Ils ont sonné à ma porte un mardi après-midi. Ils étaient deux. Lui, la quarantaine fatiguée, les tempes grisonnantes, les joues flasques qui semblaient glisser imperceptiblement le long de son visage. Une bonne vieille coupe en brosse, une petite sacoche en cuir et un costard bon marché avec un pantalon à l’ourlet trop court achevaient de lui donner cet aspect austère, censé incarner le sérieux et une probité certaine. L’autre était une jeunesse. Enfin, je veux dire qu’elle n’avait pas plus d’une vingtaine d’années. Car, vu son look, il y avait fort à parier qu’elle ne saurait jamais ce que c’était la jeunesse. Elle était petite avec des lèvres fines qui laissaient à peine deviner un sourire timide et un rien contrit. Ces cheveux, légèrement gras et coupés en carré, surmontaient un front court où trônaient d’épais sourcils que ne parvenaient pas à masquer d’imposantes lunettes en écaille. Elle avait le teint d’une pâleur extrême tout juste rehaussée par une nuée de rougeurs acnéiques. Mais surtout, elle portait des fringues que lui aurait enviées ma grand-mère. Un peu en retrait, elle arborait cet air emprunté et gauche des filles qui n’ont pas encore vu le loup et à qui ce n’était pas prêt d’arriver. D’un coup d’œil, je sus donc à qui j’avais affaire : Des témoins de Jéhovah. Avec une touche pareille, il n’y avait pas d’erreur possible. J’aurais pu jouer les absents, mais voilà, j’avais ouvert la porte trop vite. Maintenant, nous étions face à face et j’allais devoir me taper leurs boniments, avant de trouver un moyen de les éconduire.

-          Bonjour, fit l’homme d’une voix forte et volontaire, voulez-vous rencontrer Dieu ?

-          C’est déjà fait, m’entendis-je lui répondre sans un temps mort.

Leurs yeux s’étaient écarquillés de concert. Ils ne purent s’empêcher d’échanger un sourire complice. Etait-ce de l’étonnement ou avaient-ils trouvé chez moi un écho à leur discours ?

-          Vous avez rencontré Dieu ?

-          Pour sûr.

-          Vous avez eu une révélation, questionna-t-il laissant filtrer une soudaine excitation tangible.

-          C’est un peu ça, oui. Mais c’est pas ce qu’on pense.

-          Dieu n’est jamais ce qu’on pense.

-          Ça, c’est une vérité, lui répondis-je en entrant dans son jeu, c’est juste que je ne m’attendais pas à ce qu’il soit noir.

-          Noir ? Lâcha la pucelle interloquée.

-          Parfaitement noir, Mademoiselle. Oui, je vous l’affirme Dieu est noir. Et ce n’est pas tout. Dieu est gaucher.

-          Pourquoi gaucher ? Reprit l’homme.

-          J’en sais rien. Mais c’est un fait. Dieu est noir et gaucher.

Je les sentais, à présent, tous les deux au bord du chaos. D’accord, on les avait dressés comme des chiens savants pour répondre à toutes sortes de questions ou d’allégations, mais là, je les prenais quand même par surprise.

-          Mais ce n’est pas ce que nous dit la bible, renchérit la demoiselle.

-          Alors oubliez ce qui est écrit là-dedans ! D’ailleurs, à ma connaissance il est inscrit nulle part que Dieu est un blanc-bec.

-          Enfin, je veux dire… Bredouilla l’homme cherchant des mots qui ne lui venait pas.

-          Dieu est noir et gaucher, mais ce n’est pas fini. Dieu est mort accidentellement le 18 septembre 1970.

-          Quoi ? Comment ?

-          Oui, Dieu jouait de la guitare et il s’appelait Jimi Hendrix. Vous n’étiez pas au courant ? 

Là-dessus, je les saluais sans attendre leur réaction et retournais vaquer à mes occupations. Plus tard dans la journée, alors que j’écoutais « Castle» pour la quatrième fois d’affilée je me suis dit que, finalement, je n’avais peut-être pas tant déconné que ça. En tous les cas, pour ma part, j’aimerai bien que le paradis ressemble à un titre d’Hendrix. Lascif, puissant et diablement excitant.