Tu devrais renouer avec toi-même.

Elle avait dit cela avec son aplomb habituel. Nous venions juste de faire l’amour dans un hôtel bon marché à la périphérie de la ville. Ordinairement, je suis plutôt détendu après. Mais là, il faut avouer que ma mauvaise humeur ne m’avait pas lâché. J’avais beau jouer le mec qui allait bien, qui prend tout à la légère, je partais en vrille, cela ne faisait aucun doute. Je pouvais en rajouter autant que je voulais, les femmes ne se laissent généralement pas abuser par ce genre de stratagème facile. Une chose néanmoins m’avait surpris. Cloué même comme un uppercut. C’était la deuxième fois en deux jours que l’on me le disait. Bon dieu, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien entendre par renouer avec moi-même ?

 

Inutile de tourner autour de pot, cette question me tarauda l’esprit le reste de la soirée. Renouer avec moi-même ? Mais comment avais-je pu me laisser filer ? Comment avais-je pu me perdre de vue sans même m’en rendre compte alors je me prenais pour un forcené de l’introspection ? C’était vraiment dingue. Je voyais cette fille, quoi ? Trois, quatre fois dans le mois et nous passions les trois quarts de notre temps commun au lit. Et voilà que d’instinct, elle savait ce qu’il fallait faire. Sa phrase avait été nette et tranchante tandis qu’elle s’allumait une cigarette, assise nue sur le lit. Son verdict était sans appel et il y avait fort à parier qu’elle ait raison sur toute la ligne. Depuis bien des lunes déjà, je ne me tenais pas en haute estime. Trop d’échecs sans doute, de mauvais choix, d’atermoiements. À l’heure où tous étaient installés, j’en étais à vivre d’expédients, de combines à la petite semaine. Bouffé, dévoré de l’intérieur par mes démons. Ecrire. Toujours et encore. Jusqu’à l’épuisement, pour m’anéantir. Combien de fois cela avait-il été mon lot ? Des dizaines, des centaines de nuits. Je pensais qu’avec l’âge, les choses se calmeraient. Et c’est précisément le contraire qui se passait. Licencié, rejeté, blessé, vaincu, mais toujours la plume à la main. Quel con ! Et quand je pense que certains m’enviaient ! Tu es si libre, mon vieux... Putain ! Je vais vous dire : elle est diablement chère payée la liberté. Au fond, je n’avais pas le choix. J’avais perdu trop de temps à essayer de prouver des choses qui n’étaient pas pour moi et m’avaient plongé dans un désarroi dont seul écrire me faisait sortir. Pas totalement en réalité. Suffisamment cependant, pour trouver la force de continuer. Le reste de ma vie était à l’avenant. Je me noyais entre des bras trop frileux pour m’étreindre plus d’une heure à la fois. Vite fait. À la sauvette avant de regagner ce confort bourgeois que j’avais envié toute ma vie et qui finissait par me faire horreur.

 

Renouer avec moi-même ? Baisser un peu la garde. Retrouver un zeste d’insouciance, de légèreté. Facile à dire en vérité. Le fardeau était si lourd à porter. Déjà, elle s’était rhabillée et filait dans la nuit froide de janvier. Bientôt avec ce même aplomb, elle mentirait à son mari. Lequel ne manquerait pas de se foutre de ma gueule dés que l’occasion s’en présenterait : Alors, vieux, toujours pas de bouquin de vendu ?

Son mépris me requinquerait. Au fond, je vivais ce que je voulais ce qui n’était pas son cas. C’était juste une mauvaise passe. Une de plus. Une qui durait depuis bientôt cinq putains de longues années. Et quand bien même cela n’en fut pas une, je pourrais crever avec l’esprit en paix. C’est vrai, j’en bavais plus que je ne pouvais l’avouer décemment. Mais j’aurais fait ce que j’avais à faire de mes jours. Qui parmi eux pouvait en dire autant ?

 

Seulement, d’ici là, je ne voyais pas d’autres issues. Vivre vite et fort. Voilà ce dont j’avais besoin pour renouer avec moi-même. Je ne me reconnaissais plus dans mon époque, voilà tout. Je ne rêvais pas de sécurité, de stars préfabriquées qui pillaient sans vergogne nos codes, de consommation frénétique, de média en rut, de religion, de guerres au nom d’idéaux dégueulasses. J’ai mis Sticky Fingers des Stones, lu quelques pages de Fante, de Bukowsky. Et la vérité, la mienne, celle qui m’était propre était toujours là. Ce n’était pas une vérité issue du marketing, ni de la pub. Elle avait de la gueule, de la classe. Elle hurlait comme le V8 d’une Mustang 68 ou un riff des Clash. Ma vérité n’était pas bien loin. Mais cela faisait du bien quand elle revenait.