Le train ne  roulait pas depuis plus de dix minutes quand ils ont débarqué à l’étage. Nous étions au beau milieu de la nuit, rentrant laborieusement vers les méandres tardifs de la banlieue nord. Une fois n’est pas coutume, il n’y avait guère de monde dans la rame à double niveau : Hormis votre serviteur, l’assistance n’était composée en tout et pour tout que d’un étudiant qui s’était étalé sur la baquette et continuait là, sa journée et d’un jeune couple qui se bécotait goulûment derrière moi. Quatre passagers indifférents les uns aux autres, dont les regards se croisaient à peine.             Seulement voilà, soudain, ils sont apparus au bout du wagon.

  Trois mecs, crânes rasés au plus près modèle GI, mains gantées de cuir et airs mauvais de rigueurs. Je souviens m’être fait la réflexion qu’ils avaient tous l’air de sortir du même moule, tant ils se ressemblaient : de grands gabarits soigneusement formatés, pas moins d’un mètre quatre vingt de muscles épais, cou de taureau, mâchoire carrée, une fine équipe dont le plus âgé ne devait pas avoir plus de trente cinq ans. Il y a vingt ans, on les aurait pris pour des skinheads pur jus. Mais aujourd’hui, des rangers avaient remplacé les Doc Martens, leurs bombers n’étaient plus vert mais bleu et portaient accrochés dans le dos l’inscription POLICE. Il y a vingt ans, ils servaient de service d’ordre au FN, aujourd’hui ils étaient censés incarnés l’ordre tout court. Après un très court laps de temps, ils ont avancés vers nous à pas lent, le regard inquisiteur et, bien évidence, la morgue de ceux qui se savent fort. Le plus gros des trois jouait avec sa matraque, la faisant frotter contre les sièges, un peu à la façon des héros d’Orange Mécanique. Sauf que nous n’étions plus au cinéma.

  L’étudiant fut le premier à en faire les frais. Plongé dans ses bouquins, il ne leur avait guère prêté attention. Malheureusement pour lui, il avait posé son pied droit sur la banquette d’en face. Sans autre mot qu’un vague grognement, le plus gros des fonctionnaires fit claquer sa matraque contre le siège, à moins de vingt centimètres de la tête du gamin qui en fut quitte pour une belle frayeur.

Instantanément, l’air incandescent et lourd de la nuit devint électrique.

Dorénavant, il devenait évident que ces mecs n’étaient pas uniquement là pour veiller au grain. Non, ils cherchaient une affaire comme on dit dans leur jargon. En clair, ces messieurs désiraient un peu d’action. Ils ont continué d’avancer vers moi, toujours d’un même pas lent mais décidé. Arrivé à mon niveau, celui qui devait être le chef m’a fixé droit dans les yeux. Un regard glaçant qui tentait de me sonder de l’intérieur comme un scanner. Un regard chargé d’arrogance, un regard noir, froid et vide, un regard qui cherchait le coup dur. Pas de bol pour lui, je n’avais rien à me reprocher, alors à mon tour, j’ai planté mes yeux dans les siens. Et là, un peu par bravade je l’avoue, j’ai sorti mon meilleur sourire narquois. Seulement, j’étais blanc, blond et de surcroît habillé sur mon trente et un, comme cela m’arrive de temps à autre. Les trois me toisèrent d’un mépris rassurant et passèrent leur chemin.

   Mon voisin, deux banquettes plus loin en arrière, n’eut pas cette chance. Occupé à chauffer sa blonde compagne qui avait pris place sur ses genoux, face à lui, l’homme n’avait pas plus que ça fait attention à l’arrivée des forces de l’ordre. Non, il avait vraiment autre chose à faire. Ses mains avaient filé sous le pull de la fille et quelque chose me disait qu’il devait être très pressé d’être en tête à tête avec la demoiselle. Laquelle avait l’air, sans ambiguïté, de son avis tandis qu’elle collait sa tête contre la sienne, comme s’ils ne cherchaient plus qu’à être un seul et même corps. C’était là, une posture certes pas des plus décentes mais il n’y avait pas non plus de quoi fouetter un chat. Après tout, ils avaient une vingtaine d’années, l’amour leur courait dans les veines. Il était une heure du mat, dans un train quasi désert et les deux tourtereaux se sentaient seuls au monde, enivrer du désir qui brûlait leurs âmes. Apparemment, c’en fut trop pour les forces de l’ordre. Le plus costaud des trois cria sur un ton péremptoire et autoritaire, un truc du genre : ça va maintenant, lâche-lui la bouche et tiens-toi tranquille. Et avant même qu’il n’ait eu le temps de s’exécuter voilà que l’as de la matraque la lui colla sous le cou, le plaquant de fait contre la banquette. D’un geste ferme et ignoble, le chef se chargea de la blonde, l’arrachant sans ménagement aux bras de son homme. D’abord interloquée, la pauvre alla méchamment valdinguée sur le siège d’en face, de l’autre coté de l’allée centrale. Brutalement, en une poignée de secondes, nous avions basculé. J’ai senti au plus profond de moi que nous étions au bord du gouffre. Le jeune gars ne pouvait pas laisser ça là.

    Ce n’était pas possible.

    C’était une agression pure et simple.

    Une des choses contre les quelles, la police était justement censée lutter. Comme une bête prise au piège, le jeune gars a serré les dents de colère et a tenté une série de mouvements d’épaule rageur pour se dégager. Mais les flics l’avaient vu venir. Ils étaient sur leur terrain. Ils régnaient en maître et visiblement, on sentait qu’ils ne boudaient pas leur plaisir. Les deux subordonnés ont attrapé le récalcitrant et l’ont refoulé à l’autre bout de la banquette. La matraque lui immobilisait à présent la tête contre la vitre, tandis qu’ils lui maintenaient le reste du corps en cherchant délibérément à lui faire mal. Ce n’était qu’un grand adolescent et il oscillait à présent entre la peur, l’incompréhension et une rage gonflée d’une haine subite qui lui tordait le visage. C’est à ce moment que nos regards se sont croisés. Je vais vous dire, j’étais désemparé. Vraiment. Je ne savais pas quoi faire. Intervenir, ne pas intervenir ? Il est sûrement très facile d’avoir la réponse quand on n’est pas soi-même plongé au cœur de l’action. Seulement, soyons clair : Ces espèces de skinheads en uniformes me foutaient la trouille. Même si je ne suis pas à proprement parler un gringalet, je n’étais pas de taille à les arrêter, physiquement s’entend. De plus, ils auraient la loi pour eux quoi qu’il advienne. Ils étaient assermentés. Assermentés mais pour l’heure incontrôlables et armés jusqu’aux dents. Cela n’avait rien à voir avec la lâcheté, je vous l’assure. C’était juste une question d’agir à bon escient. Car dans mon esprit, il était évident que je ne pouvais pas rester les bras croisés à ne rien faire. D’autant plus que je savais pertinemment pourquoi les flics les faisaient chier : Le gamin était aussi noir que sa copine était blonde. Et dans son regard à la dérive, là plaqué contre la vitre, bafoué, humilier devant sa copine, j’ai compris qu’il savait, lui aussi, parfaitement à quoi s’en tenir. La situation semblait inextricable.  Quand par bonheur, à l’étage inférieur, un clochard qui sillonnait entre les wagons en tenant une cuite de première eut la bonne idée de prendre quelques passagers imaginaires à parti dans un florilège de jurons carabinés. Alerté, le chef s’avança vers l’escalier pour découvrir un solide gaillard qui se tenait au milieu de la plate forme, cheveux hirsutes, barbe rousse épaisse, fringues loqueteuses, regard halluciné, vacillant comme un navire dans la tourmente, se rattrapant à intervalle régulier à la barre centrale. Le gradé intima d’une voix sèche et cassante au poivrot de la mettre en veilleuse. Ce à quoi, celui-ci répondit en ouvrant sa braguette et en lui promettant séance tenante une bonne partie de plaisir anal. Soudain, il chancela sur ses cannes tandis que le wagon tanguait sur un aiguillage. Perdant l’équilibre, le clochard se retrouva violemment projeté à terre avant que son estomac ne déclare forfait et ne répande sans avertissement l’intégralité de son contenu sur le sol plastifié. Aussitôt, les flics lâchèrent prise, comme des chiens rassasiés. En meute, ils emboîtèrent le pas à leur supérieur, sans même un regard pour les amoureux. Ils les plantaient là, sans autre forme de procès. La fête était finie. Ils passaient à autre chose. Peu importe ce qu’ils laissaient derrière. Peu importe les séquelles, les rancoeurs, les ressentiments que cela ne manquerait pas d’engendrer dans le cœur et l’esprit de ces jeunes. Ce n’était pas leur problème. L’ivrogne allait prendre la relève de leur courroux.
     De longues, de très longues secondes, nous sommes tous restés sans bouger, comme tétanisés dans le silence relatif de la rame en mouvement. Enfin, le jeune gars s’est relevé, maladroitement, encore sous le choc, prenant appui sur la banquette. Dans ma gorge, les mots peinaient à sortir. J’ai quand même réussi à bredouiller un « est-ce que ça va ? » un brin faiblard. Il me répondit d’un signe de la main et d’un semblant de sourire. Puis sa copine a ouvert les vannes et s’est mise à chialer cependant qu’il la prenait doucement dans ses bras. 

    Qu’il y ait des rondes de police dans les trains de nuit est probablement une nécessité que l’époque nous impose. J’ai bien conscience que ce ne doit pas être une mission facile tous les jours. Seulement, envoyer au front des types qui visiblement ne rêvent que d’en découdre n’en revient-il au final pas à jeter de l’huile sur le feu ? Quel sens pouvions-nous donner à cette intempestive démonstration de force, cette parfaite symbolique du mâle dominant ?
  Encore maintenant, je me demande ce qui serait arrivé si le jeune black avait eu une carrure plus conséquente ou s’il avait été armé ? Vers quoi, vers quel malheur nous serions nous dirigés s’il les avait allumé comme ils le méritaient ? A n’en pas douter des vies auraient été brisées ou perdues. Et tout ça pourquoi ?