COURROUX
Nous étions en fin d’après-midi, il faisait une chaleur à crever à la station Garibaldi. Derrière moi, sur le quai, assise sur un siège en plastique, une femme d’une grosse soixantaine d’année descendait goulument une bouteille d’eau minérale. Le panneau d’affichage nous indiquait que la rame serait en gare dans deux minutes et je rêvassais tranquille quand a retenti un virulent « TA GUEUUUULLLLLE !!! »
En me retournant brusquement, je constatais que la mamie s’était levée et que la colère l’avait prise tout entière d’un coup d’un seul :
- Oh toi ! vociférait-elle en pointant du doigt, toi…Putain ! Ta gueule, ferme-là !!!
Sur le quai, tout le monde fut interloqué. Et comme tout à chacun, j’avais benoitement les yeux rivés sur elle, ce qui aurait pu être gênant. Mais non, elle était bien trop absorbée par son courroux pour nous remarquer. Elle avait adopté un ton qui se voulait martial, où elle prenait soin de bien appuyer les syllabes.
- Quand on a fait ce que t’as fait, continua-t-elle l’air mauvais, eh bien, on s’la ramène pas. NON Nadia ! NON ! NON ! ET NON !! on ferme sa gueule et c’est tout !!!! Non mais !
Là, il y eu un seconde fugace de flottement. La bête reprenait son souffle. Elle tournait presque sur elle-même, son visage tendu par l’énervement, telle une actrice de théâtre cherchant ses mots. Une large gorgée d’eau plus tard, ils étaient de retour pour une deuxième salve :
- Après… Après ce que j’ai fait pour toi !!! QUOI ??? oui, ce que j’ai fait pour toi…QUOI ???? Me coupe pas la parole, tu veux !!!!!
Et l’autre en face, la Nadia, elle se la jouait profil bas. D’autant plus, qu’elle n’était pas là. Car la mamie était seule et c’est avec le vent du tunnel, la solitude brulante du quai qu’elle s’engueulait sous le regard abasourdi des autres voyageurs.
Soudain, la rame entra dans la station. Mécaniquement, les voyageurs montèrent un à un. Mamie, elle, restait sur le quai à maugréer en solo. Puis, alors que retentit la sonnerie de la porte, d’un mouvement sec chargé de rage, elle balança violemment sa petite bouteille d’eau qui éclata contre le mur carrelé de la station. Là, juste avant que les portes ne se referment, elle monta dans le wagon et s’assit comme si de rien n’était.
Je me suis demandé ce que la dénommée Nadia avait bien pu faire d’aussi grave pour prendre une avoinée pareille alors qu’elle n’était même pas là !!!