemple même du personnage affligeant, triste sire, triste figure, macho à deux balles avec sa fierté à la con de mâle minable en bandoulière. Un crétin authentique et pitoyable emplit jusqu’à la gueule de cette morgue misogyne, ravageuse et vindicative du parfait fils à sa maman. Qu’avait-elle bien pu lui trouver ? Cela restera à jamais un mystère pour moi. Comment cette fille intelligente, dont chacun des sourires était habité d’une force de vivre hors du commun, comment avait-elle pu se retrouver dans les bras d’un pareil énergumène dont les préoccupations premières dans l’existence étaient : Les jeux vidéos, le foot, la fumette, la picole et la masturbation intensive. Le pire c’est qu’elle avait atermoyé des mois avant de le quitter. Je connaissais parfaitement ce genre de situation. Une de mes ex avait eu un itinéraire assez similaire et j’avais raconté cette histoire dans mon premier livre. Seulement, j’avais quinze ans de plus et je ne tenais nullement à remettre le couvert. J’aimais savoir clairement où j’allais et là, ce n’était pas le cas. Enfin, jusqu’à ce fameux soir de novembre. À force de la traiter avec mépris, de la rabaisser en permanence sans qu’elle ne moufte vraiment, il finissait par pousser le bouchon de plus en plus loin. Pour faire rire la horde de copains qui stagnait chez eux, il ne reculait devant aucune bassesse sans même s’en rendre compte. Il se croyait drôle, spirituel alors qu’en fait, il sciait la branche sur laquelle il était assis. Et c’est ce soir-là, qu’elle a fini par céder. D’un coup, sec et brutal. Soudainement, Amélie ne put plus rien encaisser. Les remontrances, les vexations restèrent coincées dans sa gorge. Dans la pénombre de sa cuisine toute équipée, elle s’était mise à fondre en larme. Un océan de larmes brûlantes roulait sur les joues. Elle avait atteint le point de rupture et enfermée dans les toilettes, elle m’avait envoyé un SMS. Il avait fallu trois semaines à son mari pour nous retrouver. Trois semaines fragiles, difficiles parfois, mais trois semaines ensemble. Enfin.
Maintenant, il cognait à la porte, des pieds et des poings en vociférant des insultes ignobles. J’avais eu une semaine infernale et franchement me colleter avec lui était bien la dernière chose dont j’avais envie. Seulement, je savais que je ne pourrais pas passer à travers. Appeler les flics ne ferait que renforcer sa rage. Et elle était déjà si intense, à la mesure de l’humiliation qu’il subissait et des cinquante messages dégueulasses qu’il lui laissait par jour sur son portable. Non, si je voulais qu’il ne revienne plus à la charge, je devais lui clouer le bec. Bon, c’était vite dit. Car même si je n’avais rien d’un gringalet, il devait objectivement m’être physiquement supérieur. De plus, j’étais vraiment crevé et à la suite de plusieurs accidents de motos, j’étais devenu plus fragile. Quatorze fractures finissent par laisser des traces sur un homme. Pour finir, il avait presque quinze ans de moins que moi. Seulement, plus jeune, j’avais pratiqué beaucoup de sport de combat à un niveau élevé et je savais encore parfaitement où et comment cogner pour lui faire mal . Dernier avantage à porter à mon crédit, j’étais gaucher, cela avait souvent joué en ma faveur. Pendant qu’Amélie s’enfermait dans la chambre et que son mari marinait sur le palier, au grand désarroi des voisins, j’enroulais un torchon de cuisine légèrement humide sur mon poing. Mon plan était on ne peut plus simple : sachant que je ne tiendrai pas longtemps contre lui, il me faudrait être rapide où alors les choses risquaient de devenir beaucoup plus compliquées. Après avoir soufflé un bon coup, j’ouvrai brusquement la porte et là sans attendre, il se rua sur moi, emporté par sa colère. Profitant de son élan et comme à la parade, je me désaxais et lui assénais un gauche énervé qui m’étonna moi-même. Je le cueillis bien à la pointe du menton. Sa tête alla directement faire connaissance avec le crépi du mur. Sa pommette n’y résista pas et il s’écroula sans grâce aucune sur mon paillasson. Son regard était maintenant inerte, brûlé par l’effet de surprise. Il ne comprenait pas ce qui venait de lui arriver. Un long filet de bave et de sang mêlés lui coulait sous la lèvre et venait mourir sur son blouson.
- Fils de pute, finit-il par marmonner à mon encontre en titubant sur ces cannes vacillantes, tu m’as piqué ma meuf. Je vais te pourrir la vie, sale bâtard !
- Remballe ta merde, lui répondis-je mauvais en lui attrapant la tête par les cheveux. Cette meuf, je ne te l’ai pas piqué, connard. C’est toi qui l’a perdu.
- Amélie, viens, on rentre à la maison, cria-t-il en désespoir de cause. Amélie, je vais faire des efforts. Je te promets, bébé, je te promets…
Mais Amélie ne se donna même pas la peine de répondre. Elle le toisa dédaigneusement et il sut alors instinctivement que la partie était pliée. Jamais il ne la retrouverait. Il aurait beau dire, il aurait beau faire, cette fois, c’en était bien fini. Ce type avait eu toutes les cartes en mains pendant des années et il avait tout gâché par frime, par bêtise. Oui, il avait tout cramé mais venait tout juste de s’en rendre compte. Il n’avait plus rien du flambeur que nous connaissions. C’était juste un petit garçon qui a cassé son jouet préféré pour faire le con devant les copains. J’ai vu distinctement la peine, la douleur immense s’immiscer en lui avant que les larmes ne soient trop dures à retenir et qu’elles déchirent ce qui restait en lui de fierté. Je l’ai regardé s’éloigner lentement sous la pluie de novembre tandis qu’Amélie plongeait ma main gauche qui enflait à vue d’œil dans un bain de glaçons. Puis dans un éclat de rire nerveux, elle me serra dans ses bras du plus fort du plus fort qu’elle pouvait cependant que ma main valide filait sous son tee-shirt. La nuit qui s’annonçait n’allait pas être perdue pour tout le monde.
23 juin 2008
AU DIABLE
Depuis quelques jours déjà, une sensation de manque m’étreignait sans que je sache pourquoi. Un manque prégnant d’une violence inouïe, un manque incontrôlable qui bousillait, laminait littéralement mes journées. Je tournais en boucle sur cette douleur venue d’on ne sait où qui me vrillait l’esprit sans en saisir formellement la teneur. Ça vient de ton enfance, m’assurait Marie ma compagne cependant que je demeurais assez dubitatif sur le sujet.
À vrai dire, j’opérais un retour en force au trente-sixième dessous alors même que ma situation ne semblait plus si désespérée. Je venais de vendre un de mes livres à très grand éditeur parisien et on venait de m’en commander deux autres. Nul doute donc que dans les semaines à venir ma situation financière allait sensiblement s’améliorer. Bon, pas de quoi flamber quand même, mais néanmoins de quoi voir venir quelques mois. Autant dire une éternité pour moi. Pourtant, allez savoir pourquoi, je me traînais un cafard de tous les diables. Je ressassais, je recyclais à tour de bras mes vieilles névroses jusqu’à l’overdose comme si mon esprit peinait à passer outre ce vieux linceul pourri de souffrance, cette couronne d’épines à la con qui m’empoisonnait l’existence depuis l’adolescence. D’accord, j’en avais bavé bien plus que ma dose, mais j’étais toujours debout. Salement cabossé, mais toujours debout. Et je ne n’étais pas le genre de type qui se lamentait sur son sort ou incriminait le destin pour tenter de justifier errances et déroutes. Non, moi je savais parfaitement à quoi m’en tenir. J’avais fait un choix. Un putain de choix douloureux, mais il était mien : je m’étais accroché comme un dingue, j’avais serré les poings jusqu’au sang pour en arriver là. Maintenant, j’étais un écrivain publié, j’avais pignon sur rue. Il y avait eu des articles sur moi dans des journaux nationaux, je passais à la radio, et je vous accorde que c’est dérisoire, cependant cela avait suffi pour faire considérablement évoluer mon statut au sein même de la société et de mon entourage. Je n’avais toujours pas un rond en poche, mais c’en était fini des quolibets et des railleries familiales : pour la première fois de toute ma vie, j’avais la nette impression d’être à ma place. Celle vers laquelle je tendais plus ou moins inconsciemment depuis que j’étais môme. Restait à rendre plus tolérable cette douleur insensée qui m’habitait et avec laquelle je pressentais que je n’étais pas prêt d’en finir. C’est dingue mais à la longue, elle avait vraiment fini par faire partie intégrante de ce j’étais. Surtout ces dernières années où la fréquentation intensive de la précarité et de toutes les merdes qui lui servent d’escorte avait renforcé son emprise sur moi. J’avais mille fois rêvé de mettre un terme définitif à ce cauchemar. Pas par lâcheté, ni par faiblesse plutôt par fatigue, pour que la souffrance s’arrête. Seulement, comme je l’ai déjà dit à maintes reprises, le suicide n’était pas mon créneau. Quitte à plier bagage, je voulais être sûr et certain d’avoir brûlé tout ce qui avait pu l’être. À défaut de se débarrasser de cet état plus ou moins dépressif, éviter qu’il ne me mette K.O sans raison à la moindre baisse de régime serait déjà un progrès énorme.
Donc, j’étais de nouveau au plus mal sans vraiment comprendre pourquoi. La journée entière avait semblé durer mille ans. Une vraie journée de merde : pluvieuse, automnale, grise jusqu’au fin fond de l’âme. Je n’avais quasiment pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures, ne dormant que par bribes, ici ou là, quelques heures d’un sommeil nerveux, infect et cauchemardeux. J’étais allé à Paris en désespoir de cause, dîner avec quelques amis et rentrais par le dernier train, un peu éméché. Pas assez cependant pour semer totalement ce trouble latent qui m’étreignait. J’allais nonchalamment dans l’allée de la gare, mon MP3 crachant le dernier album de CULT « Born into this » quand il a surgi brusquement d’un hall. Bon Dieu, je me suis demandé ce qu’il me voulait. Il devait bien faire une demi-tête de plus que moi, mais son allure était frêle et ses mains osseuses. L’une d’elle, la droite, tenait un petit revolver ridicule, probablement un. 7.65, qu’elle brandissait nerveusement.
- Hé toi, connard, vas-y vides tes poches. Vas-y speede-toi, file-moi tout ce que t’as et y t’arriveras rien, me lança-t-il d’une voix qu’il voulait le plus assurée possible.
Son regard était voilé, sa tronche parsemée de profondes traces acnéiques et ses cheveux hirsutes n’avaient pas dû croisé de shampoing depuis des lunes, tandis qu’il tentait d’être menaçant dans son blouson taché de rapper trop grand pour lui et son air tremblotant de toxico à la petite semaine.
- Va te faire mettre, me suis-je entendu lui répondre sans réaliser vraiment.
- T’es dingue ou quoi. Putain, tu vois pas qu’c’est un vrai c’flingue.
- Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?
- Mais… mais j’pourrais te descendre, a-t-il repris visiblement interloqué.
- Bah, vas-y mec te gène pas, continuais-je soudain pris d’une brutale frénésie jusqu'au-boutiste. Vas-y, mais s’il te plait ne me rate pas.
- C’est quoi c’plan ? Eh, tu tiens pas à la vie ou quoi ?
- Et toi, petit con, t’y tiens à la vie ? Comment veux-tu que j’y tienne moi à la vie, alors qu’elle me force à me colleter avec des minables de ton espèce, ajoutais-je de plus en plus rageur.
J’ai bien senti qu’il était dépassé par les événements, qu’il paniquait en brandissant son flingue ridicule à bout de bras cependant que la colère me prenait. Il y eut, une fraction de seconde, comme un flottement dans l’air. En temps ordinaire, j’aurais naturellement calmé le jeu. Seulement d’un coup, sans réfléchir, j’eus un geste inconsidéré. Alors qu’il s’approchait un peu trop de moi, ce fut comme un instinct, un état second. J’arrachais le flingue de sa main et l’instant d’après, alors même que l’idée n’avait pas encore atteint mon cerveau, je lui collais la crosse en pleine gueule. Ce fut comme si toute la colère, la rage qui stagnait en moi et bousillait tout sur son passage, comme si elle se libérait d’un seul tenant. Je le frappais comme un damné, sans rien contrôler. J’étais le spectateur impuissant de ma propre bestialité. Il geignait comme une bête blessée maintenant qu’il était à terre, mais je continuais à lui balancer des coups de lattes en rafales, pour lui faire mal, pour qu’il en chie. Putain, j’étais dans une rage de tueur, je voulais aller jusqu’au bout de la curée, je voulais mon lot de victime expiatoire. Le pauvre gars était à présent blotti en position du fœtus dans un coin du bâtiment, à encaisser comptant ma fureur. Soudain, il a hurlé : Pitié ! Pitié ! Et ce fut comme un électrochoc. Je me suis arrêté net. Mon esprit venait de reprendre les commandes. Je titubais, ivre de ma propre violence. Dans ma main qui pissait le sang, j’ai vu que le flingue était cassé. Ce n’était qu’une vulgaire arme d’alarme, comme on trouve un peu partout. Je l’ai balancé par-dessus une haie. Et là, j’ai senti le vide me prendre, m’aspirer. Un vide, une détresse abyssale. Mes mains puis mon corps tout entier s’étaient mis à trembler comme une feuille. Merde, qu’est-ce qui m’arrivait ? Comment avais-je pu péter les plombs de la sorte ? Je me suis senti minable comme jamais. Plus bas que terre. Un pauvre con incapable de se dominer, voilà ce que j’étais. Ah ! Il était beau à voir, le gratte-papier. Je n’ignorais pas que toute l’énergie qu’il y avait en moi, ce moteur qui me permettait de tenir le choc, cette énergie quand elle tournait en rond, pouvait devenir extrêmement destructrice. Plus jeune, j’en avais fait l’amère expérience et cela avait failli me coûter cher. Seulement, je croyais que j’avais fini avec les années par dominer la bête. Je venais de comprendre qu’il n’en était rien.
Le toxico s’est relevé comme il a pu. Puis, il a disparu dans la nuit en m’insultant de loin. Peu importait, à cet instant, plus rien ne pouvait m’atteindre. J’étais en apesanteur, en lévitation. Je voulais m’absoudre de cet enfer. Je suis rentré tant bien que mal à la maison. En pleine descente, dans un vertige à nul autre pareil. Seul dans le noir du salon, allongé par terre. J’étais prêt à mourir.
Mais Marie s’est levée. Elle m’a trouvé là, pâle comme si j’avais vu une apparition. Elle a poussé un cri quand elle a vu ma main pleine de sang qui commençait à sécher.
- Qu’est-ce qui t’est arrivé ? m’a-t-elle demandé en me serrant très fort contre elle.
Je n’ai rien dit. Pas tout de suite. Je n’en avais pas la force. Alors, doucement, très doucement, elle a passé sa main dans mes cheveux, posé ses lèvres sur mon front et j’ai su qu’elle m’aimait encore assez pour m’arracher à mes ténèbres.
16 juin 2008
TROMPE-L’ŒIL
Ali était chef cuistot dans un restaurant d’une de ces nombreuses enseignes qui bordent les hypermarchés aux limites de nos villes. Dans la cité, tout le monde le connaissait. Ali, c’était le mec de l’asso de quartier, un groupement de bénévoles qui tentait de venir en aide à chacun avec les moyens du bord. Le seul, le dernier lien social qui subsistait après que les services publics aient, un à un, lâché l’affaire.
Tunisien d’origine mais élevé depuis son plus jeune âge en France, il était de fait un pur produit de la banlieue nord. A l’adolescence, comme beaucoup d’entre nous, il avait été tenté par l’appel de la rue et ses promesses bidon de vie facile. Seulement, la vie n’est jamais facile et Ali n’allait pas tarder l’apprendre à ses dépens. Aîné de sa fratrie, il essuya les plâtres, bâcla sa scolarité et se retrouva bien vite à faire le con dans la cité pour des plus vieux, des plus durs pour qui il n’était qu’un larbin qu’ils éblouissaient à coup de frime, de costards, de berlines allemandes et de filles faussement faciles. Plutôt débrouillard de nature, il progressa assez vite, deala à peu près tout et n’importe quoi avant de se retrouver sur des coups de plus en plus gros. Son père fermait les yeux. Ça lui faisait mal mais avait-il vraiment le choix ? L’argent d’Ali, si sale qu’il fût, permettait enfin de boucler les fins de mois, de s’offrir un peu de ce superflu indispensable que son salaire ne permettait pas. Ali faisait le cador et paradait dans ses costumes bon marché, il gâtait sa mère, sa famille. Sa voie semblait alors toute tracée. Il allait avoir vingt ans et se croyait au sommet du monde. Seulement, c’était sans compter sur les impondérables de l’existence. Le destin voulut qu’une méchante grippe intestinale le clouât au lit deux semaines durant, lui évitant ainsi de se faire piquer dans une sombre histoire de trafic qui dégénéra, laissant deux types sur le carreau. Néanmoins, membre à part entière de la bande, et reconnu comme tel par les forces de l’ordre qui les avaient à l’œil depuis un moment, Ali se retrouva, malgré son état encore faiblard, en garde à vue. Au terme d’un interrogatoire pour le moins musclé, simplement qualifié à l’époque de "poussé" par les fonctionnaires de Police, Ali crut sa dernière heure arrivée sous les questions qui pleuvaient en rafales. Encore en proie à de violents accès de fièvre, le jeune lascar ne tint pas longtemps la distance et sombra dès la fin de la huitième heure dans un coma profond qui lui sauva probablement la vie. Les policiers expliquèrent qu’ils croyaient avoir à faire à un simulateur et on ne chercha pas plus loin. Faute de preuves, son casier étant par miracle vierge, l’affaire en resta là. Enfin, excepté le fait qu’il garda une peur panique de la police qui jamais ne l’abandonna.
Cependant, force est d’avouer que ce fut pour lui comme un électrochoc. À sa sortie de l’hôpital, une seule personne l’attendait. Et ce n’était pas ses copains dont il était si fier. Non, ce n’était que son père. Ce petit homme besogneux d’habitude si silencieux, si avare de paroles. Ce petit homme qu’il avait si souvent méprisé et raillé, ce petit homme lui ouvrit son cœur comme jamais il ne l’avait fait auparavant et comme jamais, il ne le fit ensuite. Une nuit durant, il lui parla avec ses mots simples et forts. Des mots chargés de valeurs qu’il n’aurait pas imaginé dans la bouche de son père. Cette nuit-là, Ali prit conscience à quel point il était à côté de la plaque. Il se croyait seigneur sur le toit du monde, mais il n’était qu’un minable à la cave avec un futur en peau de chagrin. Il n’était pas de l’acier dont on fait les malfrats, les vrais. Ce qui l’avait ébloui n’était rien d’autre que de la posture, du désespoir ultime camouflé sous une attitude à la con dont le but n’était finalement que de sauver les apparences et peut-être, d’une certaine manière, de rendre la réalité un peu plus supportable. Derrière, la vérité faisait autrement plus mal : personne n’aime avoir conscience de l’échec qui vous colle à la tripe, personne n’aime aller en taule, personne n’aime se faire dérouiller par les flics. Le pseudo-code d’honneur de la racaille, la loi du silence, tout ce qu’il tenait pour cool n’était que l’esbroufe. Quand les condés faisaient vraiment monter la pression, presque tout le monde se couchait. C’était ainsi. Le reste n’était que légende. Ali venait d’avoir un aperçut cinglant du revers de la médaille et, étrangement, elle lui semblait à présent nettement moins brillante. De retour dans la rue, sans attendre, Ali tourna le dos à son ancienne vie. Et ce ne fut pas le plus aisé. Il lui fallut souvent serrer les dents, car il s’en trouvait toujours un pour se foutre de sa gueule tandis qu’au sein de la cité, son crédit s’écroulait de jour en jour. Tant est si bien, que rapidement la situation ne fut plus tenable. Il fallait couper le cordon. Aussi s’exila-t-il un moment dans le sud chez un oncle où il suivit, par hasard, un stage de cuisine, pas vraiment par goût, mais juste parce qu’il y avait de la place immédiatement.
Depuis ce moment, Ali avait vu, un à un, ses potes tombés. La taule, le chômage, la défonce, la dérive, le RMI, la rue, le chaos, des existences explosées en plein vol, voilà ce qui attendait derrière le miroir aux alouettes. Et chaque jour un peu plus, Ali remerciait le ciel de s’en être tiré à si bon compte. D’accord, il n’était pas riche, d’accord, il n’avait quitté sa cité que pour une autre cité, mais, il était libre et ne devait rien à personne. Avec le temps, il s’était dit qu’il ne pouvait pas rester inactif. Il ne voulait pas que les jeunes dérouillent comme ceux de sa génération. Ainsi qu’il l’avait fait avec ses frères et sœurs, il les encourageait sans cesse, en toute occasion, à faire des études. Vous voulez vous tirer de la cité, les mecs ? Eh bien, c’est pas dur, y a qu’une porte de sortie, une seule : Les études. Voilà le message qu’il martelait en permanence au sein de son association de quartier depuis des années et des années. Et peut-être bien que chez certains, cela avait fini par faire son effet.
En attendant, ça faisait des mois qu’il voyait une bande de jeune qui zonait là, du matin jusque très tard dans la nuit. Ces gamins entre quinze et dix-huit ans, il les connaissait tous de longue date. C’était les fils des voisins, des amis. Il les avait vus grandir puis perdre pied peu à peu. Il savait qu’ils étaient au bord du précipice. Comme il avait besoin de plusieurs commis au restaurant, il leur proposa le job, à tout hasard :
- Eh les gars, ça vous dirait de bosser pour moi ?
- Bah ouais, ça dépend pour quoi faire .
- Ça, c’est pas un poste à responsabilités, mais c’est un boulot honnête.
- Faut faire quoi ?
- Commis.
- Commis ?
- Ouais, commis avec moi, dans ma cuisine. Vous savez, c’est bien pour démarrer. Ok, c’est dur, parfois ingrat, faut se lever tôt, mais c’est payé un peu plus de mille euros.
- Mille euros… Par semaine ?
- Non, par mois évidemment.
- Par mois ????
- Hé ! Ali, j’savais pas que t’étais un comique. La vie de ma reum, tu d’vrais demander à Jamel Debbouze qui t’engage. Sans dec, Man !
- Ouais, renchérit le plus petit de la bande dans un éclat de rire, tu d’vrais plus zoner dans ta cuisine. T’es le roi des boute-en-train, la vérité !
- Ali, qu’est-ce tu veux qu’on foute avec mille euros ? C’est pas avec ça qu’on pourra se prendre un appart !!!!
- Hé ! Tu sais quoi Man ? Mille euros, je me les goinfre en moins d’une journée, si j’ai le bon matos.
- Et en liquide, net d’impôt.
- Qu’est-ce tu veux de mieux, Man ? En plus, moi, j’aime pas m’lever de bonne heure.
- Je suis d’accord avec vous les gars, mais voyez les choses en face : C’est un vrai boulot honnête. Vous verrez que c’est important l’honnêteté dans la vie.
- Arrête ton cinoche, Ali. On n’est pas sur TF1. J’vais t’dire ta vie là, on n’en veut pas. C’est pas pour nous. Ça vaut que dalle. Nos parents étaient honnêtes et regarde où ça les a menés.
Ali était resté sans voix. De toute façon, que pouvait-il répondre à cela ? Ce n’était rien que des conneries et Ali était mieux placé quiconque pour le savoir. Il aurait pu encore leur faire un sermon de plus. Seulement, il leur en avait déjà trop fait. Ses mots semblaient brusquement usés, dépassés, lessivés par des années de misère permanente, par le sentiment d’oppression diffus qui émanait de ces immeubles gris comme la pluie, de ces cages d’escaliers taguées comme dévastées par des guerres larvées, urbaines, silencieuses, des guérillas de solitude, d’abandon et de désespoir pour toute une population bigarrée venue des quatre coins de la planète, une population sans véritables repères, pas vraiment d’ici, mais plus vraiment d’ailleurs, non plus. Un peuple apatride relégué dans des cités ghettos que des politiciens sans scrupules stigmatisaient à loisir pour servir leurs ambitions et flatter de la croupe un électorat entretenu dans la peur qui rechignait à se taper les basses œuvres, mais aspirait à garder pour lui les meilleures parts du gâteau. Oui, Ali savait que ces arguments ne pèseraient pas lourd dans la balance. Qu’ils n’entameraient en rien la volonté de ces gamins d’en découdre avec la société, de biaiser le système . Ils aimaient jouer les caïds du bizness et rouler des mécaniques. Comme lui jadis. Cela leur donnait de l’importance, cela leur donnait l’illusion grisante d’exister. L’espoir, le futur, les lendemains qui chantent ou pas d’ailleurs, ces jeunes s’en foutaient comme de leur premier joint. Eux, ce qu’ils voulaient, c’était du présent. Un présent immédiat et digne d’intérêt. Que les dés soient pipés, que ce ne soit qu’un mirage, n’avait finalement pas d’importance. Ils aimaient l’image que cela leur renvoyait d’eux-mêmes. Une image de gangster glamour, de réussite rapide façonnée par la télé à dose intensive et le gangsta rap américain comme seuls et uniques référents. Une image en trompe l’œil dont il faudrait payer l’addition, tôt ou tard. Une image dont il y avait fort à parier qu’il n’en connaissait pas d’autre.
Ali détourna le regard pour ne pas avoir à affronter les leurs. En contre bas, Il vit sur le parvis crade entre les immeubles, ouvert à tous les vents, des enfants qui jouaient bruyamment avec des carcasses de mobylette ou des vélos pourris. Et il ne put s’empêcher de penser qu’ils seraient sans aucun doute les prochains sur la liste. Etait-ce donc une putain de fatalité, un cycle sans fin ? Que fallait-il faire pour briser l’engrenage ? Ces gamins qui n’avaient jamais rien connu d’autre que la précarité, les minima sociaux, la démerde comme univers, ces gamins avec leur rage de vivre étaient-il déjà par avance condamnés ?
Brusquement, déferla en son âme, un accablement aussi lourd que profond, tandis que les jeunes s’éloignaient en le saluant bien haut de la main pour reprendre leur bizness.
Oui, c’était une voie sans issue et Ali le savait. Mais il ne trouva plus jamais la force de le leur dire.
09 juin 2008
FIN DE PARTIE
C’est elle qui a insisté. Moi, je ne voulais pas y aller. J’avais eu une semaine infernale et n’avais pas la moindre envie de bouger. Sans compter qu’une bonne âme venait de m’offrir, pour mon anniversaire, l’intégrale des Doors. Et franchement quand on a toutes ses merveilleuses chansons fraîchement remastérisées à la maison, a-t-on encore envie de sortir ? Je ne désirais rien d’autre que m’immerger une fois encore complètement dans cette musique. Oui, je voulais fermer les portes, les volets, couper le téléphone et oublier le reste du monde pendant que Jim et ses potes ne joueraient que pour moi leurs sublissimes compositions.
Mais cela Angéla ne pouvait pas le comprendre. Angéla avait seize ans de moins que moi et j’avais beau tout essayer, jamais elle ne serait sensible au charisme et à la voix de Jim Morrison. Pour elle, c’était juste un vieux truc qui la gonflait. Même mon père trouverait ça démodé, disait-elle en plaisantant à moitié tandis qu’elle s’habillait dans la salle de bain transformée par ses soins en piscine-sauna. Nous vivions à la colle depuis six mois. Enfin quand je dis que nous vivions à la colle, je veux dire qu’elle passait le plus clair de son temps chez moi. Son père était un entrepreneur de la région qui avait réussi et voyait d’un très mauvais œil sa fille chérie traîner avec un garçon trop vieux pour elle. Un garçon qui, de surcroît, n’avait pas vraiment de situation, du moins, pas au sens où il entendait. A cette époque, je bossais en intermittence dans le cinéma. Rien de bien glorieux en vérité. J’étais assistant régisseur. Autant dire que mon job consistait à faire tout et n’importe quoi sur le tournage. Néanmoins, cela s’avérait assez mouvementé et finalement ne me convenait pas si mal. Mais j’avançais en age et ce boulot me laminait physiquement tandis qu’à présent, j’avais de plus en plus de mal à récupérer. Aussi, fis-je mon possible pour esquiver, ce soir-là. Seulement, Angéla n’était pas du genre à s’avouer vaincue facilement. Abusant de son charme, et ça bon dieu elle savait s’y prendre, elle avait fini par m’embarquer dans cette galère.
- Tu verras, on va se marrer, avait-elle dit d’un ton joyeux avant d’ajouter à la dérobée : en plus mon frère sera là. Et j’ai très envie de voir mon frère.
Dans l’ordre chronologique des mauvaises nouvelles de cette soirée, celle-ci venait en haut de la liste. Tête de con, était bien la première chose qui me venait à l’esprit quand je pensais à ce sinistre personnage. Il s’appelait Jeremy et n’avait eu aucun effort à fournir pour m’être, de suite, antipathique. C’était le genre de type qui avait tout pour réussir dans la vie et n’avait pour ces semblables que dédain et mépris. Il crachait à la face du monde en brandissant bien haut le fric que son père avait mis toute une vie à gagner. Rien n’était assez beau, rien n’était assez luxueux pour ce jeune homme. Il était le fils tardif d’un homme que la maladie rongeait jour après jour. Alors, qu’il soit une petite crevure n’avait pas d’importance à ses yeux. Du moment qu’il était heureux, tout lui était pardonné. Et il y avait beaucoup à faire ! A vingt ans, Jeremy avait foiré, de main de maître, sa scolarité et avait aussi eu quelque peu maille à partir avec la justice à plusieurs reprises, pour des histoires diverses et variées, mais surtout après un accident de la route où, passablement éméché au volant de son coupé BMW flambant neuf, il avait doublé en plein virage sans visibilité aucune. Monsieur aimait jouer à la roulette russe sur la route pour épater la galerie. Quatre tonneaux plus tard, le magnifique petit coupé n’était plus qu’un amas de tôle dont on avait sorti le corps sans vie d’une gamine de dix-sept ans. Lui avait été éjecté lors de la collision et n’avait eu qu’une fracture bénigne. Comme quoi, la chance ne sourit pas qu’aux audacieux. Avait-il montré une forme de remord ou même de compassion à l’égard des parents de la malheureuse ? Pas le moins du monde. Non, pour se remettre, alors qu’il n’avait momentanément plus de permis de conduire, il s’était derechef fait offrir un bolide japonais sur deux roues qu’il surnommait, avec beaucoup d’à propos, le suppositoire supersonique. Il traînait en ville, faisant hurler le moteur au nez et à la barbe des gendarmes qui enrageaient mais savaient qu’il ne serait pas bon pour leur carrière de contrôler ce monsieur. Donc, voilà le personnage avec qui nous avions rendez-vous, celui pour qui, in fine, j’avais abandonné une soirée paisible en compagnie de mes Doors adorés ! Nous étions dans les derniers jours de novembre et l’hiver nous était tombé dessus par surprise. Une pluie fine et glaciale dégringolait depuis le matin. Le thermomètre plafonnait à cinq degrés quand nous sommes arrivés dans ce bar sur les bords du lac. Angéla était tout sourire quand elle aperçut son frère attablé avec sa petite cour, trois garçons et deux filles qui ne le quittaient pratiquement jamais et disaient amen à toutes ses fantaisies.
- Eh bien Angéla, ma sœur, t’es venu avec ton feignant ! Dit-il d’emblée pour nous souhaiter la bienvenue.
- Arrête un peu, veux-tu, Jeremy ! Morgan n’est pas un feignant, c’est un écrivain et en plus, il est intermittent du spectacle.
- Angéla, ne le prends pas comme ça, Sister. Si tu préfères intermittent à feignant, moi ça me va !!!
Ils étaient déjà tous à rire de moi alors que je n’étais pas encore assis. Les regards complices, lourds de sens fusaient. Oui, ils avaient dû préparer leur coup. Mais je m’en foutais.
- Laisse-les dire, a murmuré Angéla à mon oreille, c’est des jaloux.
C’est surtout des gros cons ai-je eu envie d’ajouter. Seulement, j’ai gardé mes réflexions pour moi. Je m’étais promis de ne pas m’énerver. C’était un peu comme chez le dentiste. Juste un mauvais moment à passer. Ensuite, Angéla et moi rentrerions à la maison et il ne lui faudrait pas longtemps pour se faire pardonner. Ma principale erreur au cours de cette regrettable soirée fut d’avoir pensé que boire ferait passer le temps plus vite. C’était une technique que j’avais mise au point lors de mon premier mariage. Aux repas de famille, je m’enivrais dare-dare dès l’apéro et ainsi, totalement déconnecté, je pouvais rester des heures à table à endurer les pires conversations et la philosophie prolétarienne de fin de repas sans broncher. Et je vous jure que ce n’était pas là un mince exploit. Sauf que l’alcool avait aussi, il faut bien l’admettre, tendance à me courir sur les nerfs, en plus de me désinhiber plus que nécessaire. Ainsi, aux confins de l’ivresse et de l’inconscience pure et simple, je pouvais primo, m’envoyer n’importe qui ( et c’était déjà arrivé ! ) Secundo, me foutre sur la gueule pour n’importe quels motifs puérils.
Cette soirée a bien duré mille ans. Dès qu’un creux se présentait dans la conversation, pouf ! Jeremy trouvait une petite vanne pour mon compte. C’était sympa comme ambiance. Oh ! Et puis c’est pas méchant, il est moqueur, me soufflait Angéla qui n’avait, jusqu’alors, jamais expérimenté mes colères subites. J’encaissais, j’encaissais, toujours plus. Je n’en revenais pas. Franchement, je sentais la tension monter en moi mais je restais calme. Il a dépassé les bornes encore et encore. Et plus il rajoutait, plus j’étais magnifique de détachement, de contrôle. D’un sens, ceux qui me connaissent ne m’auraient sûrement pas reconnu. Car oui, j’étais fier de rester ainsi aussi zen, tant c’est un comportement, je l’avoue, qui est assez loin de moi, ordinairement. Je mettais cela sur le compte de l’age. Mais voilà, on n’échappe pas à son tempérament. Un moment d’inattention et hop ! Le verrou saute et alors les vannes s’ouvrent en grand. Encouragé par ma passivité, Jeremy était allé jusqu’à traiter ma mère de putain. Mais pour aussitôt, s’empresser de s’excuser, cependant que sa petite cour pouffait. J’ai ris, moi-aussi avant de prendre son verre de bière et de le balancer sur sa chemise Versace en ajoutant :
- Je vois que Monsieur est un habitué. Rien que d’en parler, il a lâché la purée sur sa chemise. Va falloir apprendre à te contrôler, mon garçon. Sinon, je crains que tu n’aies des soucis avec les filles. Mais là, je ne t’apprends rien, n’est-ce pas, tocard !
Brutalement, nous venions de changer de registre. C’en était fini de rire. Il s’est levé furieux, les yeux exorbités de rage. Là, comme à un gamin, il m’a collé une baffe tonitruante. Sa main a claqué comme un fouet infernal sur ma joue. J’en suis resté abasourdis et il a dû le voir quand je me suis levé, très doucement. J’étais presque sonné. Humilié, fatigué, vaincu. Je ne comprenais plus nettement ce qui m’arrivait. Il y avait juste ce désir en moi, ce désir brûlant, incandescent d’en finir, de tout casser. A cet instant, mon âme réclamait le chaos. C’est là qu’il s’est mis en garde et a déclaré sur un ton qui suintait la peur :
- Fais gaffe, feignasse, je fais du karaté. Si tu bouges, je te détruis.
Ce sont les derniers qu’il a prononcé avec toutes ses dents dans sa bouche. J’avais été élevé à la dure. Champion en herbe dans mon adolescence, j’avais souvent serré les poings pour faire taire ceux qui prenaient ma petite taille et mes cheveux blonds frisés pour un signe de faiblesse. Dressé par mon paternel à l’usage intensif du coup de boule, j’avais acquis un répondant qui allait me coûter trois renvois en trois ans. C’était le genre de conditionnement qui laissait des traces profondes et ne s’oubliait pas du jour au lendemain. Je crois que c’est son " je fais du karaté " qui avait mis le feu aux poudres et ranimé cette mécanique en moi. Je l’ai attrapé par le col et lui ai balancé un coup de boule de derrière les fagots. Un coup de boule qui carburait à la fatigue, à l’alcool et surtout à la colère rentrée. Toute la frustration de la soirée était contenue dans ce coup de tête. Le problème, c’est qu’il avait ouvert la bouche au mauvais moment. L’impact avait été foudroyant pour lui comme pour moi. Ses putains de dents de devant étaient allées se nicher en droite ligne dans mon front. Seulement, je n’avais pas tapé assez fort pour les lui casser net. Et le voilà, le fier à bras avec ses dents plantées à la base de mon cuir chevelu. C’est rien de dire qu’il hurlait à la mort. Et il n’avait encore rien vu. La douleur, déjà insupportable, avait viré carrément à l’insoutenable au moment où, au terme d’une légère rotation sèche de la tête, je les lui avais déchaussé à vif pour me dégager. Le sang giclait comme d’une fontaine de ses dents qui, à présent, s’étaient décalées vers le bas et dont la racine commençait à poindre. Jeremy a tourné de l’œil tandis qu’Angéla après m’avoir copieusement maudit, lâchait son dîner au grand complet sur la banquette en skaï mauve. Pour ma part, j’attrapais une serviette et me la collais sur le front. Le sang qui s’échappait de mon front avait déjà taché toutes mes fringues. J’étais en pleine dérive et cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je me sentais perdu tandis que la petite cour de Jeremy m’insultait de plus belle en prenant soin, cette fois, de garder ses distances. Merde ! j’avais plus l’age pour ce genre de connerie. Comment pouvais-je encore tomber aussi bas ? Je connaissais pourtant ces plans par cœur. Heureusement, Anna, la serveuse, une délicieuse brune aux hanches un peu forte est venue à ma rescousse :
- T’es vachement patient comme mec, a-t-elle dit en épongeant avec un torchon imbibé d’eau froide mon front transformé en hématome géant. Moi, à ta place, y a longtemps que je l’aurai démonté ce petit con.
- Oui, t’inquiètes pas, a renchéri le patron, Y aura pas de suite. Ce mec c’est un connard et je ne porterai pas plainte. J’en ai marre de lui et de sa troupe de lèche-bottes. Il peut brailler tant qu’il veut. Ici, c’est chez moi et son père peut bien aller se faire foutre ! S’il est pas content, c’est le même tarif !
Je me suis retrouvé aux urgences de l’hôpital de Manosque au milieu de la nuit, avec cette fille que je connaissais à peine mais qui avait tenu à m’accompagner parce que, disait-elle, je n’étais pas en état de conduire. Pendant le trajet, Angéla m’avait envoyé un SMS qui disait simplement : Fin de partie. J’avais répondu par un très sobre : Passe prendre tes fringues quand tu veux. Maintenant, nous étions seuls dans le couloir surchauffé des urgences. Retour au calme, tout juste ponctué par le balai incessant des ambulances. Anna ployait un peu sous le poids de la fatigue et sortait à intervalle régulier fumer une Pall Mall pour tenir le choc.
- Au fait, ai-je demandé alors qu’elle se levait, tu aimes les Doors ?
01 juin 2008
LE QUART D’HEURE DE HONTE
Richard avait été l’un des nôtres avant qu’il ne prenne brutalement du galon. Il est ahurissant de voir à quel point un tout petit grade peut radicalement vous changer un homme. Responsabiliser les employés était l’une des clefs pour nous faire courber l’échine encore un peu plus. L’employé responsable, disait la direction avec beaucoup d’à propos, même de pas grande chose, est un employé motivé, prêt à tuer pour son bout de gras. Cela semble énorme comme ficelle et pourtant, je vous assure que cela faisait toute la différence. J’ai pu, malheureusement, le vérifier un certain nombre de fois. Richard, donc, n’était pas à proprement parler un mauvais bougre. C’était juste un pauvre gars de rien qui chantait par-dessus les chansons de Johnny quand la radio en diffusait une. Un petit maigrelet au teint chétif avec les épaules qui plongeaient vers le parquet, qui portait le même costard démodé depuis dix ans, orné de la même cravate en cuir noir ridicule. Pour faire bonne mesure, il arborait une fine moustache à la Douglas Fairbanks, gominait encore ses cheveux comme au meilleur des années cinquante tout en étant persuadé que c’était ça, la classe. Voilà un type dont la plus haute ambition dans la vie était d’être l’heureux propriétaire d’un pavillon de banlieue, avec carré de jardin, télévision grand écran et crédit étrangleur sur vingt ans, un type qui ne demandait rien à personne.
Et puis un jour, il était passé chef. Comme ça, sans préavis. Un soir de novembre, la direction du magasin l’avait appelé au bureau, là-haut au sixième étage, et quand il en était redescendu, deux heures plus tard, ce n’était plus le même homme : C’était un chef. LE chef du rayon. Et à côté de lui, nul doute qu’Artaban était réservé et discret. Nous allions voir ce que nous allions voir ! Attention les yeux ! Fini le tutoiement. Fini de rire. On en chiait déjà. Ça n’allait pas tarder à être pire ! Il allait nous mettre au boulot. On avait un chiffre à faire et on allait devoir s’y atteler sévère si nous voulions conserver nos jobs.
Dès le lendemain matin, un net changement s’était fait sentir. La pression avait d’ores et déjà monté d’un cran. Richard, jambes écartées bras croisés, nous attendait en faction en haut de l’escalier des vestiaires pour voir qui serait en retard et vérifier nos tenues de son regard inquisiteur tout neuf. En une nuit, il s’était concocté tout un arsenal de reproches vexatoires à base d’humour dégradant et minable dont il nous laissa d’emblée entrevoir toute la subtilité. Personne n’échappa à son courroux et j’eus le droit, comme tout le monde, à mon lot de d’invectives. Avec moi, il n’avait pas à aller chercher bien loin. J’étais sans cesse à la bourre.
Il faut préciser que ce magasin centenaire du bord de seine était au plus mal. Des années de gestions calamiteuses nous avaient conduits au bord du dépôt de bilan. La direction ne semblait pas savoir comment sortir du gouffre et nous faisait, très régulièrement porter le chapeau. Nous sortions tout juste d’un plan social jugé insuffisant par nos directeurs. La stratégie commerciale du moment consistait donc à essayer de virer le plus d’employés possible en leur collant des fautes professionnelles.
Encouragé par nos dirigeants, Richard devenait chaque jour un peu plus infect. Et chaque jour, ensemble, ils repoussaient allégrement les limites du tolérable. Ma grande gueule et moi, nous n’avions pas tardé à être dans la ligne de mire. La vérité, c’est que je m’en foutais totalement de toutes leurs conneries, de leurs réunions de motivation à la noix. Leur langage guerrier me faisait doucement marrer et ils le savaient. Ouais, on va les avoir, les gars ! Faut leur montrer qui on est ! On va se sortir la tripe et exploser le chiffre ! C’est bien simple, à la rituelle réunion du samedi, on se serait cru dans les tranchées ! Sauf que nous, on fourguait juste des télés et ce genre de truc ! Ce qui leur bouffait la vie, à nos directeurs, c’est qu’ils n’avaient aucune prise sur moi. Ils avaient beau faire, ils avaient beau dire, je restais fidèle à moi-même et ça leur était tout bonnement insupportable. Les autres vendeurs la fermaient, essayaient d’être plus discrets que des ombres pour ne pas être dans le collimateur. Ils tremblaient comme des âmes en peine en faisant en sorte de donner le change. Richard, lui, il était comme devenu dingue avec ses nouvelles responsabilités. Il s’était mis à faire des heures de présences délirantes et était sur tous les fronts, en réserve, sur le rayon, au bureau. Ça, il ne ménageait pas sa peine. Mais le chiffre ne grimpait pas. Sa courbe restait désespérément plate. Alors pour palier un peu et continuer de garder sa cote au zénith, il se collait sur le dos d’un gars et ne le lâchait pas. Il était comme un fauve sur sa proie. Il avait le goût du sang dans la bouche. A la moindre erreur, la moindre incartade, allez ouste ! Dehors ! Un bon licenciement sec, voilà qui entretenait la popularité au sixième étage. Sauf qu’à la fin décembre, les fêtes de Noël passées, le chiffre, le sacro-saint chiffre d’affaires était catastrophique. Et l’étoile du bon Richard avait pâli à la vitesse d’une supernova. A présent, il était comme les marins dans la tourmente. Il espérait toujours redresser la barre. Enfin, jusqu’à ce fameux samedi avant les soldes.
Nous étions, toute l’équipe et la direction réunies, lorsque le grand patron a pris la parole. Il arborait ce rictus gavé de morgue qui nous indiquait qu’il allait y avoir une mise à mort. Il n’y avait aucun doute à avoir : Ça allait être la saint Richard avant l’heure. Et en grande pompe encore ! Avec le directeur d’étage, ils étaient comme des hyènes s’acharnant sur une malheureuse gazelle. Ils lui tournaient autour, l’éperonnant à tour de rôle. Enfonçant leurs crocs pour déchirer les chairs. Méthodiquement, avec application. C’était un véritable lynchage verbal auquel nous assistions impuissants. Ils le sacrifiaient devant les employés après l’avoir porté au pinacle et lui avoir fait plonger les mains dans la merde. Tout y est passé, son look, sa vie personnelle, ses résultats, avec une hargne, une volonté ouverte de blesser, de répandre le sang. Richard était au bord du naufrage. Il titubait. K.O debout. C’était son quart d’heure de honte. Il peinait à retenir ses larmes tandis qu’ils riaient de bon cœur de cet humour de nanti et de parvenu, qui aime se repaître dans l’humiliation de ses victimes jusqu’à ce que la lie soit bue. Quand la mise à mort a été consommée, le patron et ses sbires s’en sont allés sans un regard, par l’escalator qui surplombait le rayon. Repu de cette violence inouïe et dégueulasse dont seuls sont capables ces salopards en cravate qui aiment se prendre pour des fauves, des tueurs. Mais en vérité, tous ces mecs n’étaient que des freluquets avec une mentalité de collabo, de tortionnaires en cols blancs.
Je vais vous dire, j’étais sur le cul. Pourtant, Richard et moi étions très loin d’être en bon terme et d’un sens, il n’avait que ce qu’il méritait. Quand on joue avec le feu, on finit toujours par se brûler. Il n’empêche que c’était des méthodes dignes de la rue Lauriston. Des méthodes qui font douter de l’humanité. Comment pouvait-on en arriver là juste pour des marchandises, pour du fric ? Et cela ne se passait pas chez les autres, ailleurs. Mais chez nous en France, dans le premier arrondissement de Paris. Et moi je restais là, impuissant. Dégoûté. Qu’aurais-je bien pu faire alors personne ne bougeait, pas même les syndicats ? C’était un silence assourdissant. Les autres vendeurs détournaient le regard et même certains devaient jubiler à l’intérieur. Peut-être qu’au fond, ils se sentaient vengés de toutes les bassesses, de toutes les mesquineries qu’ils avaient dû endurer. Sûr qu’il s’en serait probablement trouver pour lui cracher dessus après lui avoir ciré les pompes. Frapper un homme blessé est toujours l’apanage des lâches et des moins que rien.
Richard a fini tout seul au beau milieu du rayon. Tout seul, crucifié avec sa honte. Explosé en plein vol pour des ambitions qui n’étaient pas les siennes et pour lesquelles il n’avait sûrement pas la carrure. Ces objectifs, il ne pouvait pas les atteindre. Pas plus lui qu’un autre d’ailleurs. Les carottes étaient cuites. L’encéphalogramme du rayon était plat depuis longtemps et c’était là le fond du problème. Il quitta la surface de vente sur la pointe des pieds. Sans un au revoir, la tête basse et le regard défait, le poids de l’humiliation sur ses frêles épaules. Bien des mois plus tard, je le croisais par hasard, alors que j’avais moi-même été viré. Il m’avoua que ces instants furent les pires de sa vie, mais qu’ensuite il s’était senti libéré. Débarrassé de toute velléité d’asservissement, il menait une carrière tranquille dans une jardinerie où il pouvait à nouveau chanter quand il passait une chanson de Johnny à la radio. Dire qu’il avait fallu en arriver là pour qu’il se rende compte qu’il n’était rien d’autre qu’un être humain.
26 mai 2008
la vie à pleine dent
J’allais me mettre à l’ordinateur quand elle a débarqué, en ce début d’après-midi pluvieux et hivernal. J’avais des articles à rendre et comme d’habitude, j’étais très sérieusement à la bourre. J’avais mangé sur le pouce et étais en train de m’abreuver d’un bon vieux Iggy Pop ( Wild America extrait d’Américan Caesar ), histoire de faire grimper ma tension artérielle. Ce n’est un secret pour personne, pour écrire, j’ai besoin d’électricité. Le rock et la furie saturée qui l’escorte m’aident étrangement à me concentrer. Donc, j’en étais à relire mes notes quand elle m’a fait la surprise d’une visite. Habituellement, elle passait avec Henry, son mari, un type gentil qui tenait absolument à ce que je lui apprenne la guitare. Or, il faut bien l’avouer, j’en jouais comme un pied et aurait été bien en peine de lui apprendre quoi que ce soit. Néanmoins, il s’était pris d’affection pour moi et passait régulièrement me montrer les nouvelles guitares qu’il se payait à la chaîne. Eh oui, il avait un très bon job dans l’informatique qui lui permettait à peu près n’importe quelle folie. Françoise, elle, était cadre dans une boite de com. Ensemble, ils avaient l’air parfaitement heureux. Très régulièrement, ils m’invitaient et j’aimais beaucoup aller manger chez eux. Surtout après le quinze du mois, quand mon frigo criait famine. Lentement, année après année, la précarité gagnait du terrain. J’avais commencé par perdre mon boulot principal dans une maison de disque. Sacrifié comme tant d’autres sur l’autel du profit. J’avais alors multiplié les piges. Mais depuis un temps, mes articles dans la presse rock n’y suffisaient plus. D’ailleurs les revues fermaient les unes derrière les autres, tandis que je prenais de l’age et que des plus jeunes prenaient les meilleures places. Après tout, c’était dans l’ordre des choses, se lamenter ou ressasser sa colère, ne servait à rien. Au fil des mois, j’étais donc de plus en plus chômeur et j’avais beau ne pas baisser la garde, être prêt à me battre bec et ongle, je m’enfonçais toujours plus loin dans le dégoût et la détresse. Je luttais des nuits entières à hurler comme un damné pour ne pas sombrer. Il ne restait que mes mots et les quelques lambeaux d’espoir qui allaient avec pour me tenir debout. Je vous accorde que ce n’était pas grand-chose. Néanmoins, je m’y accrochais ferme n’ayant pas vraiment d’autres alternatives et aucune affinité avec le suicide. Un jour, froidement, je m’étais mis le canon d’un 357 magnum dans la bouche. Je devinais les balles dans leur logement, le barillet prêt à tourner, prêt à me propulser dans le noir. J’étais resté un long, long moment, là sans rien faire, à genoux sur la moquette affreuse de la chambre. Puis comme une putain d’évidence, j’avais choisi la vie. Depuis, je savais à quoi m’en tenir et n’avais jamais remis ce choix en question.
Donc j’allais me mettre au travail quand elle est entrée sans sonner et sans donner plus d’explication. De toute façon, avec la musique, je n’aurais rien entendu. Elle a jeté son sac dans l’entrée et m’a tendu un sourire. Le même qu’elle me tendait en douce parfois quand Henry avait son compte d’alcool, d’informatique et de rêves avortés. Ce n’était pas la Françoise habituelle. Non, c’était une Françoise élégante qui revenait du travail et avait décidé de faire une halte chez moi. Je poussais un peu le bordel qui régnait en maître sur la table basse et lui proposait immédiatement un café cependant qu’elle coupait la chique à Iggy. Françoise n’aimait pas le hard-rock et préférait sans vergogne le trip-hop et Portishead en particulier. Enfin, elle dénicha le premier album de Massive Attack dans ma discothèque et après avoir ôté sa veste, elle se cala dans le canapé en s’allumant une cigarette. Ses jambes à peine croisées laissaient entrevoir subrepticement le haut de ses cuisses blanches et c’eut été un péché que de regarder ailleurs. En bon garçon, je tentais quand même de meubler en sortant quelques banalités de rigueur mais elle ne fut pas dupe. Nous étions au bord de l’abîme et c’était très précisément ce qu’elle voulait. Sans un mot, d’un geste lent et infini, elle se leva, se dressa contre moi et passa sa main dans mes cheveux en pétard. Je pensais à Henry. C’était un type bien et il ne méritait pas ça. Mais j’étais un salopard et Françoise le savait. Elle a très doucement dégrafé son chemisier rose. La peau blanche et lisse de son ventre tendu est apparue peu à peu, haletante. Les effluves de son parfum finissaient d’embraser l’atmosphère. J’ai fait glisser mes doigts sous son soutien-gorge, dégageant ses petits seins roses avant de les avaler à pleine bouche et de mettre en pièce tout ce qui obstruait la progression du plaisir. Puis elle a glissé sur le canapé, couchée sur le ventre, les reins cambrés, fesses offertes, après que je sois venu à bout de sa petite culotte en dentelle mauve. Là, sans une once de culpabilité, j’ai pris tout le plaisir qu’elle me tendait.
Vers cinq heures, elle se rhabilla sommairement, m’embrassa sur le front et reprit le cours normal de sa vie comme si de rien n’était, comme s’il n’était rien arrivé. Heureusement, elle prit soin d’oublier sa pince à cheveux et c’était là une preuve bien tangible que je n’avais pas rêver, que ce n’était pas un mirage. Je restais sonné bien longtemps après qu’elle eut quitté la pièce. En partant, elle avait laissé un vide immense derrière elle. Comme si d’un coup, les steppes d’Asie centrale avaient déballé leurs solitudes dans mon salon. J’ai tenté de remettre Iggy dans le lecteur C.D mais rien n’y faisait. Il s’ébrouait dans le vide. Dans le silence de la nuit qui s’avançait, allongé sur le canapé, je tentais encore de garder le contact avec l’ombre de sa présence. Je vais vous dire, mes articles, ma situation désastreuse et même le reste du monde pouvait bien aller se faire foutre. Dans la pénombre, quelque part en moi, la vie souriait à pleine dent.
19 mai 2008
BON SCOTT
Il était deux heures quarante-sept du matin et une fois encore je ne dormais pas. En fait, je ne dormais plus. Ou alors seulement par tranche. Je tournais en rond dans l’appart que la torpeur de l’arrière saison avait transformé en four incandescent. Je n’avais plus de livre à lire et il n’y avait rien à télé. Juste du consommable, du prédigéré, de la mort en sursit, du néant sponsorisé. Je passais néanmoins d’une chaîne à l’autre, plus par dépit qu’autre chose. C’est par hasard, que je suis tombé sur une rediffusion de l’émission vedette du moment. Une sorte de télé-crochet revu et corrigé avec de vrais morceaux de n’importe quoi à l’intérieur. Le jury était composé d’illustres inconnus avec des looks à faire frémir la pire des fashion-victims de banlieue. Leur rôle semblait simple : Descendre en flèche tous ces apprentis-chanteurs et chanteuses, si possible en pointant vertement leurs travers respectifs. Les mômes en prenaient pour leur grade sur un ton péremptoire et hautain qui m’insupportait de suite. Mais bon, ils avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient et après tout, s’ils aimaient recevoir la fessé en direct, je n’y voyais aucun inconvénient. La bande annonce disait qu’ils DEVAIENT en baver pour devenir des stars ! Et c’est bien ce qui avait l’air d’arriver. En quelques secondes, on les voyait danser, manger, dormir, hurler, encore danser, pleurer, se disputer mais guère chanter. Car in fine, ce n’était pas vraiment chanteurs ou chanteuses, qu’ils voulaient devenir, c’était star. Et cela faisait une sacrée différence. Ils ne voulaient pas mettre leurs tripes sur la table ou écrire de bonnes chansons. Non, ce qu’ils voulaient c’était vendre des disques, voir leur tronche à la télé et finalement se faire escroquer par leur maison de disque. Ces pauvres glands naïfs singeaient les codes de la rue en espérant être dans le coup. Ils balançaient en références des artistes dont on leur avait soufflé le nom et dont il n’était pas difficile de deviner qu’ils ignoraient tout. J’allais zapper sans autre forme de procès quand le perfide présentateur annonça qu’un candidat allait s’essayer sur le Highway to hell d’AC/DC. Je m’attendais au pire. J’étais encore loin du compte ! Sur une bande-son pré-enregistrée digne d’une supérette de campagne, le pauvre garçon éructait, tel un porc qu’on mène à l’abattoir, une espèce de bouillis de borborygmes vaguement anglophone. Visiblement, la langue de Shakespeare comme le chant n’avait pas l’air d’être son fort alors, dans un grand moment de solitude télévisuelle, le voilà, le bon fils à sa maman qui se roulait par terre, dans une singulière et poignante interprétation de l’épileptique en pleine crise. Mais attention ! Tout cela, sans tacher ses beaux habits soigneusement pré-déchirés et joliment destroy. J’étais abasourdi. Sincèrement. Je vais vous dire, je suis comme tout le monde : Je n’aime pas qu’on salisse mes icônes. Et Bon Scott est l’une d’elle. J’adore AC/DC bien qu’Highway to hell ne soit pas un de mes titres préférés. Seulement là, j’avais beau chercher, je ne retrouvais rien de ce qui faisait l’essence de cette mythique chanson ( au sens non galvaudé par les médias ) dans la piètre prestation de ce malheureux garçon. Aussi ne donnais-je pas cher de sa peau quand soudain, le jury se leva et applaudit à tout rompre. Bravo ! Magnifique ! Tééééérrrrible !!!! Géééééniiiiaaaallll ! Quelle puissance, quelle prestance ! Hurlait le présentateur. De deux choses l’une. Ou tous ces mecs étaient sourds comme des pots ou alors le père du môme produisait l’émission. Ce n’était pas possible autrement. Eh bien, si ! Tout le monde se congratulait, c’était formidable. Le gamin ne touchait plus terre. Il avait mis moins de quatre minutes pour devenir une star. Une rock star. Dans le temps, il fallait plusieurs albums, pour imposer un artiste. Maintenant trois minutes de télé et une campagne de matraquage publicitaire suffisaient. L’expression fils de pub prenait un nouveau sens !
Que tout cela soit du cirque, du vent, tout le monde s’en foutait. C’était la règle du jeu et ils étaient des milliers à attendre leur fameux quart d’heure de gloire. Pour l’heure, sur le plateau, le gamin exultait ! J’espérais seulement qu’il ne prenait pas pour argent comptant les louanges appuyées que le jury lui faisait. Sinon, il risquait de se taper une gueule bois de première au réveil. Car rien, jamais n’a été plus éloignée des prestations de feu Bon Scott que celle de ce pauvre garçon. Bon Scott était un putain de vieux briscard, un fieffé soûlard qui brûlait la chandelle par les deux bouts et avait fini sa vie prématurément un soir de cuite, une nuit de février 80. Un type qui montait sur scène et envoyait tout ce qu’il avait dans le ventre. C’est une longue route jusqu’au sommet si tu choisis le rock chantait-il et nul doute que pour lui, cela avait un sens. Un sens que tous ces petits merdeux dopés au chiffre d’affaire et au marketing tout puissant ne pourraient jamais envisager et encore moins comprendre. Je vais vous dire : Bon Scott n’aurait rien eu à foutre du jury, il lui aurait probablement pissé dessus après avoir dévasté la salle avec ces refrains simples et sauvages. Des refrains qui ne carburaient qu’à la vie, à la sueur, au sexe et aux excès en tout genre.
Mais il n’y avait rien de cela ce soir. Car sous le strass, sous le fric affiché du décor, on passait à coté de l’essentiel : c’était censé être une émission de télé-réalité. Mais de quelle réalité était-il question ? Une réalité calibrée, pensée, scénarisée dans ses moindres mouvements. Une réalité peuplée de stéréotype : Le noir, le rebelle, la pouffiasse, la première de la classe et j’en passe. Une réalité qui les jetait en pâture aux caméras en leur faisant croire que c’était ça, la vie. Seulement, la vie n’y était pas. C’était une imitation de la vie, où rien n’était vrai, rien n’était spontané. Tout ce qu’ils finiraient par découvrir, c’est que le rock comme toutes les musiques, se vit de l’intérieur. Il ne suffisait pas de piller les codes du Rock pour l’être. Si encore le benêt avait été ivre-mort, s’il avait sorti sa bite ou roulé une pelle au présentateur, S’il y avait eut cette sensation enivrante de danger, voilà qui eut été rock’n’roll. Mais tout est resté très propre, très politiquement correct. Et ni le téléspectateur, ni le sponsor, n’avaient été heurtés. Pourvu que la courbe d’audience fut bonne et rémunératrice, la chaîne n’avait cure du reste.
J’ai éteins la télé. Il n’y avait vraiment rien d’autre à faire. Trois heures du mat et toujours pas de sommeil en vue. Allongé par terre, je comprenais pourtant à présent beaucoup mieux ce que voulait dire ma fille quand elle me lançait que le rock était une musique de vieux. Le rock tel que je le concevais, en tous les cas. C’est elle qui était dans le vrai. Les jeunes ne rêvaient plus de changer le monde avec des utopies à la con héritées de leurs grands-parents. Il fallait voir les choses en face avec lucidité : les années soixante étaient finies depuis bien longtemps et les illusions qu’elles avaient engendrées étaient aujourd’hui moribondes. D’un acte de rébellion adolescente, les groupes de rock étaient devenus des entreprises dont le but premier devenait de faire des bénéfices. D’ailleurs, ils gagnaient plus d’argent avec les produits dérivés qu’en vendant des disques. Et les Stones, les héros historiques montraient la voie en battant des records de profits dont s’extasiait le monde économique. Les auteurs de "satisfaction" n’étaient plus un groupe mais un produit, une marque qu’on déclinait sous licence. Les marchands du temple avaient gagné et l’aristocratie de l’argent faisait maintenant rêver les masses. Les gamins l’avaient bien compris et ils voulaient leur part du gâteau. Quoi de plus normal, après tout ?
Contrairement à ce que l’on pouvait croire, je n’étais pas vraiment aussi amer qu’il pouvait y paraître. Non, c’est juste que pour la première fois, je me surprenais dans la position du vieux connard qui pense toujours que c’était mieux avant. Voilà qui était nouveau et il n’y avait pas de quoi être fier. Comment avais-je pu en arriver là, sans même m’en rendre compte ? Ma jeunesse était donc terminée. J’entrais dans l’age mûr avec le cortège inévitable de cette nostalgie poisseuse, qui au fond me faisait horreur. Moi, je ne sentais rien, ça venait tout seul. Je percevais sans doute moins bien mon époque ou alors d’une autre façon qui me poussait à penser que c’était mieux avant. Quelle connerie ! De toutes façons, ce temps qu’ils n’avaient pas connu, les jeunes s’en foutaient et ils avaient pleinement raison. Qui étions-nous pour leur donner des leçons ? Notre bilan était-il si brillant que nous puissions nous permettre de la ramener ? Les jeunes voulaient inventer leur présent comme nous avions eu l’impression d’inventer le nôtre.
Quant à moi, je devais plutôt me faire à l’idée que, désormais, j’appartenais à une autre époque, même si j’essayais de rester connecter à celle-ci. Que je le veuille ou pas, mes valeurs, mes repères étaient ceux d’une génération précédente. AC/DC, les Clash, Iggy et les autres me faisaient exactement le même effet qu’à quinze ans. Ma rage, mon énergie étaient encore intactes. Je me sentais au sommet de mon art. Aiguisé comme jamais. Mais mes cheveux blanchissaient à vue d’œil, j’avais quelques kilos en trop et les jeunes dans la rue m’appelaient monsieur. Une page était en train de se tourner. J’allais avoir quarante berges. En guise de talisman, j’ai glissé " 20th Century Boy " de T Rex dans mon antique chaîne stéréo. J’ai enfilé le casque dans la prise jack pour ne pas faire chier le monde, tourner le bouton du son à fond et Marc Bolan est venu à ma rescousse. Soudain, toutes les années se sont envolées. Toutes les années et le monde qui allait avec.
09 mai 2008
SKINHEADS
Le train ne roulait pas depuis plus de dix minutes quand ils ont débarqué à l’étage. Nous étions au beau milieu de la nuit, rentrant laborieusement vers les méandres tardifs de la banlieue nord. Une fois n’est pas coutume, il n’y avait guère de monde dans la rame à double niveau : Hormis votre serviteur, l’assistance n’était composée en tout et pour tout que d’un étudiant qui s’était étalé sur la baquette et continuait là, sa journée et d’un jeune couple qui se bécotait goulûment derrière moi. Quatre passagers indifférents les uns aux autres, dont les regards se croisaient à peine. Seulement voilà, soudain, ils sont apparus au bout du wagon. Trois mecs, crânes rasés au plus près modèle GI, mains gantées de cuir et airs mauvais de rigueurs. Je souviens m’être fait la réflexion qu’ils avaient tous l’air de sortir du même moule, tant ils se ressemblaient : de grands gabarits soigneusement formatés, pas moins d’un mètre quatre vingt
