Elle s’appelait Suzy, mais il y avait fort à parier que ce n’était pas son vrai nom. Après tout, je me foutais totalement de son état-civil. Elle pouvait bien s’appeler comme elle voulait, cela n’avait pas la moindre d’importance. Pas ce soir. Je remarquais dans l’escalier, assez raide, qui nous menait à son petit appartement dans une rue derrière la gare de l’Est, que ses cuisses étaient musclées, tandis qu’elle avait ça et là quelques rondeurs qui renforçaient agréablement sa silhouette.

 

        J’avais fait sa connaissance sur le web peu de temps auparavant. Nous avions échangé quelques mails avant la rencontre fatidique dans un bar proche de l’opéra. Suzy était une fille toute simple. Une fille qui en savait long sur les hommes et avait cessé de croire au prince charmant depuis longtemps. Une fille que la vie n’avait pas épargné et qui savait ce qu’elle venait chercher ici, ce soir : Du frisson, du sang neuf, du plaisir immédiat, sans contrainte, du désir sans question, sans état d’âme et sans lendemain. Je n’aurais pas à lui promettre la lune et elle ne se prendrait pas pour ma mère. Voilà qui nous ferait gagner du temps et nous éviterait trop de déconvenues amères. Nous voulions juste profiter de l’un de l’autre, marcher sur les braises.

Son appartement était minuscule, mais décoré avec goût dans des couleurs plutôt chatoyantes. La lumière était douce et chaude, presque apaisante. Sur les murs, il y avait de nombreuses photos d’un petit garçon. Il est chez son père, avait-elle dit dans un sourire cependant qu’elle roulait un petit pétard, histoire de détendre un peu l’atmosphère. Suzy sortit une bouteille d’un punch corsé de sa composition, puis elle glissa un disque de l’inusable Marvin Gaye à un volume très faible et commença à se trémousser, à onduler doucement. Comme je ne fumais plus depuis bientôt trois ans, l’herbe m’agita bien vite les neurones. J’avais la délicieuse impression d’être défoncé comme à l’adolescence. Quand on a mon parcours, je vous jure que ça a de quoi surprendre ! Mais il faut bien avouer que je n’avais pas été aussi clean depuis mes treize ans. Peut-être que ces trois années d’abstinence totale avaient remis mes compteurs internes à zéro. Mieux valait éviter d’y penser sinon il ne se passerait pas longtemps avant que je ne repique au truc. Pour moi, c’était de l’histoire ancienne, la page était tournée et je ne voulais plus finir déchiré au matin, me ramassant en vrac, parfois en compagnie de femmes dont j’ignorais ce qu’elles faisaient dans ma vie. Généralement, elles disparaissaient avant que j’ai eu à leur poser la question. Certaines néanmoins avaient essayé de s’accrocher. Comment pouvaient-elles espérer porter le flambeau de mon putain d’enfer personnel en n’ayant pour seuls desseins que la même vie que leurs parents faite de pavillons à crédit, de clubs de vacances, de catalogues de vente par correspondance, de variété française, de petites voitures économiques, de sexe deux fois par semaine à heures fixes, j’en passe et des meilleurs. J’avais beau essayer de m’en persuader, d’essayer sincèrement d’y croire, rien n’y faisait : Je ne me reconnaissais pas dans leurs aspirations. Elles avaient du mal à le comprendre et j’avais parfois eu du mal à l’accepter. Mais il y avait une raison à cela. Une raison qu’il n’était pas si aisé d’admettre et que je mettrais d’ailleurs un moment à assimiler : je m’ennuyais à mourir. Je m’y faisais chier à cent sous de l’heure dans leur petite existence. Je n’étais pas meilleur que les autres. Ni plus malin, ni plus intelligent. Mais bon dieu, j’avais de la vie plein les veines, ça bouillonnait là-dedans et je refusais de me ranger avant d’avoir épuisé toutes mes cartouches. Je n’avais aucun plan de carrière, pas la moindre velléité directoriale, je n’ambitionnais pas d’être cadre, ni d’asservir mes semblables pour un petit morceau de pouvoir dérisoire. Je n’avais rien du bon garçon, rien du gendre idéal, bien lisse et rassurant. Au mieux, pouvais-je faire illusion un moment, en donnant le change tandis que je brûlais comme une torche en explorant ma nature profonde. Pourtant, pour certaines, j’avais fait des efforts, des vrais, des durs. Mais la vérité, c’est qu’il ne tardait jamais avant que je ne parte en vrille. Comme disait fort justement Iggy (encore lui !) : I need more, j’ai besoin de plus. Pour moi, ça avait toujours été une évidence.

        Je me suis collé à Suzy, épousant le roulement lascif de ses hanches. J’aurais volontiers plongé mes lèvres dans son cou, mais elle me repoussa dans le canapé et m’intima gentiment l’ordre de ne pas bouger. Presque aussitôt, elle débuta son petit show, ôtant une à une ses fringues, délicatement, en cadence. Les petits spots faiblards luisaient sur sa peau créole. Elle voulait que je la regarde faire son numéro et visiblement, elle le faisait depuis un moment, car il était sacrément au point. Elle fit glisser son pull, langoureusement, en se massant les seins avec application, prenant soin que je n’en perde pas une miette. Bientôt, elle fut entièrement nue, frôlant ma bouche de ses mamelons dressés, exhibant, caressant son sexe glabre tandis qu’elle prenait son temps pour trouver le chemin de mon âme. L’Eden n’allait pas tarder à nous tendre les bras. Pas un Eden de chimères pour bigotes sur le retour. Non celui-là était bien vivant et vibrait sous mes doigts.  Un Eden de chair et de sang. Le seul qui vaille, le seul auquel j’aspirais. C’était un de ces soirs où la vie s’offrait dans les grandes largeurs. Un des ces soirs où on l’en semble en phase, en osmose avec l’univers tout entier et où il n’y avait rien d’autre à faire qu’à en profiter. Moins de quatre heures auparavant, j’avais signé mon premier contrat d’édition et encaissé le chèque qui allait avec. Voilà qui officialisait ce que j’avais toujours été : Un écrivain. Un écrivain en route pour la nuit sauvage.