Soudain, il fut dehors. Des mois entiers et autant de nuits qu’il y pensait. Et brusquement, il était dans la rue. C’était presque allé trop vite. Après toutes ces années, il aurait aimé savourer pleinement ce moment. Mais il avait fallu aller vite. Marcher droit dans les couloirs bruyants où résonnent entière la misère humaine. Une dernière fois soumis aux railleries des matons avant le grand saut, le retour à la vie : La liberté. Un long moment, il resta collé contre le mur d’enceinte, n’ayant pas la volonté momentanée d’aller plus loin. S’il n’avait pas été aussi fort mentalement et physiquement, il se serait avoué que pour la première fois depuis longtemps, il avait peur. Une peur presque panique, mais nimbée de tellement d’envie et de frustration qu’il ne savait par où la prendre. Il était encore jeune, mais ne savait de l’existence que ce que l’on apprend derrière les barreaux. C’est là, qu’il s’était forgé, qu’il avait grandi et était devenu un homme qui avant même d’avoir un présent, expiait déjà son passé. À l’heure de l’insouciance, il n’avait connu que la honte, les juges, les cellules bondées, la violence pour unique compagne. Il avait dû se construire sans certitude pour le futur. D’ailleurs, quel sens pouvait encore avoir ce mot quand on prend perpétuité avant même d’avoir vingt ans ? Il était passé sans délai de l’enfance à l’enfer via l’héroïne et le manque. Par erreur, par défi peut-être, par bêtise sûrement, pour tromper la douleur qui surgit à l’adolescence et qu’on ne comprend pas plus qu’on ne la contrôle. On s’embarque sans passeport pour des histoires sans issues dans les ruelles sombres des cités où les victimes, à la longue, finissent par ne plus être celles que l’on croit. À force d’humiliation, de brimades, de raclées reçues sans broncher, il avait appris à vivre ainsi, sans intimité, sa fierté à bout de bras comme un étendard dérisoire. Il avait durci son âme et son corps seul contre tous, année après année avec un but simple et définitif : Survivre à tout prix. Et il avait fini par réussir. Ce matin, les portes s’étaient ouvertes pour lui et les bruits de la rue qu’il entendait depuis si longtemps de l’autre cote du mur avaient soudain pris une autre dimension : Ils  étaient devenus réels, concrets. 

 

        Plus d’une heure maintenant qu’il n’avait pas bougé. Une heure, ce n’est rien en prison. On a tout son temps, d’ailleurs c’est quasiment tout ce qu’il vous reste. Mais il fallait y aller. Trouver un peu de courage. Prendre sa première décision d’homme libre. Partir vers la droite ou vers la gauche ? Ce n’est pas si simple quand on n’a nulle part où aller, quand personne ne vous attend ! D’ailleurs, qui pourrait bien vous attendre après tout ce temps ? Vous êtes comme mort sauf qu’on ne vous porte pas de fleurs et qu’aux pleurs, on préfère l’oubli. Finalement serrant bien fort ses poings dans ses poches, il marcha sans but, d’abord doucement puis de plus en plus vite sans s’arrêter. Depuis combien de temps n’avait-il pas couru ? Il ne s’en souvenait plus. Ses jambes lui tiraient, mais il ne voulait pas se poser. Il voulait mettre un maximum d’espace entre lui et le monde carcéral. Au détour d’une rue, à bout de souffle. Il entra dans un bar et commanda une bière. La patronne, une blonde décolorée qui avait passé l’âge de faire des manières, lui tendit un sourire tandis qu’elle déposait son verre sur la table. Il l’a regarda s’éloigner lentement, ondulant sans grâce les kilos superflus qu’elle avait partout sur le corps.  Derrière elle, flottait un parfum un peu âcre de déodorant bon marché. Oui, mais pour lui, il n’y avait aucun doute : le paradis, s’il existait devait sentir quelque chose d’approchant. Des années, des siècles qu’il n’avait pas été aussi proche d’une femme, à part de l’infirmière de la prison et de l’assistante sociale bien sûr. Mais cela n’avait rien de commun. Là, il aurait pu la toucher, prendre dans sa main ses gros seins fatigués. Cette simple pensée le bouleversa. Faire l’amour avec une femme. Enfin ! Longtemps pour lui, la liberté n’avait rien signifié d’autre. Mais aujourd’hui, il n’était plus sûr de rien. Comment pouvait-il envisager la sexualité sans l’urgence et la violence carcérale ? Tout ce qu’il savait des femmes venait des films X de Canal et n’avait rien à voir avec la réalité. Il le pressentait. Et il eut peur à nouveau. Pour de bon. Décidément, rien ne semblait conforme à ce qu’il avait fantasmé dans les ténèbres de sa cellule. Dehors, tout allait trop vite. Tout était trop bruyant. Tout avait tellement changé aussi. Sa mémoire n’avait rien gardé auquel il put se raccrocher. Il passa une bonne partie de la journée derrière la vitre du café. Il commanda à manger, mais ne toucha presque à rien. Le fait de n’être plus au réfectoire, à manger sans la vigilance malsaine des gardiens, le perturbait à un point qu’il n’aurait pas imaginé. Il traîna tout l’après-midi ce sentiment diffus de malaise. Le soir, il alla dans une rue commerçante où la jeunesse abondait. Comment était-il arrivé là ? Par hasard, en marchant au gré des rues. Il finit par entrer dans un parc et s’allongea dans l’herbe. Il voyait autour de lui les jeunes qui vociféraient pendant que d’autres au loin, dans l’ombre, s’embrassaient. La vie leur brûlait les artères. Et quel spectacle c’était ! Par tous les diables ! C’était donc cela qu’il avait raté. Il était tellement ému que pour un peu il en aurait pleuré. Mais ce n’était pas son genre. D’ailleurs, quel pouvait bien être son genre ? Maintenant qu’à nouveau, il était dehors, il mesurait pleinement l’ampleur du désastre. Jamais, malgré les années et la distance qu’il avait cru prendre, l’horreur de son acte ne lui parut si dense et si présent. Jamais il ne serait comme eux, insouciant et ambitieux. Jamais il ne retrouverait ces joies simples qui construisent le bonheur. Ces voies-là s’étaient bouchées irrémédiablement le jour où un jury populaire l’avait déclaré coupable.

 

Dès cet instant, il ne s’était plus cherché d’excuse. A quoi bon ! Il fallait affronter la vérité en face. Et cela en avait pris du temps pour y arriver. Mais maintenant, c’était l’heure du nouveau départ, de la nouvelle chance. Il avait payé, effectué sa peine. Seulement voilà, il lui semblait qu’il ne faisait plus partie intégrante de la vie. À présent, il n’était qu’un spectateur fantôme hanté et distant que personne ne voyait.

 

         Il finit néanmoins par s’endormir sur un banc sans même s’en rendre compte. C’est une torche qui le tira de son sommeil. Faut pas rester là, criait la voix. Où voulez-vous que j’aille chef ? Répondit-il par réflexe . C’est pas notre problème fut la seule réponse qu’il obtint. Les policiers l’encerclaient maintenant comme s’il était toujours un danger potentiel. Ce ne serait pas allé plus loin, si un agent, pour faire de l’humour, ne l’avait tourné en ridicule. C’était un tout jeune homme, blond et tout propre. Le genre dont on raffole la nuit dans les cellules ou, plus brutalement, sous les douches pendant que les copains montent la garde. Son seul tort fut de le lui faire comprendre. Blessé dans son orgueil de mâle, le policier lui passa les menottes sur-le-champ et il se retrouva en route vers la cellule de dégrisement. Merci pour tout, leur cria-t-il cependant qu’il verrouillait l’épaisse porte de fer grise . Voilà enfin quelques heures de répit et de réflexion avant, à nouveau, le grand saut. À la lumière de cette première journée, il avait sacrément besoin de souffler un peu pour faire le point. Allongé, seul dans la pénombre il se dit que, décidément, après toutes ces années d’enfermement, la liberté n’allait pas de soi.