Elle n’était pas sympathique et ne cherchait plus à l’être depuis longtemps. Jeune, elle avait dû être jolie, avec ce regard d’un vert émeraude très profond et ses cheveux d’un noir de jais. Seulement, deux grossesses et trente kilos qui n’étaient jamais repartis avait fait passé sa silhouette dans une autre catégorie. Maintenant, elle avait le pas lourd, sans une once de grâce et ne faisait rien pour s’arranger. Elle avait quarante-trois ans, en paraissait dix de plus, mais semblait s’en soucier comme d’une guigne. 

  Elle avait rencontré son mari sur les bancs de la fac. Certes, ce n’était pas vraiment un Adonis. Toutefois, il était brillant et elle s’était dit que, contrairement aux autres qui la draguaient, ce gars-là avait un avenir tout tracé. C’était un premier de la classe,  timide et un peu introverti. Cela ne l’avait pourtant pas empêché de lui faire une cour assidue. Elle s’était laissé convaincre d’autant plus facilement qu’elle avait très vite remarqué l’ascendant qu’elle pouvait avoir sur son prétendant. Au début, ça la faisait marrer de voir le trouble qu’elle suscitait sur ce malheureux. Alors, elle ouvrait un peu plus son chemisier, un bouton ou deux, laissant apparaitre un décolleté plus prononcé, le début d’un sein.  Lui, il perdait gentiment les pédales, s’embrouillait, rougissait, tandis que ses mots refusaient de sortir dans l’ordre de sa gorge.  

   Leur première nuit ensemble fut un remake accéléré de la Bérézina et augura de ce qu’allait être leur vie de couple. Cela tombait bien, elle avait horreur qu’on la touche et avait toujours considéré la sexualité comme une obligation, un devoir, une chose qu’on devait faire, mais qui, par bonheur, ne durait jamais plus d’une poignée de minutes. Son mari avait bien essayé de l’entrainer vers des pratiques plus torrides. « Tous les couples font ça », lui avait-il asséné. Mais elle l’avait vertement remis en place, cependant que pour tout dire, il ne tenait jamais la distance. Malgré tout son amour, le pauvre garçon était trop émotif pour avoir physiquement les moyens de ses ambitions.

Ce qui ne les empêcha pas d’avoir des enfants et, dans la décennie suivante, d’être plutôt épanouis.  

  Et puis, les choses avaient fini par tourner au vinaigre. Pas du jour au lendemain, non, ça avait pris du temps avant de sentir les mâchoires du piège se refermer sur eux.  De plans sociaux en faillites, de mauvais choix en aveuglement, le bel avenir s’était disloqué, comme les vagues sur les rochers à la marée montante.

  A présent, le sentiment confus qu’elle avait toujours éprouvé pour lui, s’était mué en indifférence, laissant peu à peu place à un dégoût à la hauteur de la déception qu’elle ne cherchait pas à masquer. Qu’elle ait été elle-même une part du naufrage, ne lui effleurait pas l’esprit. A ses yeux, l’étudiant brillant et timide à qui elle s’était offerte,  s’était transformé en un poids mort, un tocard accablé qui enchainait boulots merdiques et longues périodes de chômage.

  Bientôt, l’incertitude, les privations ordinaires, la désocialisation et surtout les dettes agirent comme autant de poisons violents. C’était un spirale infernale, un spirale que rien ne semblait pouvoir freiner. Et elle se mit à lui en vouloir de lui faire vivre ça. Elle avait été une enfant unique, gâtée, une petite reine chérie par ses parents qui l’avaient eu tardivement. Et voilà qu’elle devenait une habituée des aides sociales, sans plus parvenir désormais à sauver les apparences. Mais comment les sauver, quand il n’y avait plus rien à bouffer le 15 du mois, tandis que les crédits devenaient des montagnes trop hautes pour être gravies chaque mois ? Le sommet fut atteint quand leur confortable maison fut avalée par ces chiens galeux d’huissiers. Le tribunal avait ordonné la saisie, elle n’avait rien pu faire. Un matin, ils étaient venus, avec des phrases toutes faites comme « il faut que ça se passe bien, c’est la loi, » ce genre de connerie. Ce fut la curée, les hyènes se payaient sur la bête. Ils restèrent seuls, dépouillés, direction les HLM de la ville. Ce fut l’humiliation de trop. Elle le somma de déguerpir, lui et la poisse qui lui collait aux semelles.  Seulement, toujours amoureux transi, il s’accrocha, quitte à vivre un enfer. Et le fait est, qu’elle se révéla assez douée pour ça, bien conseillée par l’assistante sociale du quartier, une connasse aigrie qui haïssait les hommes et  lui avait fait du rentre-dedans. Elle avait envisagé un moment cette possibilité. Toutefois, si l’idée l’excitait, elle pressentait que la réalité de la chose n’était pas pour elle.

  Finalement, ce fut le hasard qui mit fin à leur couple. Pris à la gorge, elle n’avait plus eu d’autre alternative que de retourner bosser. Elle avait répondu à une annonce, vendeuse au comptoir-photo de l’hyper du coin. Cependant, comme elle s’était montrée zélée, qu’elle ne fraternisait pas outre mesure avec les autres filles, la direction vit en elle de la graine de chef de rayon. Un poste justement était disponible. Le problème ? Il était situé à l’autre bout de la France, dans le Nord. Les dirigeants craignaient que l’idée de quitter Nice, où elle était née et avait toujours vécu, pour la Picardie fut un obstacle de taille. Néanmoins, contre toute attente, elle ne prit même pas la peine de réfléchir : avant la fin de l’entretien, elle avait accepté. Moins de deux mois plus tard, elle était installée avec ses deux enfants, mais sans son mari, lequel, ironie de l’histoire, venait enfin de retrouver un emploi à sa mesure. Trop tard toutefois pour espérer inverser la vapeur.

  Désormais, elle n’avait plus besoin de lui.

  Désormais, il ne faisait plus parti de l’équation et avait même reçu une demande de divorce en bonne et due forme. Un sentiment profond de trahison s’installa en lui, sans qu’il puisse pour autant renoncer à elle. A la place qu’elle avait laissé vacante, s’installa une douleur lancinante que la distance semblait rendre plus intense encore. Privé de cette femme qu’il continuait à aimer, privé de ses enfants, trop loin pour venir en weekend, il commença à picoler.  Au début pour atténuer la souffrance, puis très vite, simplement pour s’anéantir.

  Les semaines qui filèrent ne firent qu’envenimer la situation. L’alcool et les cuites successives n’arrangeaient rien. Il gardait un besoin viscéral de lui parler, quitte à la déranger au boulot. Il était pathétique et en avait parfaitement conscience. Seulement, c’était plus fort que lui. Il chialait comme un con son amour perdu, oubliant toute retenue, submergé par la souffrance. Et plus il se sentait perdu, plus il l’appelait, plus il lui tapait sur le système, plus elle le rabrouait.

  Pascal et moi, nous rentrions de déjeuner. Il devait être aux alentours de quatorze heures et nous étions tranquillement bourrés. Février battait son plein, le magasin était désert, nous n’avions pas grand-chose à faire. Accoudée au comptoir-photo où elle assurait la permanence presque tous les midis, elle était déjà en ligne quand nous sommes arrivés. De suite,  nous avons vu que le  climat était à l’orage. Elle tentait de donner le change, mais l’énervement aidant, il lui devenait difficile de se contenir. Le ton était plus haut que d’habitude. Elle le trainait dans la boue. Il s’y vautrait en pleurant.

  Comme c’était assez habituel, nous n’y avons pas prêté plus attention que ça. Elle avait vraiment l’air hors d’elle quand soudain, une détonation a retenti à l’autre bout du combiné. Une détonation sourde, froide, mais si violente qu’involontairement, nous l’avons tous entendu. Puis, un silence, en suspension. Elle resta interdite une fraction de seconde, avant que la colère qui bouillait dans ses veines ne reprenne le contrôle.

-        Pauvre mec ! lâcha-t-elle en raccrochant sèchement le combiné. 

  Sans trainer, elle était passée  à autre chose, car déjà, des clients se présentaient pour venir chercher leurs photos. En somme, c’était une après-midi ordinaire.

  C’est vers 17 heures que deux gendarmes avaient fait leur apparition sur le rayon. Ils étaient allés directement lui parler, en la prenant à part. On aurait dit qu’ils complotaient. D’ailleurs, ils étaient partis tous les trois s’installer dans un bureau. Là, ils l’avaient prié de s’assoir. Le plus vieux des deux gendarmes avait alors respiré un grand coup  pour lui annoncer la nouvelle : son mari s’était tiré une balle dans la tête. Alerté par le bruit, des voisins l’avaient trouvé, baignant dans son sang, près du téléphone.

  Elle resta stupéfaite, sous le choc. Ce fut comme quand un gravier heurte une fenêtre. Il y eut d’abord l’impact, puis les lézardes firent leur apparition avant que  la vitre entière ne descende d’un coup. Elle s’effondra sur elle-même d’un bloc, perdant tout contrôle sous le poids de la douleur. Une douleur qui la surprenait elle-même. Elle, toujours dans la maitrise, se sentait aspirée vers le fond sans qu’elle n’y puisse rien.

  Comment était-ce possible ? Bien sûr, il avait souvent menacé de suicider, c’était même récurent. Mais, elle l’avait cru incapable de passer à l’acte.  

  Ce fut la pire soirée de sa vie. La nuit venue, quand elle fut enfin seule dans sa chambre, ce fut un melting-pot de sentiments violents et contradictoires qui l’accablèrent. Certes, elle l’avait tant maudit ce crétin pleurnichard. Mais comment avait-il pu lui faire ça ? Il n’aurait pas pu se contenter de faire comme les autres hommes de son âge qui profitait de leur divorce pour se payer une seconde adolescence, en faisant la bringue et en se tapant des filles plus jeunes ? 

  Non, il avait jugé préférable d’enfiler le canon du pistolet dans sa bouche avant d’appuyer sur la détente. Elle pleura toutes les larmes de son corps cette nuit-là, puis dans les jours et les semaines suivantes.  Ça venait tout seul, n’importe quand, n’importe où. Elle était derrière son comptoir quand soudain, un détail le ramenait à elle. Et c’était le trou d’air, la descente en chute libre.  

  Au fil des mois, elle finit par se dire qu’elle n’allait pas le laisser lui pourrir la vie plus longtemps. Bien sûr, elle continuait de pleurer, mais les crises s’espaçaient. C’était décidé, elle ferait tout son possible pour se reprendre. Il y avait en elle un sentiment nouveau de liberté. Elle n’allait pas en rester là. Elle allait refaire sa vie. Et pourquoi pas avec un des représentants qu’elle recevait chaque semaine ? Elle tenta sa chance, obtint deux ou trois rendez-vous qui se terminèrent invariablement dans des chambres d’hôtel impersonnelles aux abords de la ville, avec des hommes mariés qui visiblement le resteraient.

  Elle rentrait au milieu de la nuit, plus seule que jamais, dévorée de remords d’avoir pris du plaisir dans les bras d’un autre. C’était un sentiment dont elle ne pouvait se départir. Elle avait beau lutter, connaitre quelques belles embellies, il finissait toujours par revenir, comme ça, à l’improviste.  Finalement, ses belles résolutions s’envolèrent d’elles-mêmes. Elle eut bien d’autres aventures qui furent autant de déceptions. Finalement, elle jeta l’éponge. Et son désir de liberté se fana.  

  La vie s’organisa autrement, baignant dans un souvenir factice qui lui faisait du bien. Curieusement, l’absent se mit à prendre de plus en plus de place dans sa vie. Elle avait mis des photos de lui partout, en parlait à tout bout de champs, mon mari ceci, mon mari cela.

  Sa vie intime aussi avait connu des bouleversements. Elle avait découvert que trouver des hommes n’est pas difficile sur Internet. Elle les voyait dans des chambres, ici ou là, pour vivre sans retenue cette sexualité qu’il avait appelée de ses vœux et qu’elle lui avait refusée. C’était tous de parfaits inconnus, et elle était heureuse qu’ils le restent. Peu importe leur noms, leurs visages, pourvu qu’ils soient ardents. Car, c’est à lui qu’en réalité elle s’offrait. Et il ne saurait en être autrement.

  En quelques mois, elle se mit à donner l’image d’une femme épanouie dans la force de l’âge. Une femme amoureuse pour la première fois de sa vie.