Depuis quelques jours déjà, une sensation de manque m’étreignait sans que je sache pourquoi. Un manque prégnant d’une violence inouïe, un manque incontrôlable qui bousillait, laminait littéralement mes journées. Je tournais en boucle sur cette douleur venue d’on ne sait où, qui me vrillait l’esprit sans en saisir formellement la teneur. Ça vient de ton enfance, m’assurait Marie ma compagne cependant que je demeurais assez dubitatif sur le sujet.

À vrai dire, j’opérais un retour en force au trente-sixième dessous alors même que ma situation ne semblait plus si désespérée. Je venais de vendre un de mes livres à très grand éditeur parisien et on venait de m’en commander deux autres. Nul doute donc que dans les semaines à venir ma situation financière allait sensiblement s’améliorer. Bon, pas de quoi flamber quand même, mais néanmoins de quoi voir venir quelques mois. Autant dire une éternité pour moi. Pourtant, allez savoir pourquoi, je me traînais un cafard de tous les diables. Je ressassais, je recyclais à tour de bras mes vieilles névroses jusqu’à l’overdose comme si mon esprit peinait à passer outre ce vieux linceul pourri de souffrance, cette couronne d’épines à la con qui m’empoisonnait l’existence depuis l’adolescence. D’accord, j’en avais bavé bien plus que ma dose, mais j’étais toujours debout. Salement cabossé, mais toujours debout. Et je ne n’étais pas le genre de type qui se lamentait sur son sort ou incriminait le destin pour tenter de justifier errances et déroutes. Non, moi je savais parfaitement à quoi m’en tenir. J’avais fait un choix. Un putain de choix douloureux, mais il était mien : je m’étais accroché comme un dingue, j’avais serré les poings jusqu’au sang pour en arriver là. Maintenant, j’étais un écrivain publié, j’avais pignon sur rue. Il y avait eu des articles sur moi dans des journaux nationaux, je passais à la radio, et je vous accorde que c’est dérisoire, cependant cela avait suffi pour faire considérablement évoluer mon statut au sein même de la société et de mon entourage. Je n’avais toujours pas un rond en poche, mais c’en était fini des quolibets et des railleries familiales : pour la première fois de toute ma vie, j’avais la nette impression d’être à ma place. Celle vers laquelle je tendais plus ou moins inconsciemment depuis que j’étais môme.

Restait à rendre plus tolérable cette douleur insensée qui m’habitait et avec laquelle je pressentais que je n’étais pas prêt d’en finir. C’est dingue mais à la longue, elle avait vraiment fini par faire partie intégrante de ce j’étais. Surtout ces dernières années où la fréquentation intensive de la précarité et de toutes les merdes qui lui servent d’escorte avait renforcé son emprise sur moi. J’avais mille fois rêvé de mettre un terme définitif à ce cauchemar. Pas par lâcheté, ni par faiblesse plutôt par fatigue, pour que la souffrance s’arrête. Seulement, comme je l’ai déjà dit à maintes reprises, le suicide n’était pas mon créneau. Quitte à plier bagage, je voulais être sûr et certain d’avoir brûlé tout ce qui avait pu l’être. À défaut de se débarrasser de cet état plus ou moins dépressif, éviter qu’il ne me mette K.O sans raison à la moindre baisse de régime serait déjà un progrès énorme.

       Donc, j’étais de nouveau au plus mal sans vraiment comprendre pourquoi. La journée entière avait semblé durer mille ans. Une vraie journée de merde : pluvieuse, automnale, grise jusqu’au fin fond de l’âme. Je n’avais quasiment pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures, ne dormant que par bribes, ici ou là, quelques heures d’un sommeil nerveux, infect et cauchemardeux. J’étais allé à Paris en désespoir de cause, dîner avec quelques amis et rentrais par le dernier train, un peu éméché. Pas assez cependant pour semer totalement ce trouble latent qui m’étreignait. J’allais nonchalamment dans l’allée de la gare, mon MP3 crachant le dernier album de CULT « Born into this » quand il a surgi brusquement d’un hall. Bon Dieu, je me suis demandé ce qu’il me voulait. Il devait bien faire une demi-tête de plus que moi, mais son allure était frêle et ses mains osseuses. L’une d’elle, la droite, tenait un petit revolver ridicule, probablement un. 7.65, qu’elle brandissait nerveusement.

-          Hé toi, connard, vas-y vides tes poches. Vas-y speede-toi, file-moi tout ce que t’as et y t’arrivera rien, me lança-t-il d’une voix qu’il voulait le plus assurée possible.

 

Son regard était voilé, sa tronche parsemée de profondes traces acnéiques et ses cheveux hirsutes n’avaient pas dû croiser de shampoing depuis des lunes, tandis qu’il tentait d’être menaçant dans son blouson taché de rapper trop grand pour lui et son air tremblotant de toxico à la petite semaine. 

-          Va te faire mettre, me suis-je entendu lui répondre sans réaliser vraiment.

-          T’es dingue ou quoi. Putain, tu vois pas qu’c’est un vrai c’flingue.

-          Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?

-          Mais… mais j’pourrais te descendre, a-t-il repris visiblement interloqué.

-          Bah, vas-y mec te gène pas, continuais-je soudain pris d’une brutale frénésie jusqu'au-boutiste. Vas-y, mais s’il te plait ne me rate pas.

-          C’est quoi c’plan ? Eh, tu tiens pas à la vie ou quoi ?

-          Et toi, petit con, t’y tiens à la vie ? Comment veux-tu que j’y tienne moi à la vie, alors qu’elle me force à me colleter avec des minables de ton espèce, ajoutais-je de plus en plus rageur. 

 

J’ai bien senti qu’il était dépassé par les événements, qu’il paniquait en brandissant son flingue ridicule à bout de bras cependant que la colère me prenait. Il y eut, une fraction de seconde, comme un flottement dans l’air. En temps ordinaire, j’aurais naturellement calmé le jeu. Seulement d’un coup, sans réfléchir, j’eus un geste inconsidéré. Alors qu’il s’approchait un peu trop de moi, ce fut comme un instinct, un état second. J’arrachais le flingue de sa main et l’instant d’après, alors même que l’idée n’avait pas encore atteint mon cerveau, je lui collais la crosse en pleine gueule. Ce fut comme si toute la colère, la rage qui stagnait en moi et bousillait tout sur son passage, comme si elle se libérait d’un seul tenant. Je le frappais comme un damné, sans rien contrôler. J’étais le spectateur impuissant de ma propre bestialité. Il geignait comme une bête blessée maintenant qu’il était à terre, mais je continuais à lui balancer des coups de lattes en rafales, pour lui faire mal, pour qu’il en chie. Putain, j’étais dans une rage de tueur, je voulais aller jusqu’au bout de la curée, je voulais mon lot de victime expiatoire. Le pauvre gars était à présent blotti en position du fœtus dans un coin du bâtiment, à encaisser comptant ma fureur. Soudain, il a hurlé : Pitié ! Pitié ! Et ce fut comme un électrochoc. Je me suis arrêté net. Mon esprit venait de reprendre les commandes.  Je titubais, ivre de ma propre violence. Dans ma main qui pissait le sang, j’ai vu que le flingue était cassé. Ce n’était qu’une vulgaire arme d’alarme, comme on trouve un peu partout. Je l’ai balancé par-dessus une haie. Et là, j’ai senti le vide me prendre, m’aspirer. Un vide, une détresse abyssale. Mes mains puis mon corps tout entier s’étaient mis à trembler comme une feuille. Merde, qu’est-ce qui m’arrivait ? Comment avais-je pu péter les plombs de la sorte ? Je me suis senti minable comme jamais. Plus bas que terre. Un pauvre con incapable de se dominer, voilà ce que j’étais. Ah ! Il était beau à voir, le gratte-papier. Je n’ignorais pas que toute l’énergie qu’il y avait en moi, ce moteur qui me permettait de tenir le choc, cette énergie quand elle tournait en rond, pouvait devenir extrêmement destructrice. Plus jeune, j’en avais fait l’amère expérience et cela avait failli me coûter cher. Seulement, je croyais que j’avais fini avec les années par dominer la bête. Je venais de comprendre qu’il n’en était rien.

Le toxico s’est relevé comme il a pu. Puis, il a disparu dans la nuit en m’insultant de loin. Peu importait, à cet instant, plus rien ne pouvait m’atteindre. J’étais en apesanteur, en lévitation.  Je voulais m’absoudre de cet enfer. Je suis rentré tant bien que mal à la maison. En pleine descente, dans un vertige à nul autre pareil. Seul dans le noir du salon, allongé par terre. J’étais prêt à mourir.

    Mais Marie s’est levée. Elle m’a trouvé là, pâle comme si j’avais vu une apparition. Elle a poussé un cri quand elle a vu ma main pleine de sang qui commençait à sécher.

-          Qu’est-ce qui t’est arrivé ? m’a-t-elle demandé en me serrant très fort contre elle.

    Je n’ai rien dit. Pas tout de suite. Je n’en avais pas la force. Alors, doucement, très doucement, elle a passé sa main dans mes cheveux, posé ses lèvres sur mon front et j’ai su qu’elle m’aimait encore assez pour m’arracher à mes ténèbres.