-          J’aimerai bien savoir ce qui vous pousse à écrire ? Me demanda-t-il soudain sur un ton vaguement condescendant alors que nous arrivions au dessert.

 

Mais franchement, que voulait-il que je réponde à une question pareille ? C’était bien là, la palme d’or des questions à la con, non ? Qu’est-ce qui pouvait bien me pousser à écrire ? Eh bien, je vais vous dire, je n’en savais rien ! Et d’ailleurs, pour être tout à fait honnête, je m’en foutais. Jamais cette question ne m’avait effleuré. C’était comme ça et il en avait toujours été ainsi. De mon point de vue, il n’y avait pas grand-chose d’autre à en dire. Point à la ligne.

Seulement, ce type était un coriace, pas le genre à lâcher l’affaire et à l’autre bout de la table, Monsieur attendait fermement sa réponse, essuyant son front dégarni avec un mouchoir brodé à ses initiales. Il me tendait son plus beau sourire carnassier, toutes dents dehors, ravi de me voir ainsi sécher. Ses yeux, exorbités par l’alcool, vibraient d’un intense plaisir. Un plaisir de minus. De comptable. Assis en face de moi, il avait déjà passé une large partie du repas à me narrer, dans les détails, ses exploits de bureau ou comment il améliorait le rendement des feignants qu’on lui donnait à diriger. Faisant preuve d’une abnégation d’usage, alors que je brûlais de lui rentrer dans le lard, je me demandais comment ma sœur avait pu nous inviter conjointement. Ce type était le mari d’une de ses amies et chaque pore de sa peau transpirait sa morgue de cadre sup, imbu de lui-même jusqu’à l’extase. C’était un pyromane de salon, un blanc-bec trentenaire vouant au genre humain qui n’était pas de sa caste, un mépris magnifique qui faisait partie intégrante de sa fonction et de sa condition.

 

À intervalles réguliers, il se raclait nerveusement la gorge comme on jette de l’huile sur le feu. Je suis à peu près certain qu’il s’attendait de ma part à une saillie pseudo-philosophique qui lui donnerait l’occasion d’étaler sa culture. C’était l’usage ces temps derniers dans les dîners en ville. Encore un peu et il nous brandirait Houellebecq, Angot, plus quelques autres encore dont le dernier Goncourt, peut-être, avant d’enchaîner aussi sec sur Lacan et consorts. Il érigerait en vérités absolues, des opinions toutes faites, piquées dans les journaux, ou plus simplement dans n’importe quel talk-show du soir. En fait, ce mec se foutait éperdument des raisons pour lesquelles j’écrivais. Tout ce qui l’intéressait, c’était de nous en foutre plein la gueule. Il voulait juste nous prouver qu’il valait mieux que nous et que moi, en particulier, l’écrivain de banlieue qui survivait au RMI. En vérité, il était seul sur son nuage. Il me faisait penser à ces strip-teaseuses isolées dans leur cabine. Oui, Monsieur nous tapait une bonne séance de peep-show, de branlette mentale non simulée, exhibant sans vergogne les attributs gonflés de sa réussite sociale, pour masquer que derrière c’était la pampa, le vide sidéral. Mais pour l’heure, il jubilait comme un dingue et à n’en pas douter, demain au bureau, tout le monde saurait qu’il s’était payé un écrivain. Un tout-petit, un pas connu, mais un écrivain quand même.

-          Pourquoi, j’écris ? Bah, j’en sais rien ! Ai-je fini par répondre . Peut-être, pour être sûr de ne pas te ressembler, mon petit gars !

 

     Je vais vous dire, je crois que je n’aurais pas pu faire pire. Cette dernière remarque lui avait cinglé au visage comme un coup de fouet et l’avait ramené à la dure réalité. En une fraction de seconde, ma pauvre sœur était devenue livide. Coutumière de mes débordements et dérapages légendaires, elle se demandait ce que j’allais encore bien pouvoir inventer. Mais il n’y avait rien à ajouter. Nous appartenions à deux mondes qui n’étaient pas prêts de se rencontrer. Voilà, j’avais mon compte de cadre sup pour ce soir, aussi me suis-je éclipsé sans tarder. Pour me détendre un peu, j’ai pris par la forêt. Rien de tel qu’une petite virée en solitaire pour me remettre les idées en place. Mon antique Opel Break ronronnait tranquille tandis que Brian Setzer nous faisait son numéro à la radio. En fait, je me laissais doucement aller à rêvasser, filant plein tube sur une route déserte de mon Texas imaginaire, au volant d’une fulgurante Ford Mustang GT 500 millésime 1968. Tiens, en voilà une bonne réponse à sa question !

-          Pourquoi tu écris ?

-          Bah ! pour me payer une Ford Mustang !