DIMANCHE
Tout à l’heure, j’étais à la superette sur la place de mon quartier. À la caisse, devant moi, une petite mamie rondouillarde. Elle a dans les soixante-dix ans et est presque aussi large que haute. Je remarque de suite sa coiffure improbable, tout à fait étonnante, plaquée en haut grâce à une multitude de barrettes en ferraille et frisée sur le bas, ultime relent je suppose d’une mise en plis à l’agonie. Elle porte un pantalon flottant aux multiples couleurs délavées par d’innombrables lavages comme on n’en fabrique plus, et c’est heureux, depuis 1969. Pour faire bonne mesure, elle s’est un peu lâchée sur le maquillage : du fard bleu turquoise du meilleur effet tartine ses paupières fanées et un splendide rouge à lèvres très vif dont elle a largement abusé pour rehausser sa bouche fine. Voilà qui, avec son teint tirant nettement sur violacé, nous donne un assez joli camaïeu final. Sur le tapis roulant de la caisse, je la regarde machinalement déposer ses courses. Un pack de six de Heineken, une grande bouteille de Jenlain, deux bouteilles de mauvais vin et une toute petite barquette de hachis Parmentier surgelé. Le caissier qui visiblement la connait bien lui lance le sourire aux lèvres :
- Bah ! C’est fête, m’dame Georgette !
- Qu’est-ce que vous voulez, c’est pas tous les jours dimanche, faut s’faire des petits plaisirs, répondit-elle d’une voix nasillarde marquée d’un fort accent de titi parisien, mais où résonne nettement une sorte de solitude latente.
Je me suis subitement demandé quel genre de dimanche elle pouvait passer, tandis qu’elle s’éloignait, seule, en claudiquant comme si elle était montée sur un balancier qui la faisait osciller un coup à droite, un coup à gauche, emportant ses petits plaisirs dans un cabas en plastique rouge trop grand pour elle.