Ça veut dire quoi être de gauche aujourd’hui ?

La question avait surgi comme ça, à l’improviste, au milieu du repas. Nous parlions de tout et de rien, quand soudain, elle avait été lancée presque à la cantonade. Ç’avait été une déflagration, comme si nous venions de percuter de  plein fouet le mur d’une impasse. Autour de la table, nous avions tous la cinquantaine, et nous l’étions tous, de gauche. Enfin, disons, pour être plus précis, que nous étions tous issus de la gauche. Car à titre personnel, j’avais rompu depuis presque dix ans avec le PS. C’est vrai, je l’ai souvent dit, je n’ai jamais été un homme de parti. Un homme d’idée très certainement, mais de parti, voilà qui n’était pas dans mon ADN.

Un soir, huit ans en arrière, lors d’une réunion de la motion E, c’est ainsi que nous nommions le courant auquel j’appartenais au sein de Parti Socialiste, un soir donc à Argenteuil, j’avais assisté à un spectacle tellement désolant qu’il avait anéanti ce qu’il restait de fibre militante en moi. Un cacique du parti, grand cumulard de petits mandats de la fédération et directeur de cabinet d’un futur ministre dans la vie, s’était invité pour prendre à la hussarde, la tête de la motion pour notre département. Et ce, alors même qu’il n’en faisait pas partie !  Satisfait de lui-même jusqu’au plus profond de son âme de petit coq rougeaud, cheveux tombants et gominés, une pointe d’accent snob dans la voix qui trahissait sa naissance, ce grand bourgeois était venu nous faire la morale et nous expliquer que notre motion, certes c’était de la merde, mais qu’il était pourtant vital qu’il en soit le dirigeant fédéral.

Visiblement, le fait de venir parler à des ouvriers avec, au bas mot, deux SMIC de fringues sur le dos dans une magnifique Audi A6 flambant neuve, ne semblait pas perturber ce vaniteux personnage. Très vite, le cacique, en bon pro, avait monopolisé la parole, brassant plus de vide à chaque phrase qu’un champion de natation ne brasse d’eau sur 100 mètres. Il reprenait aussi les autres sur des points de détails, leur coupant la parole en sur-jouant, sans talent, l’indignation. De fait, entre les candidats, le ton s’était très vite envenimé. A présent, notre cacique accusait frontalement les autres de tricher. Ce qui était d’ailleurs tout à fait vrai. A ceci près que tous les candidats, lui compris, tentaient de bourrer les urnes. Bientôt, en panne de logorrhée et abandonnant toute décence, ils en vinrent aux mains, sous les encouragements de leurs épouses respectives. Trop occupés à se foutre sur la gueule, ils nous avaient laissés en plan, nous les militants, qui assis sur nos chaises en plastique, assistions impuissants à ce spectacle à la fois dérisoire et grotesque. J’aurai presque trouvé ça marrant de les voir s’étriper ainsi et perdre toute dignité d’eux-mêmes pour si peu, si ce n’eut été véritablement navrant sur le fond. Finalement, vaincu dans les urnes comme sur le « ring », la chemise défaite, les cheveux maintenant en bataille et l’œil légèrement poché, notre cacique avait ravalé sa fureur et sa fierté et avait mis les voiles, non sans nous assener une belle bordée d’insultes bien senties en guise d’adieu.

Cependant, de toute la soirée et quel que soit le candidat, des idées défendues par la motion, il n’avait pas une seconde été question. De dépit, en regagnant le parking, j’avais déchiré ma carte. Fin de ma vie militante.    

Depuis, de l’eau avait coulé sous les ponts. La gauche, celle dont nous nous réclamions et pour laquelle nous avions voté, était arrivée au pouvoir. Et comment dire ? Ce n’est pas que nous en attendions beaucoup… Mais quand même ! On peut dire qu’il nous avait surpris, le Président. Son prédécesseur, à force d’être systématiquement de l’avis de celui qui parle le plus fort, avait réussi à faire tellement bouger les lignes qu’il en avait éclaté son camp. Fraichement élu, et à notre insu, le nouveau locataire de l’Elysée allait lui aussi s’inscrire dans cette regrettable lignée. D’emblée, il avait brouillé les pistes. Tel Clovis converti au catholicisme, il avait fait du Libéralisme triomphant sa nouvelle religion. La finance c’est mon ennemi avait-il asséné pendant la campagne. Oui, mais ça, c’était avant. Sous son impulsion, et comme un seul homme, une large partie de la gauche se déclarait maintenant ouvertement libérale et « l’Entreprise » était devenue la nouvelle Saint Vierge. Jamais à cours de dialectique, Les socialo se disaient dorénavant social-démocrates, mais c’est bien connu le Libéralisme, surtout le plus virulent, avance toujours masqué. Que ce néo-libéralisme ne fabrique pas, contrairement aux idées reçues, de richesse, mais de l’hyper richesse (ce qui est loin d’être la même chose) ne semblait plus gêner grand monde chez ceux qui se voulaient les héritiers de Clemenceau ou Mendes-France.

Très vite, c’était donc devenu une évidence, nous allions devoir nous y faire : la gauche était désormais de droite. Tellement, que quatre ans après son arrivée au pouvoir, nous ne savions même plus ce que ça signifiait qu’être de gauche. La question avait-elle-même encore un sens ?  

En politique, l’arrivée massive des communicants avait transformé les idées, les programmes en storytelling. En gros, durant les campagnes, les candidats nous racontaient des histoires et cela tenait lieu de projets, lesquels étaient d’ailleurs de plus en plus vagues. Le problème, c’est que sous cette influence, à l’instar des Shadoks et des Gibis, ils s’étaient mis à tous penser la même chose et par conséquent, à raconter la même histoire. Le très populaire ministre de l’économie résumait cette nouvelle donne par cette sainte maxime qui faisait les gros titres des journaux : Seule, l’économie allait sauver le pays. Alléluia !!! 

La gauche s’était donc droitisée de plus en plus, tandis qu’une partie de la droite, voyant ces migrants politiques débarqués sur leur terre, avaient tenté de se radicaliser dans un réflexe identitaire. En vain ! Pour leur plus grand malheur, le premier ministre socialiste n’avait pas hésité à leur couper l’herbe sous le pied, et à force de n’avoir que l’ordre et l’économie à la bouche avait fini par se retrouver de facto à courir sur les pas du Front National, une catégorie où s’épuisait déjà l’ex-Président défait. Par un effet mécanique croquignolet, il se trouvait à présent que des hommes de droite, jadis réputé durs, se retrouvaient à être idéologiquement plus à gauche que la gauche gouvernementale. Laquelle faisait passer à l’assemblée des mesures libérales voire liberticides à la chaine à une représentation nationale qui avait majoritairement été élue pour faire le contraire !!!! On se serait cru chez Kafka voire dans un sketch de Raymond Devos, c’est selon.

Ce qu’il restait, justement, de la gauche véritable au palais Bourbon et qu’on avait surnommé, peut-être ironiquement, les Frondeurs avait adopté un régime alimentaire des plus spartiates où il était question d’avaler son chapeau, mais aussi des couleuvres de plus en plus grosses. On était, en quelque sorte, passé de Jaurès à Rocco Siffredi et de la lutte des classes à Gorges Profonde.  

Quant à la droite, force est d’avouer qu’elle était KO debout, et titubait sur ses bases. Elle était comme une maman catho venant de passer une nuit torride avec une bande de Harders déchainés. Pensez donc, même dans ses pires fantasmes, elle n’aurait osé aller aussi loin. Comment pouvait-elle être contre des mesures qui dépassaient ses espérances les plus dingues tout en n’ayant pas d’être l’air pour ?

Quant à nous, autour de la table, nous calions sévère : qu’est-ce qu’être de gauche aujourd’hui ? Personne ne semblait avoir la réponse. Pire ! Tout le monde, et au premier chef la gauche elle-même, s’en foutait. Est-ce que pour être moderne, il fallait jeter avec l’eau du bain nos valeurs républicaines et progressistes ? Devions-nous fouler aux pieds l’héritage idéologique et les combats de nos anciens, pour être dans le coup ? L’amélioration de la  condition humaine, notamment chez les plus défavorisés, était-elle passée à la colonne pertes et profits ? La rigueur, cette nouvelle inquisition qui ne disait pas son nom mais rognait les budgets, taillait à coup de serpes dans les effectifs, allait-elle vraiment nous sauver ? Nous sauver de quoi d’abord ? Des dettes bancaires, de la médiocrité politique ?  Pouvait-on faire de l’avidité, le véritable nom du libéralisme un modèle de société ? Car, au bout du bout, c’est bien de ça qu’il dont il était question. De ça et de rien d’autre.  

Ça en faisait un joli lot de questions à la con !

Et toujours pas l’once d’une réponse en vue.

Pour finir, je me suis demandé si, tous autour de la table, nous n’appartenions pas à un temps révolu. Celui des gamins issus de 68, qui avaient grandi et avaient aimé plus que tout, ces utopies de liberté, d’égalité de fraternité, portées, entre autres, par le Rock’n’roll et qui n’avaient pas capté que tout cela appartenait désormais au passé.

Alors, pour sauver le diner, je me suis levé, et ai mis un bon vieux Bowie sur la platine. Et tout le monde s’est brusquement détendu. La conversation a illico quitté ces sombres rivages pour nous en aller disséquer, comme nous aimions tant le faire, « Blackstar », la dernière œuvre du Thin White Duke, sortie la veille. Moins de dix heures plus tard, j’apprendrai sa mort.

Oui, pas de doute, une page était en train de se tourner. Nos héros, comme nos idéaux semblaient disparaitre un à un, rattrapés par les années, ce vent mauvais qui nous emporteraient tous.

Bon, pour Bowie, elles n’auraient pas pu attendre encore un peu ?