Ali était chef cuistot dans un restaurant d’une de ces nombreuses enseignes qui bordent les hypermarchés aux limites de nos villes. Dans la cité, tout le monde le connaissait. Ali, c’était le mec de l’asso de quartier, un groupement de bénévoles qui tentait de venir en aide à chacun avec les moyens du bord. Le seul, le dernier lien social qui subsistait après que les services publics aient, un à un, lâché l’affaire. 

Tunisien d’origine mais élevé depuis son plus jeune âge en France, il était de fait un pur produit de la banlieue nord. A l’adolescence, comme beaucoup d’entre nous, il avait été tenté par l’appel de la rue et ses promesses bidon de vie facile. Seulement, la vie n’est jamais facile et Ali n’allait pas tarder l’apprendre à ses dépens. Aîné de sa fratrie, il essuya les plâtres, bâcla sa scolarité et se retrouva bien vite à faire le con dans la cité pour des plus vieux, des plus durs pour qui il n’était qu’un larbin qu’ils éblouissaient à coup de frime, de costards, de berlines allemandes et de filles faussement faciles. Plutôt débrouillard de nature, il progressa assez vite, deala à peu près tout et n’importe quoi avant de se retrouver sur des coups de plus en plus gros. Son père fermait les yeux. Ça lui faisait mal mais avait-il vraiment le choix ? L’argent d’Ali, si sale qu’il fût, permettait enfin de boucler les fins de mois, de s’offrir un peu de ce superflu indispensable que son salaire ne permettait pas. Ali faisait le cador et paradait dans ses costumes bon marché, il gâtait sa mère, sa famille. Sa voie semblait alors toute tracée. Il allait avoir vingt ans et se croyait au sommet du monde. Seulement, c’était sans compter sur les impondérables de l’existence.

Le destin voulut qu’une méchante grippe intestinale le clouât au lit deux semaines durant, lui évitant ainsi de se faire piquer dans une sombre histoire de trafic qui dégénéra, laissant deux types sur le carreau. Néanmoins, membre à part entière de la bande, et reconnu comme tel par les forces de l’ordre qui les avaient à l’œil depuis un moment, Ali se retrouva, malgré son état encore faiblard, en garde à vue. Au terme d’un interrogatoire pour le moins musclé, simplement qualifié à l’époque de "poussé" par les fonctionnaires de Police, Ali crut sa dernière heure arrivée sous les questions qui pleuvaient en rafales. Encore en proie à de violents accès de fièvre, le  jeune lascar ne tint pas longtemps la distance et sombra dès la fin de la huitième heure dans un coma profond qui lui sauva probablement la vie. Les policiers expliquèrent qu’ils croyaient avoir à faire à un simulateur et on ne chercha pas plus loin. Faute de preuves, son casier étant par miracle vierge, l’affaire en resta là. Enfin, excepté le fait qu’il garda une peur panique de la police qui jamais ne l’abandonna.

     Cependant, force est d’avouer que ce fut pour lui comme un électrochoc. À sa sortie de l’hôpital, une seule personne l’attendait. Et ce n’était pas ses copains dont il était si fier. Non, ce n’était que son père.  Ce petit homme besogneux d’habitude si silencieux, si avare de paroles. Ce petit homme qu’il avait si souvent méprisé et raillé, ce petit homme lui ouvrit son cœur comme jamais il ne l’avait fait auparavant et comme jamais, il ne le fit ensuite. Une nuit durant, il lui parla avec ses mots simples et forts. Des mots chargés de valeurs qu’il n’aurait pas imaginé dans la bouche de son père. Cette nuit-là, Ali prit conscience à quel point il était à côté de la plaque. Il se croyait seigneur sur le toit du monde, mais il n’était qu’un minable à la cave avec un futur en peau de chagrin. Il n’était pas de l’acier dont on fait les malfrats, les vrais. Ce qui l’avait ébloui n’était rien d’autre que de la posture, du désespoir ultime camouflé sous une attitude à la con dont le but n’était finalement que de sauver les apparences et peut-être, d’une certaine manière, de rendre la réalité un peu plus supportable. Derrière, la vérité faisait autrement plus mal : personne n’aime avoir conscience de l’échec qui vous colle à la tripe, personne n’aime aller en taule, personne n’aime se faire dérouiller par les flics. Le pseudo-code d’honneur de la racaille, la loi du silence, tout ce qu’il tenait pour cool n’était que de l’esbroufe. Quand les condés faisaient vraiment monter la pression, presque tout le monde se couchait. C’était ainsi. Le reste n’était que légende. Ali venait d’avoir un aperçut cinglant du revers de la médaille et, étrangement, elle lui semblait à présent nettement moins brillante.

     De retour dans la rue, sans attendre, Ali tourna le dos à son ancienne vie. Et ce ne fut pas le plus aisé. Il lui fallut souvent serrer les dents, car il s’en trouvait toujours un pour se foutre de sa gueule tandis qu’au sein de la cité, son crédit s’écroulait de jour en jour. Tant est si bien, que rapidement la situation ne fut plus tenable. Il fallait couper le cordon. Aussi s’exila-t-il un moment dans le sud chez un oncle où il suivit, par hasard, un stage de cuisine, pas vraiment par goût, mais juste parce qu’il y avait de la place immédiatement.

    Depuis ce moment, Ali avait vu, un à un, ses potes tombés. La taule, le chômage, la défonce, la dérive, le RMI, la rue, le chaos, des existences explosées en plein vol, voilà ce qui attendait derrière le miroir aux alouettes. Et chaque jour un peu plus, Ali remerciait le ciel de s’en être tiré à si bon compte. D’accord, il n’était pas riche, d’accord, il n’avait quitté sa cité que pour une autre cité, mais, il était libre et ne devait rien à personne. Avec le temps, il s’était dit qu’il ne pouvait pas rester inactif. Il ne voulait pas que les jeunes dérouillent comme ceux de sa génération. Ainsi qu’il l’avait fait avec ses frères et sœurs, il les encourageait sans cesse, en toute occasion, à faire des études. Vous voulez vous tirer de la cité, les mecs ? Eh bien, c’est pas dur, y a qu’une porte de sortie, une seule : Les études. Voilà le message qu’il martelait en permanence au sein de son association de quartier depuis des années et des années. Et peut-être bien que chez certains, cela avait fini par faire son effet.

   En attendant, ça faisait des mois qu’il voyait une bande de jeune qui zonait là, du matin jusque très tard dans la nuit. Ces gamins entre quinze et dix-huit ans, il les connaissait tous de longue date. C’était les fils des voisins, des amis. Il les avait vus grandir puis perdre pied peu à peu. Il savait qu’ils étaient au bord du précipice. Comme il avait besoin de plusieurs commis au restaurant, il leur proposa le job, à tout hasard : 

-         Eh les gars, ça vous dirait de bosser pour moi ? 

-         Bah ouais, ça dépend pour quoi faire. 

-         Ça, c’est pas un poste à responsabilités, mais c’est un boulot honnête. 

-         Faut faire quoi ? 

-         Commis.  

-         Commis ? 

-        Ouais, commis avec moi, dans ma cuisine. Vous savez, c’est bien pour démarrer. Ok, c’est dur, parfois ingrat, faut se lever tôt, mais c’est payé un peu plus de mille euros.  

-         Mille euros… Par semaine ? 

-         Non, par mois évidemment.  

-         Par mois ????  

-        Hé ! Ali, j’savais pas que t’étais un comique. La vie de ma reum, tu d’vrais demander à Jamel Debbouze qui t’engage. Sans dec, Man !  

-         Ouais, renchérit le plus petit de la bande dans un éclat de rire, tu d’vrais plus zoner dans ta cuisine. T’es le roi des boute-en-train, la vérité ! 

-         Ali, qu’est-ce tu veux qu’on foute avec mille euros ? C’est pas avec ça qu’on pourra se prendre un appart !!!! 

-         Hé ! Tu sais quoi Man ? Mille euros, je me les goinfre en moins d’une journée, si j’ai le bon matos.  

-         Et en liquide, net d’impôt. 

-         Qu’est-ce tu veux de mieux, Man ? En plus, moi, j’aime pas m’lever de bonne heure. 

-         Je suis d’accord avec vous les gars, mais voyez les choses en face : C’est un vrai boulot honnête. Vous verrez que c’est important l’honnêteté dans la vie.  

-         Arrête ton cinoche, Ali. On n’est pas sur TF1. J’vais t’dire ta vie là, on n’en veut pas. C’est pas pour nous. Ça vaut que dalle. Nos parents étaient honnêtes et regarde où ça les a menés.

 

Ali était resté sans voix. De toute façon, que pouvait-il répondre à cela ? Ce n’était rien que des conneries et Ali était mieux placé quiconque pour le savoir. Il aurait pu encore leur faire un sermon de plus. Seulement, il leur en avait déjà trop fait. Ses mots semblaient brusquement usés, dépassés, lessivés par des années de misère permanente, par le sentiment d’oppression diffus qui émanait de ces immeubles gris comme la pluie, de ces cages d’escaliers taguées comme dévastées par des guerres larvées, urbaines, silencieuses, des guérillas de solitude, d’abandon et de désespoir pour toute une population bigarrée venue des quatre coins de la planète, une population sans véritables repères, pas vraiment d’ici, mais plus vraiment d’ailleurs, non plus.  C'était un peuple apatride relégué dans des cités ghettos que des politiciens sans scrupules stigmatisaient à loisir pour servir leurs ambitions et flatter de la croupe un électorat entretenu dans la peur qui rechignait à se taper les basses œuvres, mais aspirait à garder pour lui les meilleures parts du gâteau. Oui, Ali savait que ces arguments ne pèseraient pas lourd dans la balance. Qu’ils n’entameraient en rien la volonté de ces gamins d’en découdre avec la société, de biaiser le système . Ils aimaient jouer les caïds du bizness et rouler des mécaniques. Comme lui jadis. Cela leur donnait de l’importance, cela leur donnait l’illusion grisante d’exister. L’espoir, le futur, les lendemains qui chantent ou pas d’ailleurs, ces jeunes s’en foutaient comme de leur premier joint. Eux, ce qu’ils voulaient, c’était du présent. Un présent immédiat et digne d’intérêt. Que les dés soient pipés, que ce ne soit qu’un mirage, n’avait finalement pas d’importance. Ils aimaient l’image que cela leur renvoyait d’eux-mêmes. Une image de gangster glamour, de réussite rapide façonnée par la télé à dose intensive et le gangsta rap américain comme seuls et uniques référents. Une image en trompe l’œil dont il faudrait payer l’addition, tôt ou tard. Une image dont il y avait fort à parier qu’il n’en connaissait pas d’autre.  

Ali détourna le regard pour ne pas avoir à affronter les leurs. En contre bas, Il vit sur le parvis crade entre les immeubles, ouvert à tous les vents, des enfants qui jouaient bruyamment avec des carcasses de mobylette ou des vélos pourris. Et il ne put s’empêcher de penser qu’ils seraient sans aucun doute les prochains sur la liste. Etait-ce donc une putain de fatalité, un cycle sans fin ? Que fallait-il faire pour briser l’engrenage ? Ces gamins qui n’avaient jamais rien connu d’autre que la précarité, les minima sociaux, la démerde comme univers, ces gamins avec leur rage de vivre étaient-ils déjà par avance condamnés ? 

Brusquement, déferla en son âme, un accablement aussi lourd que profond, tandis que les jeunes s’éloignaient en le saluant bien haut de la main pour reprendre leur bizness. 

Oui, c’était une voie sans issue et Ali le savait. Mais il ne trouva plus jamais la force de le leur dire.