C’est arrivé un jeudi. Je m’en souviens comme si c’était hier.

  A cette période, au début des années 90, je travaillais dans un magasin au bord de l’agonie. Les plans sociaux se succédaient, cependant qu’il était devenu clair qu’ils ne sauveraient pas la maison d’un naufrage annoncé. Les licenciements secs étaient donc devenus une pratique courante, vaillamment encouragée par une direction qui, elle-même, n’hésitait plus à virer les cadres ne sabrant pas assez. La rentabilité des rayons étant aléatoire du fait d’une gestion tout à fait calamiteuse, taper dans la masse salariale était devenu un moyen efficace de limiter la casse. Au fil des mois, les rangs se clairsemaient et il était évident qu’un jour, ce serait mon tour.

  Ma grande gueule et moi étions depuis un moment dans le collimateur de la direction. Ce qui est une jolie formule pour dire qu’ils ne pouvaient pas me saquer. Je le leur rendais bien, mais je traversais alors une période sombre où les galères succédaient aux galères, et où j’avais un besoin vital de ce boulot. Alors, vaille que vaille, je serrais les dents. On m’avait relégué au petit son, ce qui en langage usuel signifiait que je m’occupais des merdes dont personne ne voulait : Radio-reveils, Baladeurs en tous genre, Radio-CD-K7, ce genre de choses. C’était un job chiant, laborieux, mal payé, mais c’était un job.

  Ce tout petit rayon, confiné dans un coin sombre de la surface de vente, présentait une autre particularité : il avait le droit aux clients les plus barrés, les plus abrutis de la galaxie. On aurait dit qu’ils me faisaient une sélection des plus grands malades, tendance névropathes obsessionnels, puis qu’ils me les envoyaient. Les mecs venaient me les briser à longueur de journée, avec des comparatifs, des listes faites à la main de performances comparées d’un radio-reveil d’une valeur équivalente à dix euros.

-        A votre avis, dois-je prendre le AG38 ou le AG39, qui a un buzzer plus fort ? Comprenez, il y a 5 francs de différences…

-        Papy, je comprends surtout que je vais te le coller en travers de la tronche, tu vas plus en avoir besoin du radio-reveil.

   Pardon, je m’égare… Je croupissais donc dans ce trou à rats depuis plus d’une année,  quand ils se sont décidés à passer à l’offensive. C’était un jeudi d’automne, je pointais, déballais, puis rangeait les innombrables cartons que je recevais chaque matin. J’étais dans ma réserve, hors de la surface de vente, concentré car, dans ce genre d’exercices, on a vite fait de commettre une erreur. Et je ne voulais à aucun prix leur donner ce plaisir. Je savais qu’ils épluchaient mes bordereaux pour y trouver une faille. Toutefois, jusqu’alors ils avaient fait choux blanc.  

  Soudain, Pascal est venu me trouver pour dire qu’on m’attendait, séance tenante, à la direction. Convoqué dans le bureau du chef de département, le message ne pouvait être plus explicite : j’allais passer sur le billot. La seule vraie question qui se posait, était : à quelle sauce allais-je être mangé ? Sachant qu’ils étaient assez vicieux, c’est un peu la boule au ventre que je me présentais au bureau.

  Faut dire les choses comme elles sont, ils avaient le sens de la mise en scène. Ils étaient là, le chef de département, le chef de rayon avec des têtes de circonstance, graves et solennelles. Même le grand patron avait le déplacement pour l’hallali. Il était de notoriété publique, qu’il aimait ça virer des gens, ce vieux fumier. Il y prenait un plaisir qu’il ne cherchait d’ailleurs pas à dissimuler. D’emblée, ils entrèrent dans le vif du sujet :

-        Monsieur Ducastel, attaqua le chef de département, nous sommes ici réunis, pour vous signifier votre licenciement pour faute grave.

-        Je pense que tu sais de quoi il est question ? reprit suspicieux Richard le chef de rayon avec une précision dans le tempo qui m’a fait penser qu’ils avaient dû répéter la scène.

-        Pas le moins du monde, mais j’imagine que vous allez me le dire.

-        Puisqu’il faut entrer dans les détails, faisons-le. Vous êtes bien en charge du rayon Petit Son ?

-        Oui, confirmais-je.

-        Hier matin, un carton de cinq baladeurs Sony haut de gamme a été réceptionné au rayon, voyez là nous avons le bordereau d’entrée. Or, ce matin, Richard a fait une vente à l’ouverture et, aucun des baladeurs n’étaient en réserve.  

-        Ce qui signifie qu’on les a volé, pour être plus clair.

-        J’avais saisi, merci, Richard.

-        Et il n’y a que vous qui avez la clé de cette réserve.

-        Mais quand je ne suis pas là, la clé reste dans le tiroir du bureau de Richard.

-        Absolument, acquiesça le chef de département, Seulement, là où cela s’envenime pour vous, c’est  que le bordereau d’entrée n’a pas été retrouvé dans le classeur, comme il se doit, mais chiffonné dans un coin de votre réserve.     

-        Ce qui signifie qu’il y a eu de votre part une volonté délibérée

-        Et préméditée, coupa mauvais le grand patron.

-        Oui, préméditée de voler ces baladeurs.

-        En conséquence de quoi, vous êtes licencié immédiatement, sans salaire et sans préavis. Je vous informe également qu’une plainte va être déposée auprès du commissariat du premier arrondissement.

-        A moins que vous ne décidiez de nous rendre le matériel séance tenante.

-        J’en prends acte messieurs, répondis-je d’un calme qui m’étonna moi-même. Juste une question.

-        Je vous en prie.

-        Les baladeurs sont arrivés quand au magasin ?

-        Hier matin, avec la navette.

-        Si je vous suis bien, ils sont arrivés hier matin de bonne heure sur le quai. On les a ensuite transféré au rayon, où là, ils ont fait l’objet d’un contrôle et ont été rangé.

-        C’est cela même.

-        Et vous m’avez notifié tout cela, j’imagine.

-        Voilà la lettre.

-        Très bien Messieurs, dis-je en m’emparant de la lettre, préparant mon effet, comme le cabot que je sais être parfois, avant de poursuivre : Cependant, il y a un problème de taille dans votre scénario. Un problème qu’il va vous falloir justifier devant les autorités compétentes, puisque vous voulez vous en remettre à la justice…

  Je marquais un silence, qui tendit l’atmosphère. J’inspirais profondément avant de lâcher l’artillerie lourde :

-        Je n’étais pas là hier !

   Soudain, j’ai vu leurs visages se décomposer. J’ai vu la stupéfaction dans le regard du chef de rayon, visiblement l’instigateur de cette grossière mise en scène.

-        En effet, poursuivis-je un brin théâtral, le grand-père de Pascal est décédé vendredi, l’enterrement a eu lieu mardi. Il a donc permuté son jour de repos qui est le mercredi, avec la mien qui est le mardi. Ce qui fait qu’hier, ce n’est pas moi qui ai réceptionné les colis, tout comme ce n’est pas moi qui les ai rangé. Et ce matin quand Richard a fait sa vente, je n’étais pas encore arrivé… Vous voyez où je veux en venir ? 

   Oh oui, ils le voyaient. Très bien même. C’était une belle débâcle de l’autre côté du bureau. Ils se regardaient comme des gamins surpris la main dans le sac. Ils avaient l’air perdus, à la dérive. Même le grand patron avait la mâchoire pendante.

  Sur ce, j’ai pris immédiatement congé et filer avec la lettre de licenciement m’inscrire au syndicat. Autant dire que pour eux, cette histoire était du pain béni, si je puis dire. Non seulement, je n’ai pas été viré, mais le hasard a voulu que trois semaines plus tard, à la faveur d’un désistement, je sois élu délégué du personnel. J’allais leur faire voir qu’il n’y avait pas qu’eux qui savaient être tatillons. J’étais déjà le mouton noir, j’allais devenir leur bête noire. Je ne leur passais rien. J’épluchais en profondeur les règlements, les conventions collectives. Et je contestais vigoureusement à chaque manquement. Et forcément, il y en avait un certain nombre. Pour faire court, je leur mis le feu durant les quelques mois où je restais encore employé, avant que l’édifice ne s’écroule sur lui-même. 

   Les baladeurs, eux, n’ont jamais été retrouvés….