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Laurent Ducastel Ecrivain
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29 juin 2015

UN REVENANT

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça m’a fait un choc. Un vrai. J’en suis presque resté bouche bée. Et je vous jure que je n’exagère pas. Oui, quand il est entré dans la boutique pour rendre ses DVD, je dois bien vous avouer que j’ai eu du mal à en croire mes yeux. Je me suis d’abord demandé si ce n’était pas tout bonnement une espèce de sosie. Seulement qui pouvait être assez dingue pour vouloir ressembler à Mitchy Zamora ? Peut-être alors était-ce une sorte d’apparition ou une bizarrerie surnaturelle ? Non, il fallait bien se rendre à l’évidence, personne d’autre que lui n’avait cet inaliénable air ahuri reconnaissable entre tous, le genre qui plane à quinze milles quelle que soit les circonstances. De plus, contre toute attente, il n’avait guère changé. Il avait bien pris du bide, les poches sous ses yeux étaient devenues des sacs bien chargés et le haut de son crâne s’était quelque peu clairsemé, mais c’était bien lui. Le même au ralenti. Car de sa formidable énergie, il ne restait rien. Gestes lents, débit de paroles au minimum, limite intelligible, regard fixe, il semblait comme en apesanteur, ce qui finalement était peut-être d’une certaine façon, ce à quoi il avait toujours aspiré. Furtivement, je jetais un œil sur le registre de l’ordinateur pour avoir la confirmation de ce que je savais déjà. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il fallait se résoudre à voir les choses en face : Ce type accoudé au comptoir de la boutique à rendre une poignée de DVD chinois était bel et bien Michty Zamora.  Franchement, j’ai senti comme un frisson glacé courant dans mon dos. Ce qu’il me faut vous expliquer, c’est que pour moi comme pour TOUT le monde en ville, Mitchy avait passé l’arme à gauche depuis 1990 ! La rumeur lui avait attribué une overdose en première classe.  Et donc, comme tout à chacun, je le pensais dans les cieux, au paradis artificiel des batteurs, aux côtés de Messieurs John Bonham et Keith Moon, ses héros. Mais voilà qu’il se tenait là, à un mètre de moi sans me reconnaître, sans me voir même. Remarquez, il n’y avait là rien d’étonnant de sa part.

    

          À une époque, au milieu des années 80, Mitchy Zamora était une sorte de nec plus ultra du batteur de banlieue. Il avait trois ou quatre ans de plus que nous et avait déjà à son actif, un groupe qui avait bien marché et avait fait beaucoup pour sa réputation. Accessoirement, c’était aussi un cinglé catégorie ultime, le genre qui avait dû faire la fortune de plusieurs dealers. Cependant, de sa très vive inclinaison, déjà légendaire, pour les produits stupéfiants les plus divers, il jurait s’être débarrassé après, néanmoins, plusieurs séjours dans les centres du Patriarche. Centres avec lesquels il faut bien le dire, il avait eu maille à partir à de nombreuses reprises. Tout ce bordel, c’est du passé, jurait-il en faisant preuve d’une motivation qui faisait naître en nous les plus grands espoirs. J’ignorais alors toute la teneur des promesses de junkie et n’allais pas tarder à l’apprendre à mes dépens. Mais pour l’heure, nous étions sur un fameux nuage. Car depuis qu’il nous avait rejoints, je ne sais plus par quel hasard, les gens en ville s’étaient brutalement mis à nous prendre au sérieux. Nous n’étions plus les petits connards boutonneux à moitié Punk, vaguement New Wave du lycée. Non, à présent, nous étions LE groupe où jouait Mitchy Zamora. Autant dire qu’on se la pétait sévère. Il faut dire qu’il était le type même du batteur capable de transformer n’importe quel morceau bancal en un truc qui tournait grave, en lui insufflant ce qu’il fallait de force ou de légèreté au bon moment. Bref, pour les crétins débutants assoiffés de gloriole que nous étions alors, on ne pouvait pas mieux tomber. Cependant, nous avions quand même conscience que sans un bon répertoire, nous ne serions rien d’autre qu’un pétard mouillé. Ce qui aurait pour conséquence directe de nous ravaler illico au rang de has-been dans les boites et les fêtes du coin. Donc, dès que nous le pouvions, nous nous réunissions dans une cave, généralement sale et humide, pour accoucher, souvent dans la douleur, répéter et mettre au point tant bien que mal, ces fameuses chansons qui ne manqueraient pas de faire de nous, les putains de Rock'n'roll stars que nous rêvions d’être. Notre premier jalon vers la gloire certaine, était un concert organisé par une grande marque de guitare qui avait eu le bon goût de nous sélectionner juste sur notre réputation naissante. C’est dire si la sélection fut drastique ! Bref, après trois semaines de répètes intensives, nous étions fin prêt pour ce premier rendez-vous avec le public. Étrangement, celui-ci vint assez nombreux en dépit de conditions climatiques pour le moins inhabituel pour la saison. En effet, bien nous soyons fin juin, le thermomètre ne devait pas afficher plus quinze degrés à tout casser, le tout balayé par une pluie battante que relayait un vent glacé qui venait s’engouffrer droit sur l’immense scène. Autant dire que de véritables bourrasques d’air et d’eau s’abattaient à intervalles réguliers cependant que nous installions, laborieusement, notre matériel. Le matin, lors de la balance, Mitchy n’était pas venu. Après tout, ce n’était qu’une séance de réglages fastidieux et d’ailleurs, le batteur d’un autre groupe qui avait souvent eu l’occasion de jouer avec nous, avait sans problème pris le relai. Une heure avant le concert, pas de Mitchy. Une demi-heure, toujours personne. Nous restions confiants. Jamais un musicien n’avait oublié un concert. Ça n’était d’ailleurs tout bonnement pas envisageable ! Un quart d’heure avant, Mitchy restait désespérément aux abonnés absents. Soudain, la tension monta en flèche. Etienne, bassiste de son état, au comble d’une panique d’autant plus compréhensible que la fille qu’il convoitait depuis un moment, pataugeait pour ses beaux yeux dans dix centimètres d’une boue bien grasse devant la scène, Etienne donc trouva une cabine et appela partout. Chez les Zamora d’abord, puis dans tous les rades de la ville. En vain. Nulle trace de notre Mitchy. Le type semblait s’être volatilisé comme par un sale enchantement. Finalement, après tractations, l’autre batteur accepta de jouer avec nous et fit ce qu’il put dans ce qui reste encore aujourd’hui, non seulement le pire concert de toute ma vie, mais pour tout dire, un des moments les plus pathétiques d’une existence pourtant déjà bien chargée : Ce fut un naufrage, un bide à nul autre pareil. Une sorte de cas d’école du plantage ultime. Un Waterloo musical intégral où rien de rien ne fut à sauver. Pour couronner le tout, dans une sorte d’extase extrême, j’attrapais une angine carabinée qui me collait deux semaines au lit avec une fièvre à la hauteur de mes ambitions, une fièvre à faire fondre la banquise ! Les Clash et autres Echo and the Bunnymen pouvaient dormir tranquilles, ce n’était pas demain la veille que nous tirerions dans la même catégorie !   

 

Mitchy, lui, ne fit sa réapparition que bien plus tard et encore de loin. Lorsque je lui demandais pourquoi il n’était pas venu ce jour-là, il me répondit le plus simplement du monde qu’il avait oublié. Pas même d’excuse, ni de vague alibi à la noix. Non, juste : j’ai oublié. Bordel ! Comment pouvait-on bosser pendant des semaines pour préparer un concert pour l’oublier finalement ? Cela restera une question en suspens. Peu après, Mitchy s’abîmera définitivement dans la dope, prenant un aller simple pour des sphères dont vingt ans plus tard, il ne semblait toujours pas complètement revenu.

 

Depuis ce jour-là, je le croisais régulièrement au vidéo club. En fait, Mitchy habitait à présent à deux rues derrière chez moi. À force de me croiser, il me remettait confusément, sans arriver à me situer vraiment. Et pour cause, il ne se rappelait plus du groupe et se souvenait à peine avoir joué de la batterie un jour. Du batteur fiévreux que j’avais connu et que la ville entière nous enviait, il ne restait qu’un zombie à la démarche mal assurée, trop raide pour être naturelle, au regard étrangement fixe et perdu, qui carburait aux calmants et à la méthadone. Sa plus grande ambition, pour l’instant, était de faire six mois complets hors de l’hôpital psychiatrique où il avait échoué, afin de pouvoir renouer avec sa fille qu’il n’avait pas vue depuis un moment. Une gamine qui, à n’en pas douter, restait la dernière bouée qui flottait pour lui dans notre monde. Un monde où comme tant d’autres, il n’avait pas su trouver sa place. Et tandis que je rentrais chez moi, je me suis vraiment demandé pour la première fois, ce qui se serait passé s’il n’avait pas oublié de venir au concert, ce jour-là. Le destin nous aurait-il broyés de la même façon ?

 

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