-         Est-ce que tu te rends compte que mon père s’est barré avec une fille qui a vingt ans de moins que lui !

 Elle avait dit ça sur un ton qui oscillait entre la colère pure et l’indignation. Elle en avait même perdu son magnifique sourire, au profit d’un air furibond qui l’a rendait plus désirable encore.

-        Je ne vois pas où est le problème, lui répondis-je tout à fait sincèrement.

-        Mais Morgan, elle a à peine six ans de plus que moi !

-        Et alors, mon propre père vit avec une fille qui est plus jeune que moi, ça ne les empêche pas d’être parfaitement heureux.

-       Mais mes parents aussi étaient heureux avant que mon père se barre avec cette…Cette fille.

-     Sûrement pas autant que tu le croyais. Sinon, il ne serait pas aller voir ailleurs.

-       Putain, mais qu’est-ce que t’en sais du bonheur ? Je ne suis même pas certaine que  tu saches réellement de quoi tu parles. Tu es un artiste, Morgan, et les artistes ne sont pas spécialement doués pour le bonheur. Et s’il te plait, ne nie pas parce qu’il suffit de lire tes livres pour s’en rendre compte.

-         D’accord, je ne suis peut-être pas le mieux placé pour te parler du bonheur en couple. Tu ne m’empêcheras pas de penser que ton père n’a pas tous les torts dans cette histoire.

-         Comment ça pas tous les torts ? Mais… Mais il a plaqué ma mère. Est-ce que tu te rends compte ? Il l’a planté là pour aller batifoler avec une jeunette. Il a sacrifié trente années de vie commune sur un coup de tête.

-         Qui te dit que c’est un coup de tête ? Qui te dit que ça ne fait pas des années qu’il rumine son ennui ?

-         Ne raconte pas de connerie ! Mes parents ont une vie passionnante.

-         Ta mère a une vie passionnante. Nuance. Ton père se contente de suivre le mouvement.

-         Morgan, ne lui cherche pas d’excuses parce que là, je vais te dire : Tu perds ton temps. Je vis une déception qui est bien au-delà de ce que tu peux imaginer. Mon père… Mon père est en train de se conduire comme le pire des machos à la con. Il a trahi toute la confiance que j’avais en lui.

-         Non, il a éclaté l’image que tu te faisais de lui, c’est différent. Je crois que tu es en train de comprendre que ton père est un mec comme les autres.

-       De quoi, un homme comme les autres ? De quoi tu parles ? C’est de trahison qu’il s’agit ! Ça fait des mois qu’il s’envoie sa poule en douce. Des mois qu’il nous ment, qu’il nous berne ! Tout ça pour une… Une, je ne sais même pas quoi... Franchement, je me demande ce qu’elle a de plus que ma mère.

-         C’est simple. Vingt ans de moins !

-        C’est tout petit comme argument ! Seulement l’autre jour au téléphone, il m’a avoué que ma mère restait la femme de sa vie !

-         Faut croire que ça ne lui suffisait plus.

-         Qu’est-ce que tu me chantes là ?

-         J’essaie de t’expliquer que pour ton père, le compte n’y est plus. Ouvre tes yeux ! Ton père a cinquante-cinq berges et visiblement il lui reste du feu dans les artères. Il n’a peut-être pas envie de renoncer à vivre certaines choses.

-         Et tu crois qu’il est plus vivant parce qu’il se tape cette fille.

-         Sans aucun doute.

-        Ce que tu peux être basique, parfois ! Et ma mère qui pleure du soir au matin toutes les larmes de son corps. Elle, elle est plus vivante peut-être !

-     Ta mère s’en remettra. Je sais que c’est dur à encaisser surtout pour quelqu’un d’aussi entier qu’elle. Tu peux me croire : Même si son orgueil en a pris un bon coup, ta mère refera surface. 

-         Là-dessus, tu as probablement raison.

-         Et ton père, comment va-t-il ?

-         Lui, très bien, il est sur un nuage. Je suis allé chez lui dimanche. Oui, parce que maintenant, Monsieur a un chez lui.

-         Un chez lui avec sa copine.

-         Evidemment ! Pas avec la concierge !

-         Alors, tu l’as vue.

-         Bien sûr que je l’ai vu ! Il voulait à tous crins me la présenter.

-         Comment est-elle ?

-      Elle est… Elle est… Oh ! Merde ! Elle est vraiment sympa et même objectivement, elle est plutôt jolie. D’ailleurs, je t’avoue que ça m’a énervé. Ça m’a foutu les boules, j’en aurais chialé. J’aurais préféré une conne. Une bimbo à deux balles.

-         T’aurais eu moins de mal à la détester.

-         Bah, oui, probablement.

-         Je suis content que tu en conviennes. C’est la vie qui a séparé tes parents. Rien d’autre. Et toi, tu n’y peux rien. Ta mère ne voit que par son boulot. Elle est toujours par monts et par vaux. Ça fait des années et des années qu’elle enchaîne meetings, campagnes, réunions j’en passe et des meilleurs. Elle a oublié ton père en route, voilà la vérité.

-         Ma mère est maire de cette ville, je te rappelle.

-         N’en fais pas une espèce de sainte, s’il te plait !

-         Je n’en fais pas une sainte. C’est juste que… J’ai beaucoup d’admiration pour elle. Son engagement, c’est toute sa vie.

-         Justement. Tu viens de le dire toi-même. SA vie, pas celle de ton père.

-         Ça n’excuse pas ce qu’il a fait !

-         Il ne s’agit pas de l’excuser, mais de comprendre. Tu es la première à fustiger en permanence la morale bourgeoise, mais tu dénies à ton père le droit d’avoir sa propre vie en dehors de la cellule familiale.

-         Morgan. Tu me fais chier.

-         Je sais, dis-je en l’attirant contre moi. Embrasse-moi quand même.

-         N’y compte pas !

-         Tu es vraiment furieuse ?

-     Mais non, voyons ! Ce serait te faire trop d’honneur, monsieur le scribouillard. Jette plutôt un œil sur la pendule. Je crois qu’il est plus que temps de nous rhabiller, mon mari ne va pas tarder à rentrer.