Je faisais une pause. C’était ma première journée de boulot depuis des mois. Je vendais des claviers dans un hypermarché de la région. Le job consistait à inciter les clients à acheter mes instruments en leur jouant au piano toutes sortes de choses allant des conneries qui passent à la télé mais font plaisir aux mômes, à de bonnes vieilles chansons des Beatles.  Quoiqu’il en soit, et même si vous adorez la musique, il arrive toujours un moment où vous avez envie de souffler un peu. Et donc, je faisais une pause. Il devait être dans les trois heures de l’après-midi en ce début novembre, et il n’y avait pas grand monde au rayon jouet où après avoir rêvé des plus grandes scènes du monde, j’avais échoué. Dans l’allée, il y avait un couple. Lui immense et tout maigre, le teint vitreux, elle petite, blonde décolorée, le visage dévasté par l’acné, engoncée dans un blouson noir qui ne la mettait pas en valeur. Tandis qu’elle rêvassait, son homme remplissait le caddie de bon cœur. Et vas-y le turbo guerrier spatial à 100 euros, la voiture de course télécommandée à bien plus encore, tout ce qu’il y avait de plus cher, de plus clinquant, atterrissaient sans délai dans le caddie. C’était un sacré Noël qui se préparait là. Un Noël qui sentait la fête, la vraie sans retenue et marquerait à jamais les esprits. Quand soudain, elle revint à elle et ne put réprimer un cri :

-          Mais qu'est-ce qui te prend ? Fit-elle visiblement catastrophée en découvrant son caddie plein à craquer de robots et autres merveilles électroniques. T’es pas un peu dingue ?

-          Bah ! Quoi !

-          Non, mais regarde ce que t’as pris. Y en a pour une fortune, t’es pas bien ?

-          Et alors, on s’en fout, ça fait plaisir aux gosses.

-          J’en doute pas, seulement faudrait que tu m’expliques comment tu vas payer tout ce bordel ? 

-          Avec la carte.

-          Et on bouffe comment après ?

-          Merde, tu fais chier, faut toujours que tu gâches tout.

-          Je gâche pas tout, j’essaye de nous maintenir à flot, c’est pas la même chose. On a que ça, des dettes. Si on mourait maintenant, il n’y a que les organismes de crédit qui se souviendraient de nous !

-          Rabat-joie !

-          Peut-être, en tous les cas, toi, tu ferais mieux de lever un peu le pied sur la picole.

-          Et pourquoi ça ? Parce que là, je ne vois pas le rapport.

-          Tu ne vois pas le rapport ? Mais t’es en train de perdre la boule, mon pauv' vieux ! Des fois, j’ai l’impression que tu rends plus compte de ce que tu fais ! Non, mais regarde le caddie ! Regarde ! On dirait que t’as gagné au loto ! Je sais que ça part d’un bon sentiment. Seulement, faut que t’arrêtes de vouloir jouer les grands seigneurs. T’es pas de taille… T’es gentil, mais… T’es pas de taille. Tu sais, ça nous ferait vraiment du bien si tu pouvais rentrer à la maison, de temps en temps, sans tenir une cuite de tous les diables. On pourrait peut-être se retrouver un peu tous les deux.

 

Il redressa alors sa longue carcasse, sorti ses mains de ses poches puis il la regarda droit dans les yeux et lui dit : 

     -   Parce que, franchement, tu crois que si je buvais pas, on serait encore ensemble !