J’ai toujours nourri une sorte fascination, assez tordue j’en conviens, pour les sales cons. Enfin, je veux dire les GROS cons, les vrais connards fiers d’eux-mêmes pour cela, nimbés dans leurs certitudes minables. Oui, j'avoue une inclinaison un rien perverse pour tous ces fiers-à-bras toujours prêts à en remontrer aux autres, ces redresseurs de torts à la petite semaine persuadés d’être vitaux à la société, imbus de leurs maigres prérogatives de chefaillons de bas étage, ces psychorigides du plus bel effet, ces monuments sur pattes de la connerie humaine, banale et tristement ordinaire. C'était des mecs qui n’allaient nulle part, en étaient parfaitement conscients et avaient décidé de faire chier leur monde, histoire de lui faire payer comptant leur propre défaite.

 

   Et s’il y a bien une corporation où ce genre d’individus pullule, sans vouloir évidemment généraliser, c’est bien celle des policiers municipaux. Au village, nous en avions un spécimen exceptionnel. Pour tout dire, il aurait aisément pu servir de mètre-étalon. Pendant des décennies, il n’avait été qu’un garde champêtre de campagne surtout préposé aux bistrots du coin. Mais voilà qu’en fin de carrière, il avait subitement été promu policier municipal sous l’impulsion du nouveau maire de la commune qui entendait par-là lutter contre la délinquance, rassurer les citoyens et augmenter les impôts locaux. On lui avait même donné un adjoint à sa mesure : Le fils du menuisier dont même son père ne savait que faire, mais qui était fort influent au conseil municipal. C’était là une bien belle équipe pour faire régner l’ordre et la loi : Un poivrot et un crétin ignare qui savait à peine écrire son nom et dont les rapports font encore rirent les secrétaires de la mairie ! Mais passant outre le qu’en-dira-t-on, notre ex garde-champêtre bombait le torse et faisait le beau, les jours de marché dans son uniforme neuf qui se mariait si bien à son teint rougeaud. Bien sûr, dans sa tête, il devait se prendre pour une espèce de flic américain, défenseur de la veuve et de l’orphelin. Certaines mauvaises langues l’avaient d’ailleurs surnommé le Shérif. Mais il officiait en Provence et sa voiture de service était une petite Fiat achetée d’occasion sur laquelle, à la va-vite, on avait collé de travers, ça ne s’invente pas, l’inscription police municipale.

 

  C’est le jour d’été où le tour de France passa au village que notre homme connut son heure de gloire. Une gloriole à la hauteur du personnage. Depuis le lever du soleil, il s’agitait sur la place, repoussant sèchement les badauds derrière les barrières. Il s’agissait de ne pas se laisser déborder, n’est-ce pas, par la foule des curieux qui voulaient voir de près les toxicomanes multicolores à roulettes . Ainsi donc, vers onze heures, on annonça le début de la caravane du tour. Ayant finement préparé son coup, notre homme prit place sur le passage clouté dans le virage au centre de la place, d’où tout le village pouvait le voir. On aurait dit un paon faisant la roue. Il en rajoutait à mort dans des poses qu’il avait dû voir dans des séries d’outre-Atlantique. Casquettes à ras des yeux, eux-mêmes à l’abri derrière de fausses Ray-ban achetées chez le libraire, l’air réprobateur, il surjouait le dur qui a tout vu, agitant frénétiquement son bâton au passage des convois publicitaires qui précèdent les coureurs. Il y avait là, au bord de la rue, à l’ombre des épais platanes, tout un groupe de mamies devant les quelles il ne manquait pas de parader. Mais aussi la bijoutière, une bonne bourgeoise toute excitée qui poussait de grands cris hystériques et se ruait comme la misère sur le monde sur toutes les merdes publicitaires à deux balles qu’on balançait par poignées à la foule avide. Le shérif, lui, n’avait cure de ces modestes présents. Il veillait au grain, campé sur son passage clouté et saluait d’un geste martial, tête haute et port altier, chaque passage des gendarmes ou des motards, comme s’il était l’un des leurs, lui l’ancien garde-champêtre. Les pandores eurent vite fait de calculer le bonhomme et se mirent à multiplier les passages pour se foutre copieusement de sa gueule. Mais lui, il jubilait et ne fut pas loin de tutoyer Dieu quand le peloton passa devant lui escorté par les caméras de la télé.

   Malheureusement, les bonnes choses ont une fin et au regard de son âge, on lui octroya bientôt un remplaçant qu’il fut chargé de former. Depuis un moment, les jeunes du village, sur leurs scooters, se payaient sa tête sans retenue et il décida de frapper un grand coup, histoire de montrer aux pubères qui était le patron en ville. C’était un après-midi, à la fin du printemps, sur la route du lac. L’alcool du midi flottait encore dans ses veines quand il aperçut les mômes sans casques, clopes au bec sur leurs pétrolettes. Voulant impressionner durablement son nouvel acolyte, il laissa passer les jeunes qui venaient en sens inverse et là, tel Starsky et Hutch, il tira net le frein à la main de la Fiat. Mais au lieu d’un demi-tour fumant, la voiture continua sa course folle dans le fossé où elle fit un tonneau complet, pulvérisant outre le toit, la rampe de gyrophares qui faisait sa fierté. C’en fut trop pour l’estomac du shérif qui décida illico de protester en renvoyant sur les genoux du malheureux adjoint, tout ce qu’il contenait. Ainsi s’acheva dans un champ de tomates, la carrière du shérif. A suite de cela, il fut mis en retraite et s’avina définitivement. Mais au village, Il a fait involontairement don d’une expression qui est restée dans l’air dès lors qu’un ahuri montre l’étendue de son talent :

Hé dis donc, peuchère, tu l'as vu celui-là, il est con comme un flic municipal !