SAC EN PLASTIQUE
Sa vie entière tenait dans des sacs en plastique. Pas n’importe comment, non. Bien rangée comme s’il agissait d’une quelconque armoire. Ses vêtements étaient soigneusement pliés dans un sac plus gros à l’effigie d’un grand magasin parisien dont le slogan disait qu’on y trouvait de tout. Même de la détresse ?
Nous étions sur l’une des lignes les plus chics de Paris, à la hauteur de la station Charles de Gaulle-Étoile et elle dormait très profondément, entourée de ses sacs en plastique. Son corps ondulait, vacillait avec les trépidations du wagon. Elle n’était même pas ivre. Juste au bout du rouleau. Et il n’était pas long ce rouleau, car elle n’avait pas l’air bien vieille. Dehors, il faisait un froid de chien, gris et humide. Alors, elle venait souffler un peu dans le métro avec sa misère autour d’elle comme un rempart de plastique dérisoire, comme un linceul pour se prémunir de leurs regards.
Eux, ils étaient trois. La vingtaine conquérante. Deux hommes et une femme coulés dans le même moule. Fiers, propres, cheveux impeccablement en place, lunettes en écaille, costards, fringues de marques, porte-documents en cuir. Ils parlaient avec aisance de droit économique en riant bien large de leurs exploits devant leurs profs. Ils la toisaient, tout orgueil dehors et leur jugement était sans appel : dur, implacables, gavé de dédain et de mépris. Ils se croyaient hors d’atteinte. Hors de portée des coups du sort. À leurs yeux, l’existence se réglait en monnaie sonnante et trébuchante. Leurs profs leur enseignaient sûrement comment trancher dans le vif, à eux les élites. Ils étaient appelés à diriger. On les formait pour cela. On les formatait. De la rigueur des lois comptables, on excluait l’humain. Mais dans leurs foutues écoles, on ne leur apprenait pas que la vie est une tordue de première, le genre qui frappe dans le dos et n’épargne personne. Valait mieux pas qu’ils le sachent. Ils n’étaient pas encore armés pour comprendre et ne le seraient pas davantage, le jour où on les foutrait à la porte. Et tôt ou tard, ça finirait par arriver. Ça arrive à tous, maintenant, même aux meilleurs.
En descendant à la station Argentine, ils m’ont lancé un regard entendu, assorti d’une petite grimace du coin des lèvres qui se voulait ironique, mais qui réussissait tout juste à être pitoyable. Ça en disait surtout long sur le degré d’humanité qui habitait leurs âmes de petits coqs. Je me demande quelle tête ils auraient fait s’ils avaient su que je vivais des aides sociales et que j’avais moins d’un euro sur moi !
Commentaires sur SAC EN PLASTIQUE
...J'attends la suite!Et comme vous dites la vie se charge de nous rabattre le caquet!
Amitiés Chris
Ta nouvelle est vraiment comme un match de boxe avec la société et le regard des autres et sur soi même. Ton texte est un coup de poing vif envers les préjugés voulant que les écrivains soient tous des petits bourgeois, allant au café pour écrire tous les jours (sauf le week end) entre 14 h et 15h 45.
Le texte se lit d'une traite, avec des images presques photographiques qui passent devant nos yeux, ou qui apparaissent comme dans un labo photo aux odeurs chimiques et acides.
Cette peur que tu décris je là connais aussi...
OlivierJ: Photographe
Eh oui, le regard regard de ceux qui se croient à l'abri de la misère et de la solitude. Il y aurait plus de cent commentaires à faire mais hélas on ne changera l'être humain... Humain vous avez dit humain.... comme c bizarre ça existe ????
Mais où ça ??? peu nombreux les humains qui tendent la main.
Continue Laurent tu as les mots justes.
Tristement mais amicalement
Malika
Un texte poignant dans une belle écriture !
Heureuse que le surf m'ait permis de découvrir votre site, je reviendrai
Amitiés
Une petite nouvelle bien écrite dont on aimerait presque qu'elle soit suivie d'un autre chapitre... Je découvre votre espace au hasard des sentiers du web mais je ne le regrette pas, la belle écriture me touche toujours beaucoup.
P.S. Juste dommage que l'on soit obligé de donner son adresse e-mail pour vous laisser un com car les spams envahissent déjà tant nos boîtes...
Marie et Jade merci pour ces commentaires qui me vont droits au coeur, croyez-le. Pour ce qui est de laisser les adresses mail, je n'y peux rien, c'est le fonctionnement du blog qui veut ça. Je sais que les spams sont chiants. A titre d'exemple, j'en avais moi-même, plus de 80 ce matin. Seulement que pouvons-nous y faire. A Très vite. Laurent
très touchant.... on veut nous faire croire qu'un certain niveau de connaissance, ou un rang social va nous prémunir à vie de la misère, mais c'est faux, archi faux.... tu le racontes si bien ! et oui, "la vie est une tordue de première"...
Dans les grands magasins comme dans les écoles de commerce, on achète en aveugle comme on signe un pacte avec le diable .. des monceaux de sacs de détresse prete à l'emploi.. pas de date de peremption ... et on achète à crédit, on sait pas tout a fait quand on commence à rembourser .. mais l'addition vient pour tous .. un jour où l'autre sous une forme ou une autre ...la vie est juste souvent .. mais elle prend son temps pour nous le faire savoir !
très belle nouvelle Laurent.
Personne maintenant n'est à l'abris d'une dégringolade sociale. C'est un processus extrêmement violent auquel aucun d'entre-nous n'est préparé, dont on a du mal à s'extirper et qui quoiqu'il arrive laisse des traces profondes.
oui certes les traces sont profondes ... mais il y a l'élan de vie ...
justement la précarité au long cours lamine cet élan de vie. C'est bien pourquoi il est si dur d'en sortir.
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